, parfois traduit Le Grand Chemin, est un drame social italien réalisé par Federico Fellini et sorti en 1954.

Le film raconte l'histoire de Gelsomina, une jeune femme simple d'esprit (Giulietta Masina) vendue par sa mère à Zampano (Anthony Quinn), un forain ambulant qui l'emmène avec lui sur la route (strada en italien).

Fellini décrit La strada comme « un catalogue complet de tout mon univers mythologique, une représentation dangereuse de mon identité qui a été entreprise sans aucun précédent ». En conséquence, ce film lui demande plus de temps et d'efforts que toutes ses autres œuvres, antérieures ou postérieures. Le processus de développement est long et tortueux ; la production connaît des problèmes, notamment un financement incertain, des difficultés dans la sélection des acteurs et de nombreux retards. Finalement, juste avant la fin du tournage, Fellini souffre d'une dépression qui nécessite un traitement médical afin qu'il puisse terminer le film. Les premières critiques sont sévères, et la projection du film à la Mostra de Venise 1954 donne lieu à une polémique qui dégénère en une bagarre publique entre les partisans et les détracteurs de Fellini.

Considéré comme l'un des chefs-d'œuvre de Fellini, le film remporte le Lion d'argent en 1954 ainsi que le tout premier Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1957. À la cérémonie des Rubans d'argent à Rome, Fellini reçoit le Ruban d'argent de la réalisation du meilleur film alors que Dino De Laurentiis et Carlo Ponti celui des meilleurs producteurs. En 2008, le film est inclus dans la liste des 100 films italiens à sauver établie par le ministère italien du Patrimoine culturel, une liste de 100 films qui « ont marqué la mémoire collective du pays entre 1942 et 1978 »..

Synopsis Gelsomina est une jeune fille fragile, vraisemblablement atteinte d'un léger handicap mental, qui vit dans une extrême pauvreté avec sa mère veuve et ses jeunes frères. Un jour, Zampanò, un forain ambulant grossier, arrive au village. Pour gagner sa vie, il parcourt dans une pauvre verdine tractée par une moto Guzzi les régions les plus pauvres d'une Italie encore rurale et simple avec ses spectacles rudimentaires, dont le clou est un numéro de briseur de chaînes. Zampanò avait déjà pris avec lui Rosa, la sœur de Gelsomina, mais celle-ci était morte subitement ; à la demande de Zampanò, la mère en vient à vendre sa deuxième fille pour gagner une somme d'argent minime.

Gelsomina suit ainsi Zampanò, qui lui apprend à jouer de la trompette et la fait participer à ses spectacles en tant qu'annonceuse. La jovialité et la naïveté de Gelsomina ne suffisent pas à atténuer le caractère orageux de Zampanò, dont l'instinct de survie guide chaque action : souvent, il la laisse seule pour aller dilapider le peu d'argent gagné en vin et en femmes, et elle fugue aussi régulièrement, mais finit toujours par revenir vers lui. vignette|gauche|Un motocarro de la marque Guzzi : un véhicule à trois roues semblable à la verdine (chariot bâché tzigane) utilisée par Zampanò. Gelsomina est entraînée dans cette aventure qui la met en contact avec des réalités misérables et cocasses ; elle croise bientôt le chemin d'un jeune acrobate, que tout le monde appelle « Fou » (Matto en ), au caractère bien plus serein que celui de Zampanò, et bien plus beau. À un certain moment, les trois finissent par travailler ensemble dans le même cirque, où le Fou commence à se moquer gentiment de Zampanò : celui-ci, cependant, ne comprend pas l'ironie, se révélant « bête comme ses pieds » (expression souvent utilisée dans le film), et déclenche une bagarre, à la suite de laquelle Zampanò est emprisonné. Gelsomina est tentée de quitter son maître et de rejoindre le cirque, mais elle est rongée par le doute de ne rien valoir sans lui : le Fou lui apprend alors que toutes les choses de ce monde ont leur importance et la persuade de retourner auprès de Zampanò pour essayer d'adoucir son caractère bourru et malappris.

