Dans la mythologie grecque, les îles des Bienheureux (en grec ancien / ), ou îles Fortunées, sont un lieu mythologique situé aux extrêmes limites du monde, que l'on a tenté d'identifier au cours des âges avec des îles de la côte atlantique de l'Afrique.
Le mythe et la philosophie
Dans la mythologie grecque, les îles des Bienheureux sont un lieu des Enfers où les âmes vertueuses goûtaient un repos parfait après leur mort. Elles étaient placées aux confins occidentaux de la Libye (au sens ancien, c'est-à-dire le Nord-Ouest de l'Afrique), donc dans l'Océan AtlantiquePhilostrate, Vie d'Apollonios de Tyane, livre V, 3 : lire en ligne.. Leur fonction et leurs caractéristiques les rendent très semblables aux champs Élysées. Elles ont notamment été décrites par nombre d'auteurs grecs, puis romains.
Hésiode, dans Les Travaux et les Jours (fin du ), présente les cinq races successives de l’humanité de la mythologie grecque : or, argent, bronze, race des héros puis fer. Il parle des îles dans la partie consacrée à la race des héros. Dans une note de sa traduction, Anne Bignan souligne que cette idée des îles des Bienheureux renvoie à un passage de l'Odyssée d'Homère (parue vers la fin du ). Ce dernier ne fait aucune référence à ces îles. Par contre, il décrit la plaine élyséenne, située aux confins du monde, qui lui est similaireHomère, Odyssée, livre IV (lire en ligne) : " Protée me répondit par ces paroles : « [...] Quant à toi, ô Ménélas, roi chéri de Jupiter, ta destinée n'est point de périr dans Argos où paissent les coursiers, ni de trouver la mort en ces lieux : les immortels te transporteront dans les Champs-Elyséens situés vers les confins de ta terre, et où siège le blond Rhadamanthe. Là, des jours heureux sont accordés aux humains ; là, tu n'auras jamais ni neige, ni pluie, ni longs hivers ; mais l'Océan t'enverra le souffle du zéphyr au doux murmure, du zéphyr qui apporte aux hommes une délicieuse fraîcheur ; puisque tu es l'époux d'Hélène, la fille du puissant Jupiter. » ". Dans la même note, Bignan explique pourquoi cet auteur a relégué ces îles par-delà l'Océan. Décrivant une chose idéale, il a dû choisir la contrée qui, à cause de son éloignement, se prêtait merveilleusement à tout ce que la mythologie avait de singulier et de mystérieuxLes Travaux et les Jours, vers 168 à 173 (lire en ligne) "Quand la terre eut aussi renfermé leur dépouille dans son sein, Jupiter, fils de Saturne, créa sur cette terre fertile une quatrième race plus juste et plus vertueuse, la céleste race de ces Héros que l'âge précédent nomma les demi-dieux dans l’immense univers. La guerre fatale et les combats meurtriers les moissonnèrent tous, les uns lorsque, devant Thèbes aux sept portes), sur la terre de Cadmus, ils se disputèrent les troupeaux d'Œdipe) ; les autres lorsque, franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, armés pour Hélène aux beaux cheveux, ils parvinrent jusqu'à Troie, où la mort les enveloppa de ses ombres. Le puissant fils de Saturne, leur donnant une nourriture et une demeure différentes de celles des autres hommes, les plaça aux confins de la terre. Ces Héros fortunés, exempts de toute inquiétude, habitent les îles des bienheureux par delà l'océan aux gouffres profonds, et trois fois par an la terre féconde leur prodigue des fruits brillants et délicieux.".
Pindare parle brièvement de ces îles dans ses Olympiques (), dans une son ode à Théron d'Agrigente, vainqueur à la course de charsPindare, Olympiques, II, v. 56-83., antistrophe 4 : "Mais ceux qui, trois fois, ont pu habiter l'un et l'autre monde en préservant leur âme de toute iniquité, suivent la route de Jupiter près de la tour de Saturne ; là les brises de l'Océan viennent caresser les îles des bienheureux. Là brillent des fleurs d'or, filles de la terre, nées sur des arbres charmants ; l'onde en nourrit d'autres; elles s'entrelacent en guirlandes, en couronnes autour de leurs bras."
