Sire Gauvain et le Chevalier vert () est un roman de chevalerie en vers allitératifs rédigé en moyen anglais vers la fin du .
Ce poème relate une aventure de Gauvain, l'un des chevaliers de la Table ronde du roi Arthur, dont les qualités sont mises à l'épreuve lorsqu'il relève le défi lancé par un mystérieux Chevalier vert. Outre son intrigue complexe et sa langue riche, il renferme de nombreux symboles et thèmes qui s'enracinent dans les cultures et folklores celtique et germanique.
Le texte de Sire Gauvain n'est préservé que dans un manuscrit conservé à la British Library qui contient trois autres poèmes, Pearl, Patience et Cleanness, couramment attribués au même auteur, le Pearl Poet. Celui-ci, contemporain de Geoffrey Chaucer, William Langland et John Gower, est considéré avec eux comme l'un des pères de la littérature anglaise, bien que son identité reste inconnue.
L'œuvre
Résumé
vignette|gauche|redresse|Gauvain vient de décapiter le Chevalier vert. Enluminure du manuscrit Cotton Nero A.x (f. 94b).
Tout commence à la cour du roi Arthur, à Camelot, lors des festivités du Jour de l'an. Sans prévenir, un chevalier vert gigantesque, simplement armé d'une hache, fait son apparition et propose un jeu. Il demande que quelqu'un prenne son arme et lui en donne un seul coup. Celui qui osera aura le droit de conserver la hache, mais il devra accepter que le Chevalier vert lui rende ce coup dans un an et un jour. Gauvain se porte volontaire pour relever le défi et donne un coup si puissant qu'il décapite le chevalier vert. À la stupeur de tous, celui-ci se relève et va chercher sa tête tout en rappelant à Gauvain sa promesse, lui donnant rendez-vous dans un an et un jour à la Chapelle verte.
L'année s'écoule jusqu'au moment où Gauvain doit se mettre en route. Il quitte Camelot le jour de la Toussaint et parcourt une longue route dans des terres sauvages où les rigueurs du climat le disputent aux monstres qu'il doit affronter. La veille de Noël, alors qu'il erre dans une forêt, il prie la Vierge Marie de trouver un endroit pour entendre la messe le lendemain, et, comme par enchantement, un château apparaît à la lisière de la forêt. Il s'agit du château de Hautdésert, dont le seigneur, Bertilak, accueille chaleureusement Gauvain et lui propose de se reposer quelques jours chez lui avant de reprendre sa quête. Gauvain commence par refuser, n'ayant encore aucune idée de l'endroit où se trouve la Chapelle verte, mais Bertilak le rassure aussitôt et lui apprend qu'elle n'est pas très loin de son château. Gauvain accepte donc de rester chez lui durant trois jours. Ils s'en vont à la messe de Noël où Gauvain rencontre la femme du seigneur, jeune et d'une grande beauté, accompagnée d'une femme âgée et laide.
Le lendemain matin, Bertilak part chasser et propose un jeu à Gauvain : chacun d'eux s'engage à remettre à l'autre ce qu'il aura gagné durant la journée. Gauvain, qui reste se reposer au château, accepte. Après le départ de Bertilak, son épouse se glisse dans la chambre de Gauvain et entreprend de le séduire. Le chevalier résiste et n'accepte qu'un unique baiser de sa part. Le soir, Bertilak rentre de la chasse avec un magnifique cerf qu'il donne à Gauvain. Celui-ci lui offre son baiser, sans lui dire de qui il l'a reçu. L'histoire se répète le lendemain avec un sanglier et deux baisers. Le dernier jour, de plus en plus insistante, la jeune femme réussit à embrasser Gauvain à trois reprises, mais elle veut également lui offrir un gage de son amour. Gauvain refuse d'accepter une bague en or, mais il se laisse tenter lorsqu'elle lui propose une ceinture de soie verte et dorée capable, dit-elle, de protéger son porteur de toute blessure. Craignant d'être tué par le Chevalier vert le lendemain, Gauvain accepte la ceinture, mais ayant promis à la belle dame de n'en toucher mot au seigneur, il ne donne que les trois baisers à Bertilak, en échange d'un renard.
vignette|redresse|Le retour de Gauvain à Camelot. Enluminure du manuscrit Cotton Nero A.x (f. 130).