Zampanò est libéré et le duo repart en voyage. Ils se retrouvent dans un couvent où les religieuses se rendent compte des abus que l'homme fait subir à la jeune fille ; elles lui proposent de rester avec elles, mais elle, forte des paroles du Fou, refuse à nouveau. Quelques jours plus tard, le duo recroise le Fou et Zampanò, toujours furieux à cause de l'affaire du cirque, le frappe à plusieurs reprises lors d'une rixe à laquelle assiste Gelsomina, pétrifiée. Le Fou, remarquant que sa montre-bracelet a été cassée pendant la rixe, s'effondre et meurt.

Zampanò est contraint de cacher le corps en le jetant sous un pont ; Gelsomina, bouleversée par ce qu'elle a vu, commence à manifester un trouble indéfinissable, inconsolable : pendant les spectacles, elle répète sans cesse que Zampanò a tué le Fou, elle ne veut pas qu'il s'approche d'elle, et dans ses brefs moments de lucidité, elle raconte à son maître qu'elle est restée à ses côtés grâce à l'intervention du Fou.

Zampanò, après avoir pris soin de la jeune fille pendant une courte période, ne supporte pas que Gelsomina lui rappelle sans cesse le crime qu'il a commis et décide de l'abandonner sur une route déserte pour continuer seul à errer à travers l'Italie.

Plusieurs années passent : Zampanò a rejoint un autre cirque et, alors qu'il fait une pause dans une ville, il entend une jeune fille fredonner la chanson de Gelsomina : il apprend ainsi que la jeune fille était venue dans cette ville, gravement malade, et que dans ses rares moments de lucidité, elle jouait la chanson avec sa trompette ; la jeune fille est ensuite décédée. Bouleversé par cette nouvelle, Zampanò se saoule et provoque une autre bagarre avec ses nouveaux collègues du cirque, qui le chassent ; seul et désespéré, il se laisse aller à des pleurs désespérés au bord de la mer.

Fiche technique vignette|Richard Basehart et Giulietta Masina dans une scène du film. Titre original : Titre français : ou Le Grand Chemin Réalisation : Federico Fellini Scénario : Federico Fellini, Tullio Pinelli et Ennio Flaiano Dialogues : Tullio Pinelli (adaptation française : Raymond Queneau) Photographie : Otello Martelli et Carlo Carlini (non crédité) Cadreur : Roberto Gerardi Montage : Leo Catozzo Musique : Nino Rota Décors : Mario Ravasco, Brunello Rondi Costumes : Margherita Marinari Production : Carlo Ponti, Dino De Laurentiis Société de production : Ponti-De Laurentiis Cinematografica (Rome) Société de distribution : Les Films du Centaure (France), Théâtre du Temple (France) Pays de production : Langue originale : italien Format : Noir et blanc — 35 mm — 1,37:1 — Son mono (Western Electric) Genre : drame social Durée : () Dates de sortie : Italie : (Mostra de Venise) ; (Milan) ; (Rome) ; (Turin) France : Suisse : (Festival de Locarno) Belgique : Classification : France : tous publics, Art et essai (visa d'exploitation délivré le ) Affiches : France : Roger Rojac Italie : Giuliano Nistri

Distribution Anthony Quinn (VF : Henri Nassiet) : Zampanò Giulietta Masina (VF : Nane Germon) : Gelsomina Richard Basehart (VF : Georges Rollin) : le Fou (VO : Il matto) Aldo Silvani (VF : Georges Hubert) : Monsieur Girafe (VO : Il signor Giraffa) Marcella Rovena (VF : Jeanne Dorival) : la veuve Livia Venturini (VF : Jacqueline Pasquier) : la bonne-sœur : l'aubergiste Giovanna Galli (VF : Hélène Tossy) : la prostituée à l'auberge : le serveur Anna Primula (VF : Andrée Tainsy) : la mère de Gelsomina Yami Kamadeva : une prostituée Alexandre Trannoy : le jongleur