Selon les notes de la traduction de Faustin Colin (lire en ligne), ces deux mondes sont la terre et l'Orcus, la route est celle de l’Élysée, où les justes conversent avec Jupiter, tandis que la tour de Saturne se situe dans une des îles fortunées.. Il en donne aussi une autre courte description dans une de ses Thrènes, comme le montre un extrait qui nous est connu grâce à Plutarque"Pour eux, là-bas, c'est la puissance d'éclat du soleil,
Alors que c'est la nuit qui règne sur la ronde ;
Dans les prairies pourprées de roses, leurs faubourgs
Regorgent d'arbres ombrageants
Portant des fruits dorés.
... Ils font des courses de chevaux, ou sculptent leur corps,
D'autres jouent aux jetons ;
D'autres encore à la lyre s'adonnent joyeusement ; chez eux,
La fleur du bonheur s'épanouit.
Une suave odeur dans ce lieu se diffuse
Sans cesse... Ils jettent des parfums dans une flamme pure,
Parfums divers, sur les autels divins."
Cité par Plutarque, Consolation à Apollonios, XXXV (lire en ligne).
Le même Plutarque, dans sa Consolation à Apollonios (dans Œuvres morales), rapporte un discours de Socrate à un Athénien, disciple et ami du rhéteur Gorgias"Écoutez, dit ce philosophe, un récit très intéressant, que, sans doute, vous traiterez de fable, mais que je regarde comme très certain. Jupiter, Neptune et Pluton, suivant l'opinion d'Homère, partagèrent entre eux l'empire que Saturne leur avait laissé. Dans tous les temps il y eut parmi les dieux une loi relative aux hommes, qui subsistait sous le règne de Saturne, et qui depuis a toujours été en vigueur. Selon cette loi, l'homme qui a mené une vie juste et sainte est, après sa mort, transporté dans des îles fortunées, où, exempt de tous maux, il goûte une félicité parfaite. Mais celui qui a vécu dans l'injustice et le mépris des dieux est précipité dans le Tartare, lieu destiné au châtiment et à la vengeance. Les juges préposés à ce discernement, du temps de Saturne et même au commencement du règne de Jupiter, étaient des hommes vivants qui jugeaient leurs semblables le jour même qu'ils devaient mourir. Il en arrivait souvent que leurs jugements n'étaient pas équitables. Enfin Pluton et ceux qui gouvernaient avec lui les îles fortunées, se plaignirent à Jupiter qu'on leur envoyait bien des âmes indignes du bonheur qui leur était décerné. J'aurai soin, leur dit Jupiter, que cela n'arrive plus à l'avenir. Ce qui cause aujourd'hui ces sentences injustes, c'est que ceux qui sont jugés, et les juges eux-mêmes, étant encore en vie, ils font revêtus de leurs habits. Plusieurs donc cachent la méchanceté de leur âme sous un corps de la plus belle apparence. Ils se présentent parés de titres et de richesses, ot quand il est question de les juger, une foule de témoins tiennent déposer en leur faveur. Les juges se laissent d'autant plus facilement éblouir par tout cet extérieur, qu'étant eux-mêmes vêtus, leur âme est comme enveloppée des yeux, des oreilles, et des autres parties du corps. Ainsi leur propre vêtement, et celui des personnes qu'ils jugent, nuisent à l'équité de leurs arrêts." Plutarque, Consolation à Apollonios (lire en ligne).
