Philippe de Longvilliers, seigneur de Poincy dit le « Commandeur de Poincy », né vers 1584, et mort le à Saint-Christophe, est un frère hospitalier, officier de marine royale, administrateur colonial et richissime planteur esclavagiste français du .

À la fois commandeur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem (ordre de Malte) et chef d'escadre de Bretagne dans la Marine royale, il est nommé en 1639 à la tête de la Compagnie des îles d'Amérique, qui gère l'ensemble des possessions françaises dans les Antilles. En tant que gouverneur général des îles d'Amérique, siégeant à Saint-Christophe, colonie française alors la plus peuplée, il supervise la colonisation de la Martinique et de la Guadeloupe, et devient le plus important propriétaire d'esclaves et de plantations, toutes nations confondues, au milieu du siècle.

Biographie Famille de la petite noblesse Philippe de Longvilliers descend des Longvilliers (ou Lonvilliers) de Poincy, famille d'ancienne chevalerie. Le fief de Lonvilliers, celui de ses ancêtres, était au comté de Ponthieu (Picardie), et le fief de Poincy, celui de ses parents, dans la Brie champenoise (Seine-et-Marne).

Il est le deuxième enfant, et le premier fils de Jean IV de Longvilliers de Poincy (1529-avant 1595), capitaine de la compagnie de François de Choiseul, au service du frère du Roi, et de Sophie de Choiseul de Montereul (v. 1545-1608).

suivront son exemple en entrant dans la Marine royale, l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, ou en devenant administrateurs coloniaux, en particulier en Nouvelle-France.

Entrée dans l'Ordre de Malte À 20 ans, il est reçu chevalier de Malte, en 1604Vertot (1778) p.232. Il prononce alors les quatre vœux des Hospitaliers : vœu de pauvreté, vœu d'obéissance, vœu de chasteté, et vœu d'hospitalité.

Selon les institutions de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, il part ensuite pour cinq années de présence effective à Malte, pendant lesquelles il effectue ses quatre « caravanes », de six mois chacune, c'est-à-dire des expéditions militaires, essentiellement maritimes, contre les Infidèles.

Il est ensuite nommé commandeur en prenant en charge la Magdelaine Saint-Thomas. Puis, membre dépendant de la commanderie de Launay, près de Joigny (Yonne), le , il obtient plus tard la commanderie d'Oisemont (Somme), le , puis celle de Coulours (Yonne). Ses trois commanderies lui apportent une rente annuelle de à , qui lui serviront notamment à payer ses nombreuses dépenses aux Antilles.

Carrière dans la Marine royale En 1612, il passe dans la Marine royale avec le grade de capitaine des vaisseaux du Roi. Il parvient, pendant la guerre de Trente Ans, au rang de chef d'escadre de Bretagne en 1637. Cependant, il perd son poste à la suite d'un conflit avec , l'archevêque de Bordeaux. Pour le dédommager, le cardinal de Richelieu le nomme gouverneur général des Isles d'Amérique (colonies françaises aux Antilles).

Gouverneur général des îles d'Amérique En 1638, deux ans après le décès de Pierre Belain d'Esnambuc, il lui succède, à l'âge de 54 ans, comme lieutenant-général des îles d'Amériques (gouverneur général). Depuis Dieppe, il quitte la France à bord de La Petite Europe le Sidney Daney : Histoire de la Martinique, indique la date du 15 février 1638. D'autres sources citent le 20 février. pour la colonie de Saint-Christophe. Avec lui, il emmène une escorte de 24 gardes, de nombreux soldats et ouvriers, et plusieurs gentilshommes, parents et voisins de la Brie, les futurs "Seigneurs de Saint-Christophe", son neveu Robert de Lonvilliers et la famille de sa sœur, les des Vergers de Sannois (dont une descendante sera l'impératrice Joséphine).

Le , la Compagnie des îles d'Amérique le confirmera dans le grade de Gouverneur de Saint-Christophe et Lieutenant Général des Iles de l'Amérique pour trois ans, à commencer de .

Il s’établira ensuite aussi à Saint-Barthélemy, dans une partie de Saint-Martin et à Sainte-Croix (1639-1660).