Production Genèse et développement vignette|redresse|L'acteur Anthony Quinn vers 1960. Le processus créatif de Fellini pour La strada commence par des sentiments vagues, « une sorte de tonalité », dit-il, « qui me hantait, me rendait mélancolique et me donnait un sentiment diffus de culpabilité, comme une ombre qui planait sur moi. Ce sentiment évoquait deux personnes qui restent ensemble, même si cela leur sera fatal, sans qu'elles sachent pourquoi ». Ces sentiments ont évolué vers certaines images : la neige tombant silencieusement sur l'océan, diverses compositions de nuages et un rossignol chantant. À ce stade, Fellini esquisse ces images, une habitude qu'il dit avoir prise au début de sa carrière, lorsqu'il travaillait dans des music-halls de province et devait dessiner les personnages et les décors. Finalement, il déclare que l'idée lui est apparue « réellement » pour la première fois lorsqu'il a dessiné un cercle sur un morceau de papier pour représenter la tête de Gelsomina, et il décide de baser le personnage sur l'actrice Giulietta Masina, sa femme depuis cinq ans à l'époque : « J'ai utilisé la vraie Giulietta, mais telle que je la voyais. J'ai été influencé par ses photos d'enfance, donc certains éléments de Gelsomina reflètent Giulietta à l'âge de dix ans ».

L'idée du personnage de Zampanò provient de la jeunesse de Fellini dans la ville côtière de Rimini. Un castrateur de porcs y vivait, connu pour être un coureur de jupons : selon Fellini, « cet homme couchait avec toutes les filles de la ville ; une fois, il a mis enceinte une pauvre simplette et tout le monde disait que le bébé était l'enfant du diable ». En 1992, Fellini confie au réalisateur canadien Damian Pettigrew qu'il a conçu le film en même temps que le coscénariste Tullio Pinelli, dans une sorte de « synchronicité orgiaque » :

Fellini écrit le scénario avec ses collaborateurs Ennio Flaiano et Tullio Pinelli, puis le présente à Luigi Rovere, le producteur de Fellini pour Le Cheik blanc (1952). Lorsque Rovere lit le scénario de La strada, il se met à pleurer, ce qui donne de l'espoir à Fellini, mais celui-ci est anéanti lorsque le producteur déclare que le scénario est certes de la grande littérature, mais qu'« en tant que film, il ne rapporterait pas un sou. Ce n'est pas du cinéma ».. Une fois terminé, le scénario de Fellini compte près de 600 pages, avec chaque plan et chaque angle de caméra détaillés et remplis de notes reflétant des recherches approfondies. Le producteur est suffisamment impressionné pour accorder une avance sur recettes à Fellini, mais il refuse d'accéder à la demande de Fellini d'embaucher Giulietta Masina pour incarner Gelsomina.

Attribution des rôles vignette|gauche|redresse|Richard Basehart, parmi « les premiers d'une longue lignée d'acteurs internationaux à avoir honoré les films de Fellini de leur présence ».. Fellini obtient finalement le financement grâce aux producteurs Dino De Laurentiis et Carlo Ponti. Les deux producteurs disent d'abord vouloir engager Silvana Mangano (la femme de De Laurentiis) pour le rôle de Gelsomina et Burt Lancaster pour celui de Zampanò, mais Fellini refuse catégoriquement. Giulietta Masina ayant été l'inspiration de tout le projet, Fellini est donc déterminé à ne jamais accepter d'autre actrice à sa place. Pour le rôle de Zampanò, Fellini espère engager un non-professionnel et, à cette fin, il auditionne plusieurs hercules de foire, mais sans succès. Il a également du mal à trouver la bonne personne pour le rôle du Fou ( en ). Son premier choix se porte sur l'acteur Moraldo Rossi, qui fait partie du cercle social de Fellini et a la personnalité et le physique athlétique requis, mais Rossi désire être assistant réalisateur, pas acteur. Alberto Sordi, la vedette des précédents films de Fellini, Le Cheik blanc et Les Vitelloni, est quant à lui impatient d'accepter le rôle et sa déception est grande lorsque Fellini le rejette après une audition en costume.