La théorie de la dégénérescence ou théorie de l’hérédité-dégénérescence est une théorie née au , d'abord formulée par Bénédict Augustin Morel en 1857, puis révisée et exposée par ses disciples Magnan et Legrain, pionniers du darwinisme social. Selon cette théorie, l'origine des maladies mentales est héréditaire, traduisant la transmission d'un terrain « taré » d'une génération à l'autre, avec une aggravation de génération en génération, et comme risque celui d'éteindre une lignée.

Cette théorie, d'abord appliquée à la folie et à l'alcoolisme, s'étend à de nombreux domaines : les maladies vénériennes, diverses pathologies (rachitisme, tuberculose, toxicomanie, cancer…) dues à des individus vulnérables qui transmettent ces tares, ou encore la criminalité considérée comme un atavisme héréditaire dans les œuvres du criminologiste Cesare Lombroso.

L'idée de dégénérescence va imprégner durablement les conceptions médicales et hygiénistes. Dans ce cadre, la plupart des pathologies liées aux conditions sociales d'existence (nuisances industrielles, pauvreté, mauvaises conditions de logement et d'alimentation, défaut d'éducation morale) sont susceptibles de se transmettre héréditairement, mettant en péril la famille, la « race », les sociétés industrielles et libérales, jugées dégénérées en raison du mélange de classes et de races.

Généralisée, elle fusionne avec celle de la décadence sociale (assimilée à une dégénérescence des valeurs) pour participer à la naissance d'idéologies eugénistes et racistes et nourrir les théories de déclin civilisationnel. Elle diffuse dans les milieux intellectuels, artistiques et littéraires, en participant à un sentiment de décadence dit esprit fin de siècle. La saga Les Rougon-Macquart d'Émile Zola par exemple, s'en inspire directement en décrivant les fléaux de la classe ouvrière écrasée par l'industrialisation naissante, les nouvelles conditions de vie et de travail insalubres, et ces thèses sont particulièrement développées dans le dernier roman de la saga : Le Docteur Pascal, et dernier volume des Rougon-Macquart, paru en 1893.

Cette théorie domine les doctrines médicales de la psychiatrie jusque dans les années 1930. Bien que discréditée sur le plan scientifique, elle persiste, parfois sous des travestissements, dans la présentation de malédictions transgénérationnelles, de discours eugénistes et racistes rendant compte des inégalités ou du déclinisme contemporain.

Étymologie et sens du terme Dans l'antiquité romaine, le verbe degenerare, emprunté au domaine de l'agriculture, est fréquemment utilisé dans le champ de la morale et de la filiation. Il n'est alors jamais utilisé pour décrire une difformité physique, mais signale exclusivement un écart de caractère ou de conduiteMarine Bretin-Chabrol, L'arbre et la lignée - Métaphores végétales de la filiation et de l'alliance en latin classique, Jerôme Millon, octobre 2012, c'est-à-dire dans son sens littéral « perdre les qualités de sa lignée »

Le mot « dégénérer » apparaît en français au , en 1361, avec le sens de s'abâtardir « perdre ses qualités héréditaires », puis par extension la perte de qualité, la dégradation et la corruption. Dans ce sens étendu, le terme « dégénération » apparaît en 1508.

Au , apparaissent les termes « dégénéré » (1753) puis celui de « dégénérescence » (1796) inventé par Condorcet sur les modèles de efflorescence, recrudescence... et qui finit par supplanter le mot dégénération, terme qui est resté en anglais et en allemand.

À la fin du , la dégénération ou dégénérescence prend rapidement un sens médical précis, spécifique à l'anatomie pathologique naissante. Il s'agit d'une transformation pathologique, ou d'une production accidentelle, d'un tissu ou d'une structure anatomique, donc d'une structure physique par rapport à l'anatomie normale (Morgagni, Laennec...)..