Le lendemain, Gauvain est conduit à la Chapelle verte par un serviteur de Bertilak. Ayant catégoriquement refusé de fuir, il s'en approche, et découvre un lieu qui ressemble davantage à un sanctuaire païen qu'à une chapelle. Le Chevalier vert, occupé à aiguiser sa hache, lui demande de se préparer à tenir sa promesse. Gauvain s'agenouille, mais au premier coup, il se retire brusquement, et le Chevalier vert se moque de cet accès de peur. Honteux, Gauvain s'agenouille à nouveau et le Chevalier donne un deuxième coup, qui s'arrête à quelques centimètres de sa peau. Enfin, le Chevalier vert lève une dernière fois son arme et l'abat sur le cou de Gauvain, mais il n'y laisse qu'une légère entaille.
À peine a-t-il reçu le coup que Gauvain bondit vers son adversaire, estimant avoir tenu sa promesse, mais ce dernier éclate de rire et révèle qu'il n'est autre que Bertilak de Hautdésert. Les trois coups de la hache correspondent aux trois tentations de son épouse, qui constituaient la véritable mise à l'épreuve de Gauvain, et l'entaille est sa punition pour avoir accepté la ceinture verte le troisième jour. C'est la magie de Morgane la Fée qui a rendu sa transformation en Chevalier vert possible. Morgane, qui n'est autre que la vieille dame qui accompagnait la femme de Bertilak à la messe de Noël, cherchait à mettre à l'épreuve les chevaliers du roi Arthur. Gauvain est mortifié, mais Bertilak le rassure : sa seule faiblesse est d'avoir voulu rester en vie, ce qui ne l'empêche pas de rester le meilleur des chevaliers. Il rentre à Camelot avec la ceinture verte comme souvenir de cette cuisante rencontre. Loin de lui faire des reproches, la cour d'Arthur rit de bon cœur de ses mésaventures, et les chevaliers de la Table ronde décident de porter dès lors une écharpe verte en souvenir de Gauvain.
Le manuscrit et l'auteur
Il ne subsiste qu'un seul manuscrit de Sire Gauvain et le Chevalier vert, conservé à la British Library sous la cote Cotton Nero A.x. Rédigé vers la fin du , ce manuscrit non holographe, rédigé par un unique scribe, comprend trois autres poèmes : Pearl, Patience et Cleanness. Sire Gauvain, le dernier des quatre, occupe les folios 95 à 128. Le manuscrit inclut également douze illustrations, dont quatre concernent Sire Gauvain : elles montrent le Chevalier vert à la cour d'Arthur, la séduction de Gauvain par dame Bertilak, l'arrivée de Gauvain à la Chapelle verte et le retour de Gauvain à Camelot. Certains détails contredisent le texte du poème, ce qui suggère que l'illustrateur ne le connaissait pas bien..
Le contexte de production du manuscrit Cotton Nero A.x est inconnu, mais il pourrait avoir été réalisé à la demande des Stanley, une puissante famille du Staffordshire et du Cheshire, ou du moins s'être trouvé en sa possession. Quoi qu'il en soit, le livre n'est mentionné pour la première fois qu'au début du , dans la bibliothèque d'un certain Henry Saville of Banke, un collectionneur de livres originaire du Yorkshire. On le retrouve en 1621 dans la collection de Robert Bruce Cotton, dont le système de classement est à l'origine de la cote actuelle du manuscrit. La bibliothèque Cotton est léguée à l'État par son petit-fils en 1702 et fait partie des collections fondatrices du British Museum en 1753. En 1964, le manuscrit est relié à neuf, ce qui est l'occasion de le séparer des deux autres manuscrits sans rapport avec lesquels il a été relié au .