Planteur à Saint-Christophe

En 1639, dès son arrivée dans l'île de Saint-Christophe, il achète trois habitations (plantations). Une première pour de pétun sur le site "La Grande Montagne", ancienne Habitation d'Esnambuc, bâtie sur un morne à une lieue et demie du bourg de Basse-Terre. Une seconde à Cayonne (aujourd'hui Cayon) pour de tabac. Et une troisième à la ravie de Sable, également pour de tabac.

Il s'empresse aussitôt de lotir l'habitation de La Grande Montagne et, entre 1639 et 1640, vend une vingtaine de parcelles, ce qui lui rapporte de pétun, remboursant ainsi tous ses achats initiaux. Sur chaque lot vendu, il impose une rente seigneuriale allant de un à dix cochons et un à cinq chapons par an.

Surproduction de tabac Confronté à la surproduction de tabac et à l’effondrement des prix de vente, l'une de ses premières décisions, le , est de signer avec le capitaine Thomas Warner, gouverneur de la partie anglaise de l'île Saint-Christophe, un décret ordonnant la destruction de tous les plants de tabac, et interdisant d'en planter de nouveaux pendant 18 mois. À la demande de la Compagnie des îles d'Amérique, il va ainsi réorienter l'économie de plantation des colonies françaises, de la production de tabac, vers celle du sucre, beaucoup plus rémunératrice Oliver Langfort, The history of the island of Antigua, one of the Leeward Caribbees in the West Indies, from the first settlement in 1635 to the present time, .

Pendant cette période de transition dans les cultures, Poincy profite pour ses revenus, du privilège du gouverneur de récupérer les deux-tiers des prises d'esclaves faites sur des navires étrangers, et perçoit un droit de capitation de par an sur chaque habitant de la colonie qui comptait alors 4000 assujettis. Par ailleurs, quand l'interdiction des récoltes de tabac sur dix-huit mois entraîne une absence de rentrée de ces droits, il détourne les marchandises apportées par les marchands hollandais, les seuls à ravitailler Saint-Christophe et les Français, dans ses magasins personnels, et prélève 4 % en nature ou en valeur, taxant le reste. En 1642, après avoir maté une sédition, il perd l'affection d'une grande partie des colons antillais par ses taxes et prohibitions concernant le commerce avec les Hollandais.

Réorientation vers la canne à sucre Afin d'aider à réorienter les cultures dans les colonies françaises des Antilles, le sieur Raye, frère d'Adam Raye, de Rouen, propose ses services à Poincy en 1639. Il connaît la culture de la canne à sucre, ayant résidé longtemps avec les Hollandais à Pernambouc, au Brésil. Raye s'engage alors à acheminer d'Amsterdam, ou de Rouen, un moulin à canne avec tous les outils et équipements nécessaires. Quant aux cannes, apportées par les Espagnols, elles poussaient déjà à l'état sauvage sur l'île.

Au bout de quelques années, la nouvelle culture est bien installée. En 1646, l'habitation de la Grande Montagne dispose déjà de plus de et 200 « domestiques » (engagés blancs). Vers 1650, la main d'œuvre a augmenté d'un tiers, mais a surtout une nouvelle répartition : et 100 domestiques, qui approvisionnent 3 moulins à canne à sucre. La plantation continue aussi de produire un peu de tabac et de l'indigo.

Liens avec les religions

Distance avec les protestants Longvilliers de Poincy se voit reprocher de collaborer avec François Levasseur, présent à Saint-Christophe avec plusieurs dizaines d'autres huguenots originaires de Dieppe. Il doit s'en expliquer aux directeurs de la Compagnie. En réponse, il envoie en 1640 François Levasseur et ses coreligionnaires prendre possession de l'île de la Tortue"Les protestants à la Martinique sous l'ancien régime" par Jacques Petitjean-Roget, dans la revue d'histoire Outre-Mers en 1955 . Sur place, ce dernier sera rejoint par des planteurs de tabac ayant quitté la Barbade anglaise dès 1639, au moment de la crise de surproduction touchant cette culture. C'est le début des boucaniers et de la colonisation de Saint-Domingue.

