Une sorcière, ou magicienne, est une femme qui pratique la sorcellerie et la magie. Dans le monde occidental, la sorcière est longuement associée à une symbolique négative et à la magie noire, au pouvoir de voler sur un balai, à sa fréquentation de sabbats, et à la chasse aux sorcières. Malgré les difficultés consistant à chiffrer les femmes victimes des chasses aux sorcières, les estimations sont de cent dix mille procès en sorcellerie aboutissant à soixante mille condamnations à mort, depuis la fin du Moyen Âge jusqu'au début de l'époque moderne..
Sa figure est réhabilitée durant les années 1970, à travers les mouvements féministes. La sorcière est un personnage récurrent dans l'imaginaire contemporain, à travers les contes, romans, films et masques des fêtes populaires. Son pendant masculin, le sorcier, ou magicien a une symbolique différente.
Étymologie Le mot sorcière, féminin, remonte au latin populaire *sortiarius, « diseur de sorts », dérivé de sors (gén. sortis), désignant primitivement un procédé de divination, puis « destinée, sort ». Les noms de la sorcière en ibéro-roman tels que le portugais bruxa, espagnol bruja ou catalan bruixa ainsi que l’occitan bruèissa, proviendraient d’un hispano-celtique *bruxtia, attesté d’ailleurs sous la forme de brixtía « sort » sur le plomb de LarzacXavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Paris, Errance, 2003 p. 90.. On rapproche ce dernier du vieil irlandais bricht « formule magique, incantation » et du vieux breton brith « magie ». Le mot anglais witch est un déverbatif du vieil anglais wiccian « jeter un sort, pratiquer la sorcellerie », comparable au bas-allemand wicken « pratiquer la divination » et au frison de l’Ouest wikje « prédire, prévenir »Guus Kroonen, Etymological Dictionary of Proto-Germanic, Leyde, Brill, 2013, p. 586..
Histoire Antiquité vignette|redresse|Circé offrant une coupe à Ulysse, vers 490-480 av. J.-C., musée national archéologique d'Athènes. Les références antiques à la sorcière et aux magiciennes sont nombreuses. Saül consulte la sorcière d'Endor pour parler à Samuel mortPremier livre de Samuel, XXVIII.
Dans L'Odyssée, Homère évoque l'enchanteresse Circé, qui transforme les compagnons d'Ulysse en porcs. La déesse Hécate préside à la sorcellerie et aux enchantementsJean Humbert, Mythologie grecque et romaine. La Thessalie est le lieu d'origine de plusieurs sorcières telles qu'Erichtho, un personnage important du livre VI de la Pharsale de Lucain. Dans cette épopée, qui raconte la Bataille de Pharsale qui eut lieu en -48 en Thessalie, Sextus Pompée rencontre cette sorcière et lui demande quelle sera l'issue de la guerre. Erictho fait alors parler un mort pour qu'il révèle le sort de la bataille. Elle vit au milieu des tombes, et entend ce qui se passe dans les Enfers ; elle est maigre et laide, et Elle ne sort que la nuit ou par temps d'orageLucain, Pharsale, VI, 510-519. Pamphile, citée dans les Métamorphoses d'Apulée, habite en Thessalie. Elle évoque les esprits des morts ; s'éprend de tous les jeunes hommes qu'elle voit et les transforme en pierres ou en animaux s'ils lui résistentApulée, Les Métamorphoses, II, VOvide, Héroïdes, XII. Horace évoque la sorcière Canidia : avec d'autres sorcières aussi pâles qu'elle, elle creuse les fosses, fait couler le sang des morts et parle avec euxHorace, Satires, I, 8.
Moyen Âge et Renaissance
Début des persécutions Au début du Moyen Âge, alors que s'impose le catholicisme, de nombreuses pratiques païennes font l'objet d'une stigmatisation, qui passe souvent par l'accusation en sorcellerie. Clovis promulgue ainsi la Lex Salica condamnant les sorciers à payer de fortes amendes. Le code de Charlemagne prévoit également des emprisonnements. Toutefois, il n'y a pas encore d'obsession de la sorcellerie avant le et surtout siècle, qui voient le début des réelles , et la papauté ne commence à s'y intéresser qu'à partir du siècle. La majorité des victimes sont alors lynchées par des villageois sans aucun procès ni réel intérêt des autorités.
La bulle pontificale du pape Jean XXII en 1326 marque le début des procès en sorcellerie, qui va s'étendre et s'intensifier sur près de quatre sièclesBulle Super illius specula (1326).. Le premier procès en sorcellerie à Paris est celui de Jeanne de Brigue, brûlée vive le .
La fin du Moyen Âge et les traités de démonologie Le stéréotype de la sorcière est présent dès les procès des années 1420-1430, et se maintient pendant plus de deux siècles, mais au milieu du , il n’est pas pleinement développéLa Grande Chasse aux sorcières Brian P. Levak. Ce sont le processus judiciaire et la tradition livresque qui permettent de développer ce stéréotype. Le Malleus Maleficarum (Le Marteau des sorcières), manuel écrit en 1487 par deux inquisiteurs dominicains, Heinrich Kramer et Jacob SprengerJ. Sprenger et H. Krämer, Le Marteau des sorcières (1486-1487), trad. Jérôme Millon, 1987., synthétise une variété de croyances permettant d'identifier les sorcières qu’il intègre dans un traité vaste et bien structuré. Il fournit aussi un support théologique aux idéaux qu’il entend promouvoir. Il est considéré par certaines féministes comme le Mein Kampf des sorcières du fait des conséquences que sa publication ont amenées sur la vie des femmes. Cet ouvrage, bien que très répandu, n'est cependant pas à l’origine d’une augmentation immédiate du nombre de procès, mais il rend les juges sensibles au crime de sorcellerie.
