Alfred Manessier, né le à Saint-Ouen (Somme) et mort le à Orléans (Loiret), est un peintre non figuratif français, considéré comme un des maîtres de la nouvelle École de Paris.
Profondément imprégné dès son enfance par les paysages et la lumière de la Baie de SommeSylvie Couderc, Alfred Manessier : paysages de Baie de Somme et de Picardie, musée de Picardie, 2004., il consacre de nombreuses toiles aux méandres et reflets du fleuve, au littoral picard, aux ports du Nord.
D'abord fortement influencé par Rembrandt dont un de ses oncles lui a offert une biographie, il est un élève studieux, apprécié de ses maîtres. Mais c'est en copiant les maîtres du musée du Louvre qui ne cessent de l'émerveiller qu'il découvre l'importance de la couleur et de la lumière. Peu à peu, sa peinture évolue vers la construction et l'abstraction.
À partir de 1947, le vitrail occupe une grande partie de son œuvre. Il en réalise un grand nombre, sur demande de la Commission diocésaine d'art sacré de Besançon aux Bréseux d'abord, puis des dominicains du Saulchoir. Mais à partir des années 1960, les vitraux et leur conservation le préoccupent assez pour qu'il crée en 1964 l'Association pour la défense des vitraux de France avec un groupe d'amis.
S'il est en bonne place dans les lieux de culte et les couvents par ses tapisseries, peintures, vitraux, Manessier refuse l'étiquette de « peintre religieux », et à partir de 1956, date de l'insurrection de Budapest, il réalise un grand nombre de toiles « politisées », en rapport avec les violences du monde : guerre d'Algérie, garrottage de Puig Antich, guerre du Viêt Nam, misère des Favellas, ou lutte des noirs américains pour leurs droits. Ces toiles portent le nom de Hommage notamment à Martin Luther King, au père dom Hélder Câmara ou de Passions.
Sollicité dans les années 1960 pour créer des costumes de ballets ou de théâtre, il a abordé un grand nombre de techniques, dont une gigantesque lithographie, et il laisse derrière lui un œuvre considérable, qui a évolué à la suite de ses voyages : dans les Flandres, en Hollande, au Canada, dans le midi de la France. Son œuvre a été couronné par plusieurs prix internationaux.
Le , il est victime d'un accident de la route dans le Loiret, et il meurt le . Il est inhumé dans le cimetière de son village natal. Son épouse Thérèse est morte en 2000.
Enfance et famille (1911-1923) thumb|upright|Paysage de la baie de Somme qui a inspiré la peinture d'Alfred Manessier. Alfred Manessier naît le à Saint-Ouen (Somme), au domicile « épicerie-buvette » de ses grands-parents maternels, Ovide et Céline Tellier. Saint-Ouen est alors un village industriel dont l'activité principale est le textile. Ses grands-parents paternels, Alphonse, ancien tailleur de pierre, et Florimonde Manessier Vauchelle, tiennent également une épicerie-buvette à Pont-Remy. La famille Manessier est originaire du Pas-de-Calais depuis trois générations. Les deux fils Manessier, Léon et Nestor, ont reçu une solide formation de dessin à l'école des beaux-arts d'Abbeville.
Les parents d'Alfred, Blanche et Nestor Manessier habitent à Abbeville, son père est comptable à l'usine à gaz. On donne à l'enfant le prénom d'Alfred en hommage à son défunt oncle maternel. Son oncle paternel, Léon Manessier, est compagnon du tour de France, maître charpentier, installé lui aussi à Abbeville. En 1912, Ovide et Céline Tellier achètent une grande propriété à Abbeville, faubourg Thuisson. Cette maison permet un regroupement familial autour du jeune Alfred qui est (et restera) enfant unique..
