La financiarisation est le processus par lequel les marchés financiers voient leur importance croître au sein d'une économie. La financiarisation se traduit par une multiplication des acteurs financiers, des compartiments des marchés financiers et des volumes d'émissions et d'échanges. La financiarisation conduit à l'occupation, par les marchés financiers, d'une place croissante dans le financement de l'économie au détriment des banques. La financiarisation est susceptible d'entraîner une transformation structurelle des économies, des entreprises (y compris des institutions financières), des États et des ménages en modifiant leurs pratiques de financement et leurs dépendances.

Concept

Recours accru à des modalités de financement financières La financiarisation peut s'entendre comme le recours accru à des modalités de financement qui exigent de passer par la finance de marché, c'est-à-dire par les marchés financiers, plutôt que par le système bancaire traditionnel. De manière plus générale, la financiarisation de l'économie renvoie à la croissance de la part des activités financières (services de banque, d'assurance et de placements, etc.) dans le PIB d'un pays.

Augmentation de la place de la finance dans l'économie La financiarisation se traduit par une multiplication des types d'actifs financiers, par le développement d'innovations financières et par le développement de la pratique des opérations financières par les entreprises et autres institutions, ainsi que par les particuliers. La financiarisation repose sur l'essor du capital financier, qui déborde la notion plus étroite de capital productif, exclusivement centrée sur les investissements en équipements de production.

Insertion de la logique financière dans les univers sociaux Cette mutation économique transforme les modalités de financement des agents économiques en favorisant le recours aux marchés financiers. Par conséquent, une définition plus large de la financiarisation est, selon Olivier Godechot, celle d'une . Manuel Aalbers, dans un article dédié au concept de financiarisation et à son histoire, fait référence aux logiques et aux récits financiers et à la manière dont ils influencent les représentations et les pratiques, notamment au sein des entreprises, des ménages et des appareils d'Etat.

Histoire

Origine intellectuelle Le rôle des marchés financiers dans le financement de l'économie dispose d'une origine intellectuelle. A des fins de simplification, elle est mise en avant par l'école néoclassique dans ses modèles. Ainsi, Vilfredo Pareto et Léon Walras, notamment, ne manquent pas de s'intéresser à la logique économique des marchés financiers. Pour autant, le modèle de marché idéal qu'ils proposent est fondé sur le jeu et le bienfait des mécanismes de la concurrence pure et parfaite. Cinq conditions sont nécessaires pour son bon fonctionnement : atomicité des agents, homogénéité des produits ou actifs traités, libre entrée et libre sortie, information parfaite, mobilité des facteurs, on parle aussi de la fluidité et de la liquidité.

Or les marchés financiers plus flexibles, plus mobiles, plus rapides semblent précisément se prêter plus facilement que d'autres à l’accomplissement de ces conditions (même si parfois leur caractère apparemment très diffus et insaisissable ne permet pas toujours de vérifier qu'ils les respectent).

Dans ces conditions, tout au long , alors que les besoins de financement ne cessent de progresser, la théorie et la pratique financière s'affirment et se développent. Ses recommandations conduisent globalement à : relativiser en théorie les différences faites entre capitaux propres et capitaux d'emprunt (Merton Miller, Franco Modigliani, mais aussi Keynes) ; considérer que le facteur-clé de l'investissement financier est le ratio « rendement / risque financier », ou plutôt « rendement / volatilité » (Markowitz et Sharpe) ; d'où la floraison d'instruments de marché considérés ad hoc. privilégier la confiance en l'action de « marchés réputés efficients » avec en parallèle une exigence de dérégulation et de dérèglementation.

Trente glorieuses La financiarisation se développe, en Europe de l'Ouest, dans les années 1960. Le processus continue jusqu'aux années 1990. Plusieurs réformes financières visant à accroître le rôle des marchés financiers internationaux dans le financement de l'économie française ont lieu au cours des années 1960.

Le choc pétrolier et la stagflation des années 1970 incite les États-Unis à faciliter les échanges de capitaux. Dans une note d', le département du Trésor des États-Unis remarque que .

En France, la financiarisation a lieu à partir des années 1980. Les ministres des Finances Pierre Bérégovoy et Édouard Balladur mettent en œuvre des réformes visant à décloisonner les marchés financiers français, qui participent peu au financement de l'économie ; cela obligeait les entreprises françaises à ne se tourner que vers les banques, qui avaient tendance à ne prêter qu'aux entreprises qu'elles connaissaient déjà. Comme le rapporte André Paysant, entre 1976 et 1985, , ou par 3 en francs constants.

Causes

Mises en retrait des banques Aux États-Unis, la financiarisation est permise par la régulation bancaire du New Deal. Le Glass-Steagall Act, qui contraint les activités des banques pour les éviter à prendre des risques excessifs, conduit au développement précoce de la finance de marché, désintermédiée, qui se passe du financement des banques de détail.

Système juridique et institutionnel Les systèmes juridiques très protecteurs envers les actionnaires et leurs droits, et notamment le droit d'origine anglo-saxonne, semble favoriser l'émergence d'économies financiarisées.

Système de retraite par capitalisation La mise en place d'un système de retraite par capitalisation a pour conséquence de stimuler le développement des marchés financiers, sur lesquels se trouvent être investis les masses importantes de capitaux que représentent les cotisations de retraites des épargnants.