Les exécutions des sorciers et sorcières sont légitimées par les aveux que les inquisiteurs leur arrachent, parfois sous la torture ou par le biais de promesses mensongères. Les inquisiteurs relatent cependant les résultats de leurs enquêtes, de leurs procès, de leurs débats. Les livres de démonologie se multiplient, et toute une littérature jaillit de ce fait au : on classe les démons par catégories de spécialités : on décrit leurs habitudes et les précautions à prendre pour les invoquer et les évoquer. .
Intensification à la Renaissance Alors qu’on associe généralement plus volontiers Moyen-Âge et sorcellerie, les ont connu les vagues de persécutions les plus intenses. Le paroxysme est atteint lorsque les tribunaux civils supplantent ce monopole d’Église.
D'abord seulement exercés par les gens d'Église, les procès sont ensuite pris en charge par les laïcs. En 1599, le roi Jacques d'Angleterre explique qu'il est possible de prouver la culpabilité d'une sorcière en la piquant, ou bien en la jetant à l'eau (ordalie par la piqûre, par l'eau froide) : si la piqûre ne saigne pas ou si la femme remonte à la surface de l'eau après y avoir été précipitée, la sorcière est reconnue coupable. Dans les pays catholiques, c'est un retour complet au « jugement de Dieu », qui avait été remplacé par les tribunaux d'Inquisition organisés avec juges, défenseur, et consigne des minutes du procès. thumb|alt=gravure montrant des femmes réunies autour d'un chaudron, duquel sortent des démons, des diables, des sorcières sur des balais.|« Les sabbats des sorcières sur le Brocken », (de) M. Herr, 1650
En 1580, le théoricien français Jean Bodin publie un traité sur la démonomanie des sorciers. Cet ouvrage a eu selon l'historien Robert Muchembled, beaucoup d'influences sur la réalisation des bûchers car J.Bodin voulait que les crimes de sorcellerie soient jugés par les juges laïcs, ce qui a eu pour conséquence l'augmentation du nombre de bûchers. En réalité, l'ouvrage de Jean Bodin, quoique très populaire et réédité plusieurs fois, n'a jamais vraiment convaincu les autorités civiles, notamment le Parlement de Paris : celui-ci souhaitait conserver sa prudence et ne donna son aval que pour l'exécution d'une centaine de sorcières en un siècle, cherchant surtout à empêcher les persécutions locales massives en punissant leurs responsables de mort ou de galères Bengt Ankarloo et al., Witchcraft and Magic in Europe, tome IV, The Period of the Witch Trials, A&C Black, 2002 (lire en ligne), p. 41.. Les autorités civiles ont en effet tenté de juguler à toute force la chasse aux sorcières, dont le ressort principal se trouvait surtout dans la vindicte populaire Ioan M. Lewis, Jeffrey Burton Russell, « Witchcraft », Encyclopedia Britannica, version du 23 mars 2023 (lire en ligne)..
Grâce à la multiplication du processus d'imprimerie, du Marteau des sorcières ont été mis en circulation jusqu'à la dernière édition publié en 1669. D’autres traités sur la sorcellerie sont publiés. En 1563, Jean Wier, médecin à la cour de Clèves, désireux de tempérer les premiers persécuteurs, considère les sorcières comme de simples esprits égarés, ce que Montaigne sous-entend aussi dans la réédition de ses essais de 1588. Il conseille de soigner ces femmes à l'ellébore, comme des follesLe Roi et la sorcière, Robert Muchembled..
Les connaissent deux vagues : la première de 1480 à 1520 environ, puis la seconde de 1560 à 1650. Mais, dès les années 1400-1450, le portrait de ce qui deviendra une par la suite se dessine et les dernières persécutions se terminent vers la fin du .
Parallèlement à ces répressions se développe une littérature inquisitoriale (près de 2000 œuvres) dénonçant les pouvoirs maléfiques des sorcières, dangereuses car elles « sont encore plus exécrables en ce qu'elles apprennent de la bouche de Satan mesme ce que les magiciens apprennent dans les livres ».. Parmi ces œuvres figure Le Marteau des sorcières.
L'historien estime qu’environ pour crimes de sorcellerie eurent lieu en Europe en cinq sièclesPascale Robert-Diard, “Aux Archives nationales, six siècles de grands procès faits aux femmes”, M le magazine du Monde, 16.12.2016.. Historiens et chercheurs estiment aujourd’hui le nombre de leurs victimes entre 50 et sur les deux siècles où tant les tribunaux de l’Inquisition que ceux de la Réforme les conduisent au bûcherEstimates of Executions. Un chiffre élevé en proportion de la population européenne de l’époque (de l'ordre de 80 millions d’habitants au , Russie comprise). Anne Barstow, professeur d'histoire à l'université, estime que 80 % des accusés sont des femmes et 85% des condamnés sont également des femmes : Claude Seignolle donne des chiffres similaires. Les hommes qui sont accusés de sorcellerie sont pour la plupart en lien avec des femmes accusées. Le même Claude Seignolle résume : Claude Seignolle, Les Évangiles du Diable (1994).
Qui sont ces sorcières ?
Ces femmes (et quelquefois leurs enfants, surtout s’il s’agissait de filles) appartenaient le plus souvent aux classes populaires. Une toute petite minorité d’entre elles pouvait être considérée comme étant d’authentiques criminelles (ce fut le cas de la Voisin, sous , par exemple) coupables d’homicide, ou de malades mentales.