Lors de la Première Guerre mondiale, Nestor Manessier part sur le front. Ce sont les grands-parents qui prennent alors soin de l'enfant. Le grand-père Ovide lui fait découvrir les paysages brumeux des marais de Picardie et l'initie aux couleurs changeantes de la nature. Manessier note dans ses souvenirsCes souvenirs sont extraits d'un entretien de l'artiste avec Gilles Plazy sur France culture, le 14 décembre 1986 : C'est pendant cette période que Manessier découvre la nature et la lumière du Nord qu'il va faire jaillir dans son œuvre au fil du temps.
En 1919, le bonheur de retrouver son père, revenu du front, est troublé par la mort de sa grand-mère Céline. En 1921, un séjour au Crotoy lui permet de découvrir la baie de Somme. Cette même année, sa mère gravement malade doit être hospitalisée. Manessier est alors inscrit comme interne au lycée d'Amiens.
En 1922ou 1924 selon les biographies : Ceysson, Lhôte, Manessier : 1924, clm , Collectif Paris ). ses parents, ayant repris un commerce de vins et d'eaux de vie en gros, le rejoignent à Amiens. La famille de nouveau regroupée part en vacances au Crotoy où Manessier, à l'âge de treize ans, réalise ses premières aquarelles que sa mère montre à Albert Matignon (1860-1937), un peintre qui encourage vivement le jeune homme. Dès 1924, Alfred Manessier est inscrit à l'école des beaux-arts d'Amiens où il se fait des amis parmi lesquels Max Vasseur et la future femme de celui-ci : Yvonne. Il est inscrit aux cours de composition décorative..
Études et formation (1924-1936) Entre douze et quatorze ans, Manessier a peint d'après nature beaucoup de paysages côtiers au Touquet et au Crotoy. C'était un travail acharné : rapporte Albert Matignon, sociétaire des Artistes français et peintres de marines.
Manessier confie à Jean ClayLors d'une entrevue parue dans Réalités-Fémina de novembre 1962. : Toute sa vie, Manessier va considérer Rembrandt comme un père spirituel.
Pendant ses études à l'École des beaux-arts d'Amiens (1924-1929) où il reçoit le surnom de « Manéo », ses principaux loisirs sont l'aviron, qui lui permet de suivre le cours de la Somme d'Amiens à Saint-Valery, le patinage, et le chant : il est choriste à la Jeune comédie de la rue des Trois cailloux d'Amiens.
En , Manessier est reçu à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris en section architecture. Il entre dans l'atelier Recoura-Mathon, mais il est toujours beaucoup plus attiré par la peinture que par l'architecture malgré son admiration pour Le Corbusier, venu donner une conférence à l'école..
Il s'est également mis à l'école des maîtres : Tintoret, Titien, Rubens, Renoir, et surtout Rembrandt dont l'esprit se retrouve dans son AutoportraitHuile sur carton, 1928, , collection particulière. que Manessier réalise en 1928, en clair-obscur, où il suit l'exemple de lAutoportrait au chevalet et à l'appuie-main de peintre de RembrandtHuile sur toile, 1660, , Paris, musée du Louvre... Manessier fait des copies au musée du Louvre. C'est à ce moment-là que se produit un tournant dans sa manière d'appréhender les couleurs : . Devant La Pourvoyeuse de Chardin, il fait la connaissance de Jean Le Moal qui devient son ami.
En 1932, lors d'un premier voyage d'études en Hollande, le jeune peintre visite la ville de Hilversum et son tout nouvel hôtel de ville conçu par l'architecte Willem Marinus Dudok, lié au mouvement De Stijl. C'est dans le bureau de l'architecte qu'il découvre pour la première fois un tableau de Piet Mondrian.
Le de la même année, avec son nouvel ami de l'école d'architecture Pierre Brunerie, architecte à Quimperlé, il participe à des réunions de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires. Pierre Brunerie va demander à Manessier et à Le Moal les vitraux pour la chapelle du Pouldu, qui est le port de Clohars-Carnoët, en 1958. Pierre Brunerie est le père de Joëlle Brunerie-Kauffmann (médecin gynécologue) que Manessier soutiendra longtemps pour la libération de son mari, Jean-Paul Kauffmann retenu en otage au Liban du au . Et par la suite, tout en poursuivant des études formelles à l'école d'architecture, Manessier fréquente plusieurs académies libres de Montparnasse comparables à l'Académie de la Grande Chaumière. L'année suivante, il entre à la Société des artistes indépendants. Il retourne ensuite au Crotoy pour peindre les paysages du nord.