Pour prouver son intransigeance religieuse face aux critiques, Poincy chasse aussi de la Guadeloupe un autre huguenot, Tifiany, de Dieppe, qui s'était .

Partisan des jésuites Installé à Saint-Christophe, il y deviendra le champion de la cause des Jésuites installés à la Martinique, plutôt que les Capucins, désignés pour s'occuper de son île et qui lui demandent des assurances sur l'hérédité de l'esclavage.

Le château de La Montagne vignette|Château de la Montagne sur l'habitation éponyme. Gravure du .|333x333px Bien qu'en tant que frère hospitalier il ait fait le vœu de pauvreté, sa fortune lui permet de vivre dans le luxe, comme un grand seigneur de l'époque. Grâce aux 18 esclaves que lui a laissé son prédécesseur La Grange-Fromenteau, et à quelques artisans qualifiés amenés avec lui de métropole, il se fait construire sur son habitation principale, entre 1639 et 1640, une luxueuse demeure surnommée le « Château de la Montagne ». Ce petit château de style Renaissance est bâti en briques et pierres sur trois étages, et se termine par une terrasse à l'italienne. L'édifice, qui se veut à l'image des auberges hospitalières, s'élève au milieu de plusieurs terrasses. Celle au pied du château est relevée et fortifiée de murailles de briques qui dominent des cours plus basses ceintes d'un rempart et de fossés de tous côtés. Il y a deux jardins à parterre de broderies avec des grottes, des bassins et des réservoirs d'eaux alimentant une fontaine dont la source est une demi lieue plus haut dans la montagne située à l'Ouest. Le corps de logis comporte huit chambres et salles, toutes meublées et décorées de plusieurs tableaux (sujets religieux, cartes marines , vue d'Amsterdam, portraits), une chapelle et des dépendances diverses dont un arsenal, une prison, des sucreries, des vinaigreries, des raffineries, deux moulins, une basse-cour, un pigeonnier et les boutiques du chirurgien, du maréchal ferrant, du menuisier, de l'armurier et du chaudronnier.

Autour de l'habitation s'étendent les champs de canne à sucre, d'indigo, de pétun et de gingembre, que cultivent les esclaves africains. Ces derniers vivent au pied de l'enceinte du château, dans un village de cases surnommé « la ville d'Angole ».

La maison de M. de Poincy compte trois cents personnes, esclaves compris, et est défendue par trois corps de garde, l'un dans le logis, le second à la porte de la prison et le dernier à la porte de la cour. À la table du général de Poincy est servi de la tortue, du lamantin ou du cochon froid que l'on mange à l'orange, quelquefois du bœuf, rarement du mouton. Les jours maigres, il est servi du poisson à l'orange sans huile ni beurre. Seul le lieutenant-général de Poincy mange du pain de France, les autres convives mangent des cassavesPère Pacifique de Provins et Maurile de Saint-Michel, Missionnaires capucins et carmes aux Antilles, Volume 3 de Corpus Antillais sous la direction de Bernard Grunberg, L'Harmattan, 2013, p. 116..

Colon esclavagiste Au début des années 1650, Philippe de Longvilliers de Poincy est selon les historiens , avec près de à son service"Relation des missions des pères de la Compagnie de Jésus dans les îles et dans la terre ferme de l'Amérique méridionale", par Pierre Pelleprat en 1655 et une fortune évaluée en 1654 à plus d'un million de livres. Il précède et dépasse ses deux rivaux de l'époque, l'Anglais James Drax, qui posséde à la Barbade en 1654, et le français Jacques Dyel du Parquet, gouverneur de la Martinique, qui avait à la même époque 150 esclaves.

Refus de céder son poste de gouverneur en 1645 Par une décision du de la Compagnie des îles d'Amérique, Poincy doit être remplacé à son poste de gouverneur par Noël Patrocle de Thoisy. Toutefois, 8 mois après, il s'oppose au débarquement de son successeur parvenu à Saint-Christophe le , après avoir séjourné à la Martinique et la Guadeloupe, île où se replie Noël Patrocle de Thoisy, ce qui suscite l'appréhension du gouverneur Charles Houël, qui trame une révolte locale contre l'arrivage.