Parmi les « bienheureux » séjournant dans ces îles mythiques, on retrouve (selon les auteurs) Achille, Alcmène, Cadmos, Harmonie, Diomède, Lycos, Médée, Pélée, Pénélope, Eurydice, Nestor, Rhadamanthe, Télégonos, les tyrannoctones, Anchise…
En philosophie, le mythe des îles des Bienheureux est souvent mentionné par Platon dans La République, Livre VII, 519 c et 540 b., dans Le Banquet, 179 e - 180 b. et dans le MénéxèneMénéxène, 235 c. ; le Gorgias en fait le séjour des âmes Gorgias (Platon), 523 b, 524 a et 526 c.. Mais ce séjour n'est pas seulement un au-delà après la mort ; ce n'est pas seulement la traduction symbolique à travers un mythe de la vie de recherche philosophique des platoniciens dans l’Académie. C'est aussi un moyen d'argumentation qui a servi à démontrer la classification des biens en nécessaires et désirables: les habitants de telles îles, délivrés des besoins terrestres, se consacrent en effet entièrement à la contemplation. Si nous étions dans les îles des Bienheureux, quel besoin aurions-nous de l’art oratoire, puisqu'il n'y a pas là de procédures judiciaires ? Quel besoin aurions-nous des vertus de justice, de courage, de maîtrise de soi, et même de l'intelligence éthique (en latin, ) ?
Seules la connaissance et la contemplation pure seraient encore désirables : c'est ce que montre Cicéron dans son Hortensius, à la suite d'Aristote qui utilise ce mythe dans son Protreptique ; et pour cette vie de pure contemplation, le véritable modèle des îles des bienheureux du Protreptique, , c'est la tranquillité du cabinet de travail dans le jardin retiré de l'AcadémieJamblique, Protreptique, fragment 58 ; Werner Jaeger, Aristote, éd. L’Éclat, 1997, 74-75 et 97.. Le même Cicéron mentionne aussi brièvement ces îles, sous forme de compliment dans une de ses nombreuses lettres à son ami et confident Atticus, qu'il écrit depuis TusculumCicéron, Lettres à Atticus (lire en ligne) : "Je crois qu'après vous il n'y a pas d’homme moins complimenteur que moi ; ou s’il nous arrive de l'être à l'un ou a l'autre, ce n'est pas entre nous du moins. Je vais donc vous parler en toute sincérité. Que je meure, si ce Tusculum, où d'ailleurs je me plais tant, si les îles Fortunées elles-mêmes pourraient m'offrir de quoi me passer de vous des journées entières.".
Selon une tradition antique rapportée par la Souda et Jean Tzétzès, le nom, au singulier s'applique initialement à l'ancienne acropole de Thèbes, la Cadmée. Plus précisément, makaron nêsos désigne le lieu où Sémélé est frappée par la foudre de Zeus en majesté. Or l'étymologie de l'expression « champs Élysées » est également « lieux sanctifiés par la foudre ».
Dans Au peuple romain, seizième de ses Épodes, le poète latin Horace s'afflige des guerres civiles incessantes qui dévastent Rome. Il invite ses compatriotes à partir pour les îles Fortunées. Il les décrit comme exempt de soucis. Il précise que quand Jupiter, lorsqu'il altéra l'âge d'or en âge de bronze, a réservé ces rivages pour une race pieuse"Tentons d'atteindre ces terres bienheureuses, les îles Fortunées [...]" Horace, Épodes, numéro XVI : Au peuple romain (lire en ligne).
L'assyriologue allemand Alfred Jeremias, dans son Hölle und Paradies bei den Babyloniern (L'Enfer et le Paradis chez les Babyloniens), publié en 1900, raconte la quête du héros sumérien Gilgamesh pour la vie éternelle. Celui-ci arrive jusqu'à l'île où vit l'immortel Uta-Napishtim, survivant du Déluge. Jeremias la qualifie d'île des BienheureuxAlfred Jeremias, The Babylonian Conception of Heaven and Hell, chapitre The Journey of Gilgamesh to the Island of the Blessed (lire en ligne)..
Identification géographique
La plupart des sources localisant les îles les situent dans l'océan Atlantique, bien que certaines proposent d'autres localisations :
Hérodote