Choc pétrolier Le premier choc pétrolier multiplie le prix de la denrée rare la plus importante pour la croissance économique qu'était le pétrole. Ce choc provoque un transfert de richesse vers les pays exportateurs de pétrole, cartellisés au sein de l'OPEP. Environ 2% du PIB mondial se retrouve canalisé vers ces pays. La facture pétrolière réduit les capacités de financement des pays qui ne disposent pas de pétrole, exigeant de trouver rapidement de nouvelles sources de financement.

Approche technique

Montée en puissance et sophistication de l'ingénierie financière Cela conduit au développement de divers outils financiers (marché à terme, contrat dérivés, titrisation). Ces outils servent non seulement à l'apport de capitaux, mais aussi à la répartition et au transfert des risques entre agents économiques. C'est l'entrée, notamment avec le développement des marchés de contrats dérivés, des principes de l'assurance dans la sphère du financement et du placement. Il y a aussi une désintermédiation au sens où les opérations se déroulent directement sur le marché et dépendent moins de la collecte et des prêts bancaires.

L'effet du « levier financier » sur la reconsidération du montant des fonds propres L'idée se propage volontiers chez les gestionnaires des entreprises et surtout de leurs actionnaires qu'une organisation doit « optimiser » le montant de capitaux propres qu'elle détient ou auxquels elle doit faire appel. Cette ressource étant rare et coûteuse, sa rentabilité doit être maximisée selon le mécanisme dit de l'effet de levier pour pouvoir intéresser les détenteurs actuels (pour qu'ils restent fidèles) et les éventuels apporteurs (pour qu'ils soient intéressés). Cette pratique conduit donc à privilégier le financement par la dette plutôt que par l'augmentation de capital. Pour expliquer cette optimisation de la rentabilité des fonds propres, quitte à la simplifier outrancièrement, on peut dire que le même bénéfice (en réalité amputé des frais financiers dus à la dette supplémentaire), rapporté à moins de capitaux propres, double la rentabilité de ceux utilisés. C'est l'« effet de levier financier ». On peut le définir par la proportion dette / fonds propres.

Les marchés financiers devenus organes-pivots du système financier Les marchés financiers regroupent des instruments financiers fort divers. Il en va de même pour les lieux d’échanges de ces valeurs. Le plus actif est le marché des changes. Bien que moins important en volume, l'un des segments clés du marché, au niveau du financement de l'économie, concerne les bourses de valeurs qui traitent des actions et des titres de créance (ce dernier, centré sur les titres de trésorerie et les obligations, servant aussi de marché des taux d'intérêt). Le capital non coté prend désormais en partie le relais des marchés organisés directement accessibles au public que sont les bourses

Concernant les transactions sur les valeurs mobilières, on distingue le marché primaire et le marché secondaire : le marché primaire concerne l'émission de nouvelles actions, ou d'obligations, par les entreprises désirant lever des fonds, à savoir se financer en mettant en vente des parts de propriétés (capitaux propres) ou de créance. Cela se fait soit par un appel public à l’épargne, soit par un placement privé, donc, concernant les obligations, sans passer par des emprunts bancaires. Ce marché sert largement également aux émissions d'emprunts des États et d'autres collectivités publiques ; en aval de ce véritable marché du neuf se trouve le marché secondaire, parfois surnommé « marché d’occasions » où s’échangent les valeurs mobilières déjà émises par les entreprises ou collectivités. Ce marché ne leur apporte pas directement des fonds, mais permet la cotation et la liquidité des titres. Leur cours correspondent au prix d’équilibre entre les ordres de vente et d’achat.

Conséquences

Résilience aux crises Pour ses défenseurs, l'intégration financière jouerait dans le sens d'une meilleure absorption des chocs économiques par le biais de la réallocation instantanée des capitaux. Dans une étude de 2011, le Fonds monétaire international montre que les économies financiarisées sont plus résilientes face aux crises économiques que les économies d'endettement. La sortie de crise est plus rapide et la croissance qui suit est plus forte. Cela est d'autant plus vrai que les banques ont été touchées par la crise.

Taux de croissance plus élevé Les économies financiarisées ont une croissance de long terme plus élevée que les économies bancarisées. Cela est dû à la fois au risque systémique qui croît avec la taille du secteur bancaire, ainsi qu'au comportement des banques qui conduit souvent à une mésallocation du crédit.

Modification des modes de financement des banques La financiarisation des économies conduit les banques à modifier leurs modes de financement. Elles accroissent leur financement de marché, en vendant des actifs de court terme.

Flexibilité généralisée On assiste à un décloisonnement. Dans le système d’économie d’endettement, les secteurs de financement, par les activités bancaires n’étaient pas en concurrence, il existait des rigidités fortes entre les différents types de produits financiers. Au cours des dernières décennies, les pouvoirs publics dans divers pays ont supprimé nombre de barrières existant entre les différentes sources de financement, apportant aux investisseurs une liberté du choix géographique et sectoriel de leurs placements (globalisation financière).

Une telle facilité de navigation des flux est rendue possible par la déréglementation des transferts de fonds, afin de permettre la libre circulation des capitaux, notamment pour favoriser l’afflux de capitaux en provenance des places étrangères. Par exemple, la France supprime progressivement le contrôle des changes de 1986 à 1989 (effectif au ), et dématérialise peu à peu les transactions grâce à l’informatique.