Les quatre poèmes de Cotton Nero A.x présentent des caractéristiques communes, si bien qu'ils sont généralement attribués au même auteur. Celui-ci est couramment appelé « Pearl Poet » ou « Gawain Poet » par les chercheurs anglophones. Plusieurs hypothèses concernant son identité ont été avancées, mais aucune n'est aujourd'hui considérée sérieusement par la communauté académique. D'après le dialecte du moyen anglais utilisé par les poèmes, il serait originaire du Cheshire. Bien qu'il soit contemporain de Geoffrey Chaucer, William Langland et John Gower, rien ne permet d'affirmer qu'il les ait connus ou ne serait-ce que lus.. Certains éditeurs ont tenté de dresser son portrait à partir de ses œuvres, à l'image de J. R. R. Tolkien et E. V. Gordon en 1925 :
Versification
Sire Gauvain et le Chevalier vert est un poème de , divisés en 101 strophes de longueur variable (entre 12 et 37 vers). Il emploie une versification allitérative, qui repose sur des vers à quatre accents dont trois portent une allitération, avec une césure après les deux premiers. Ce style de versification remonte à l'époque de la littérature vieil-anglaise. Apparemment tombé en désuétude au , il connaît un renouveau à partir de la seconde moitié du , la « », dans lequel s'inscrivent les poèmes de l'auteur de Sire Gauvain. Celui-ci fait montre d’une plus grande liberté envers les conventions que ses prédécesseurs. Chacune de ses strophes se termine par un , un groupe de cinq vers présentant à la fois allitération et rimes. Le premier ne porte qu'un seul accent et les quatre autres trois accents chacun, suivant un schéma de rimes ABABA..
Genre
vignette|gauche|Gauvain sous les traits d'un chevalier parfait : combattant, aimant, et dévot. (The Vigil par John Pettie, 1884, huile sur toile, Londres, Tate Gallery.)
Sire Gauvain et le Chevalier vert est avant tout un roman de chevalerie ( en anglais). Ce genre s'intéresse aux aventures fabuleuses de chevaliers héroïques respectant à la lettre le code d'honneur de la chevalerie et bénéficiant souvent de capacités surhumaines. Ils affrontent des monstres afin d'accomplir leur quête et de remporter les faveurs d'une dame. Contrairement à ce que laisserait penser le terme anglais de , ces textes sont d'abord des récits d'aventure avant d'être des histoires d'amour.
Gauvain possède toutes les caractéristiques du chevalier idéal. « Il n'est assurément pas un homme moyen, pas plus que la contrepartie d'un chevalier ayant jamais existé ; au contraire, il est le meilleur des chevaliers, il rassemble en lui les meilleurs éléments de tous les chevaliers ayant jamais vécu ». Il est un instrument de « courage, humilité, courtoisie et loyauté » : sa morale est remarquable et ses manières infaillibles. Sa position de neveu d'Arthur reflète ses caractéristiques personnelles proches de la perfection. « Il est le chevalier féodal chrétien idéal, qui ne représente pas seulement le plus haut niveau atteint par le comportement humain, mais qui présente à notre évaluation ces qualités en un homme vivant à une époque qui les admirait entre toutes, comme l'époque féodale de façon générale »..
Le seul faux pas de Gauvain est d'accepter la ceinture de dame Bertilak, mais c'est une erreur qui rappelle l'humanité du personnage.. Ce faux pas rend Gauvain plus réel et lui attire la sympathie du lecteur, sans pour autant altérer le reste de ses qualités chevaleresques. Gauvain est un exemple de conduite morale, inégalable mais admirable.
Le cadre géographique Bien que le poème s'inscrive dans la légende arthurienne, le poète fait évoluer ses personnages dans une région du monde réel qu'il semble bien connaître : le nord du pays de Galles et le nord-ouest de l'Angleterre. En décrivant le voyage de Gauvain vers la Chapelle verte, il donne plusieurs noms de lieux : l'île d'Anglesey (vers 698), le gué de (vers 700) et la péninsule de Wirral (vers 701). Ses descriptions se font également plus spécifiques, et les événements du château de Hautdésert et de la Chapelle verte semblent prendre place aux confins du Cheshire, du Derbyshire et du Staffordshire, dans la région de landes qui s'étend à l'est de la ville de Leek..