Pour sa première participation au Salon des indépendants, en , il présente une Nature morte et un Paysage. Il y rencontre son voisin de la rue Notre-Dame-des-Champs : André Masson qui va bientôt partir en Espagne pour soutenir la cause républicaine. Manessier participe à plusieurs manifestations contre le fascisme à Paris. Ce même été, il rejoint ses amis Le Moal et Rouvre en Provence, où il exécute plusieurs œuvres sur le thème d'Eygalières, en particulier les dessins de la série Mas à EygalièresDessins à l'encre sépia sur papier, 1934, .
Après une initiation à la fresque lors d'un bref passage dans l'atelier de Roger Bissière à l'Académie Ranson où il s'inscrit avec Le Moal en 1935, il présente au Salon de indépendant deux compositions avant de partir au service militaire le où il est incorporé à Metz au régiment de chars de combat.
Vers la non-figuration (1937-1945)
En 1937, sous la responsabilité de Robert et de Sonia Delaunay, il exécute en collaboration avec Jean Bertholle, Jean Le Moal, Bissière, Léopold Survage et une cinquantaine d'autres peintres, des décorations monumentales pour l'extérieur du pavillon des chemins de fer de l'Exposition internationale des arts et techniques de Paris.. Léon Blum a voulu que l'avant-garde soit présente à l'Exposition internationale de 1937. Il a confié la décoration du palais des chemins de fer et du palais de l'air aux Delaunay à la condition qu'ils fassent travailler cinquante peintres chômeurs. L'entreprise gigantesque est constituée d'une peinture de pour le palais de l'air, et une composition de pour le palais des chemins de fer auquel s'ajoutent des bas reliefs de couleur et un panneau de . Réunis dans un garage de la porte Champerret, les artistes ont vécu et travaillé en commun.
En 1938, Manessier s'installe à Paris et épouse Thérèse Simonet le . Dans un entretien avec Colette Jakob pour la revue Heures claires des femmes françaises, du mois de , Manessier confie : En 1939, le couple emménage dans une maison du au 203, rue de Vaugirard, où, dans l'atelier voisin, se trouve Gustave Singier. Manessier travaille et vit dans cette maison pendant 33 ans.
La mobilisation générale le surprend au Crotoy. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il est incorporé puis démobilisé en 1940. Après la démobilisation, il rejoint Thérèse réfugiée chez Roger Bissière à Boissièrette dans le Lot, et il travaille comme garçon de ferme et bûcheron dans l'exploitation agricole de son ancien professeur. Son fils Jean-Baptiste naît le et la famille s'installe dans une ferme à Bénauge. Une fille Christine sera aussi issue de cette union. Sur l'appel de Bazaine, chargé de la section des arts plastiques au sein du groupe Jeune France., il rentre dans la capitale pour participer à l'exposition soutenue par Bazaine. Aux côtés de celui-ci se trouvent Jean Vilar, Jean Desailly, Pierre Schaeffer, Lucien Lautrec, qui s'efforçaient surtout d'obtenir aux arts plastiques quelque travail pour les jeunes artistes.
L'esthétique cubiste et surréaliste ont influencé les premières toiles de Manessier dès 1935. Il considère que son œuvre fondatrice est Les Dieux marins, qui était selon lui une expérience plastiqueJean-Pierre Hodin cité par.. Et de nouveau, inspiré par Pablo Picasso, Max Ernst et Giorgio De Chirico, il a réalisé deux toiles qui sont le point culminant de l'aventure surréaliste du peintre : Les Lunatiques et Le Dernier cheval en 1938.