Des naturalistes, comme Buffon ou Lamarck, utilisent ce terme comme un synonyme de dégradation pour définir une « déviation naturelle de l'espèce ».

Contexte

Socio-culturel

Au cours du , la France, comme d'autres nations en voie d'industrialisation, se dote d'un système de statistiques. Celles-ci indiquent une croissance démographique et urbaine rapide, considérée comme alarmante au début du siècle, et qui suscite de nouvelles réflexions comme le malthusianisme.

Après 1850, le taux de natalité en France commence à décliner, et l'alarme s'inverse par crainte d'une décadence par dépopulation. Des signes de déclin se matérialisent dans les statistiques militaires où l'on constate, outre la baisse du nombre des recrues, la baisse de leur qualité, puisque dans quelques régions françaises, le taux de rejet des conscrits (inaptitude au service militaire) peut atteindre plus de 60 %. De même dans les grandes villes, comme à Paris, les employeurs préfèrent embaucher pour leurs nouvelles usines, des immigrés ruraux, plutôt que des parisiens, au motif de leur meilleure santé et plus grande forme physique Selon l'auteur, les employeurs auraient surtout préféré des travailleurs plus dociles et moins organisés que les ouvriers parisiens..

Rare sont les critiques, comme Paul Broca, qui contestent ces interprétations, en considérant qu'au contraire les français sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés et plus instruits par rapport à toutes les époques précédentes. Malgré ce, l'idée d'une décadence et d'un déclin général reste dominante. Elle est renforcée par la défaite de 1871, ce sentiment imprègne durablement la société française, et l'expression fin-de-siècle est l'indice d'un malaise intellectuel où l'on se vit comme décadent par rapport au siècle de Louis XIV, la Renaissance, ou la Grèce Antique..

Scientifique Le a vu apparaître une étude renouvelée du vivant et de son évolution, notamment avec Buffon qui place l'homme comme animal supérieur, objet lui-même de science naturelle. Il en est de même avec les problèmes de la génération (c'est-à-dire la transmission des qualités d'une lignée ou genre, ou hérédité) par des précurseurs tels que Maupertuis.

Hérédité L'identification de maladies héréditaires – celles qui seront appelées génétiques à partir de la deuxième moitié du – progresse au cours du . L'une des plus anciennes était l'hémophilie qui frappait des familles royales. De nouvelles sont décrites comme la maladie de Lobstein ou ostéogenèse imparfaite en 1833, le syndrome de Down ou mongolisme en 1866, la maladie de Huntington en 1872...

Cependant les médecins de cette époque n'ont que des idées vagues sur cette hérédité morbide. Ils parlent de diathèse, de prédisposition, de constitution, de terrain... Ils mêlent dans leur discours les termes de « plasma germinatif », de semence, d'embryon et de fœtus. Ils confondent ainsi les maladies congénitales qui touchent le fœtus au cours de son développement, et les maladies héréditaires ou génétiques. Ils pensent que des toxiques, puis des microbes, ou des conditions d'existence, peuvent altérer le plasma germinatif, et se transmettre aux générations suivantes.

Ces conceptions vont retarder l'introduction de l'hérédité mendélienne en médecine. Celle-ci ne sera pleinement reconnue qu'à partir du premier tiers du , passant du statut d'exception à celle de règle.

Folie Durant le , le problème de la folie fait l'objet d'approches organiques, voire mécanistes, la folie est vue comme une maladie du cerveau susceptible d'être traitée par des moyens physiques. En 1799, dans un contexte révolutionnaire, Philippe Pinel inaugure, tout au contraire, le « traitement moral des aliénés », et en 1838 Jean-Étienne Esquirol fait voter une loi sur les aliénés, ces deux événements sont considérés comme fondateurs de la psychiatrie française.

Au milieu du , le monde des aliénistes est en crise, devant la croissance des populations internées dans les asiles, les échecs thérapeutiques (celui du traitement moral est patent : Pinel avait supprimé les chaînes, les aliénistes appliquent la camisole de force), les désaccords et confusions sur les classification des maladies mentales, aussi bien que sur leur nature (du corps ou de l'esprit, rapports avec les transformations sociales en cours).

Cet échec des politiques asilaires est aussi celui d'un optimisme sur la nature de l'homme, considérée comme perfectible par le milieu, par hérédité de nouveaux caractères acquis, selon le transformisme de Jean Baptiste de Lamarck.

Le problème posé est de trouver un cadre clair et cohérent permettant de penser la folie et sa place dans l'ensemble des savoirs bio-médicaux de cette époque, c'est-à-dire correspondant aussi au niveau de médicalisation d'une société et de ses problèmes (folie, crime, sexe, alcool et pauvreté) lors de la révolution urbaine et industrielle.

Théorie initiale de Morel

Elle est précédée de publications, par plusieurs auteurs, sur le thème médical de la dégénérescence dans les domaines de l'hérédité et de l'anatomie pathologique, notamment du système nerveux. C'est le cas de Jacques Joseph Moreau de Tours, de Prosper Lucas (1847), de Vandeven (1850), .

Ces différentes approches sont synthétisées par Bénédict Augustin Morel (1809-1873), qui en fait une théorie générale dite de la dégénérescence, censée rendre compte de la folie et de toutes les maladies mentales. Cette théorie est adaptée au cadre médico-social de son époque, ce qui explique son succès sur près d'un demi-siècle. Elle parait en 1857 dans son Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine, suivi en 1860 par son Traité des maladies mentales.

Le terme « moral » n'a plus le sens employé par Pinel dont le « traitement moral » était l'équivalent du moderne « psychologie, psychothérapie ». Morel vise bien la moralité, le comportement et les mœurs par rapport aux normes de son époque.

Présupposés Pour élaborer sa théorie, Morel s'appuie sur une grande diversité de sources, non seulement médicales, mais aussi sur des statistiques de naturalistes, des expériences de physiologistes, des relevés de géologues, comptes rendus de voyageurs. Cette diversité donne à sa théorie un caractère universel et scientifique .

Morel est aussi un catholique, et il a deux a priori métaphysiques : 1) l'âme et le corps sont liés de façon consubstantielle, les causes morales et physiques s'effectuent dans un seul et même lieu d'action : le système nerveux, 2) l'Homme a été créé parfait par Dieu, et les transformations subies depuis l'origine sont liées aux influences terrestres. Selon Morel, la cause première de la dégénérescence est le péché originel, mais le point fort de sa théorie et qui intéresse ses contemporains, c'est le lien entre désordre cérébral et transmission héréditaire évoluant sur plusieurs générations. Pour en rendre compte, il s'appuie sur le transformisme de Lamarck , mais interprété de façon pessimiste (transformisme de dégradation).

De même, il reprend la notion naturaliste de « déviation naturelle de l'espèce », pour faire de la maladie mentale « une déviation maladive de l'espèce [humaine] », ou plus exactement « une déviation maladive d'un type primitif [parfait] ».

Enchaînement causal Morel critique les classifications basées sur les symptômes ou les lésions nerveuses correspondant aux symptômes. Les données héréditaires étaient jusque là présentées comme des faits d'observation, Morel leur donne une place centrale dans une théorie causale. À côté de la classique hérédité du similaire (qui caractérise la notion d'espèce), il introduit une hérédité du dissemblable (qui caractérise la maladie), ce qui permet d'expliquer que les mêmes causes produisent des effets différents.

Morel n'oppose pas les causes morales et les causes physiques, mais en revanche il distingue les causes pré-disposantes et les causes déterminantes. Les premières s'accumulent de façon héréditaire pour constituer un terrain fragile. Les secondes déclenchent la folie chez les prédisposés. Ce jeu de causalité permet d'expliquer tel ou tel type morbide de dégénérescence.