vignette|200px|Kūkai, fondateur de l'école Shingon.
est une école ésotérique du bouddhisme japonais, fondée au par le moine Kūkai (空海) qui reçut le titre posthume de Kōbō Daishi, « grand diffuseur de la Loi ». Le mot Shingon signifie « parole de vérité »; il est la traduction japonaise du mot sanskrit mantra, qui désigne l'incantation en Inde. Cette école est, avec l'école Tendai, une des deux écoles à pratiquer le bouddhisme tantrique au Japon.
Son idéal se résume dans la phrase « Nyojitsu Chijishin », qui signifie « La vérité, c'est connaître son propre esprit tel qu'il est vraiment ».
Avec, au début des années 2000, , et environ 12 millions de fidèles, c'est un des courants majeurs du bouddhisme japonais et l'une des plus anciennes lignées du bouddhisme tantrique, le vajrayana.
Histoire
Introduction au Japon par Kūkai
La doctrine et les enseignements du bouddhisme qui deviendra le Shingon sont introduit au Japon par le moine bouddhiste Kūkai (nom honorifique : Kōbō Daishi). Ils atteindront leur maturité durant l'époque de Heian (794-1185). En 804, Kukai se rend en Chine, à Chang-an (actuelle Xi'an) au temple Qinglong afin d'y étudier le bouddhisme ésotérique sous la direction du maître Huiguo. Celui-ci fait de Kukai son successeur dans le Dharma, et Kukai ramène au Japon la doctrine du futur Shingon.
Avant de se rendre en Chine, Kukai était un moine bouddhiste indépendant. Il était très versé dans la prose classique chinoise, la calligraphie chinoise et les sutras bouddhistes. À cette époque le bouddhisme ésotérique n'était pas considéré comme une école à part entière. Huiguo, détenteur des deux principales lignées du bouddhisme tantrique chinois, a été le premier à les rassembler dans un système cohérent. Un moine japonais dénommé Gonsō (勤操) avait rapporté de Chine au Japon le mantra ésotérique d'Akasagarbha et un rituel d'ascèse connu sous le nom de Kokūzō-gumonjihō (虚空蔵求聞持法), lequel avait été traduit du sanskrit au chinois par Śubhakarasiṃha (善無畏三蔵 Zenmui-Sanzō). À l'âge de 22 ans Kūkai en reçut l'initiation et se retira pendant une période de sept ans dans les forêts de Shikoku (四 国) pour en parfaire la pratique. Il persévéra dans cette ascèse jusqu'à la maîtriser parfaitement. Selon la tradition, cette pratique lui apporta la siddhi (pouvoir) d'une mémoire et d'une capacité de compréhension surhumaines. Kūkai fera plus tard l'éloge de la puissance et l'efficacité de cette pratique, lui attribuant sa capacité de se rappeler et d'intégrer totalement tous les enseignements de Huiguo en l'espace de seulement trois mois.
Son respect pour le Bodhisattva Ākaśagarbha était si grand qu'il le considérera toute sa vie comme son Honzon (本尊) ou divinité principale. C'est également au cours de cette période de pratique intense du mantra qu'il rêva d'un homme lui intimant de chercher le Tantra Mahavairocana. Le Tantra Mahavairocana avait été récemment introduit au Japon. Il put en obtenir une copie en chinois, mais une grande partie était rédigée en Siddham, syllabaire proche du sanscrit dont il ne connaissait pas les caractères et les parties chinoises étaient trop obscures pour être comprises. Il prit la décision de voyager jusqu'en Chine pour recevoir l'initiation et les explications nécessaires à sa compréhension.
Kūkai rencontra Huiguo en , mais celui-ci, alors âgé de soixante ans, était très malade. Huiguo aurait dit à Kūkai « Je savais que vous viendriez. J'avais attendu si longtemps. Quel plaisir de vous voir ! Mais hélas ma vie se termine et je ne sais si j'aurai le temps de vous transmettre mon enseignement.» Dans le court espace de trois mois, Huiguo initia et enseigna tout ce qu'il savait sur les doctrines et les pratiques du mandala des deux royaumes. Huiguo désigna Kūkai comme son dernier disciple et le proclama son successeur dans le Dharma, lui donnant le nom Henjō-Kongō (遍照金剛, Jingang biànzhào), « le vajra qui illumine tout ». Après cette période de transmission intensive, le Maître mourut à la fin de l'année. Kūkai était son dernier disciple et l'un de ceux qui avaient reçu les enseignements les plus complets. C'est sans doute pour cette raison qu'on le désigna pour écrire son épitaphe.
En décembre de la même année, Huiguo mourut et fut enterré à côté de son maître Amoghavajra. C'est à Kukai que revint l'honneur d'écrire son inscription funéraire. Après quoi, Kukai retourna au Japon. S'il ne l'avait pas fait, le bouddhisme ésotérique n'aurait peut-être pas survécu. En Chine 35 ans après, en l'an 840, l'empereur des Tang Wuzong monta sur le trône. Fervent taoïste, il ordonna en 845 la destruction de monastères bouddhistes et temples. Environ moines et nonnes bouddhistes durent abandonner leur vie monastique. Wuzong décréta que le bouddhisme était une religion étrangère et visa à sa suppression. Peu de temps après, il fut assassiné par son entourage, mais le mal était fait. Le bouddhisme ésotérique ne se remit jamais complètement de cette persécution, de nombreux éléments de ses pratiques se diluèrent néanmoins dans d'autres écoles et traditions.
Après son retour, Kūkai rassembla et systématisa tout ce qu'il avait appris de Huiguo en une doctrine qui allait devenir la base de l'école Shingon. En 813, l'empereur Saga invita les grands maîtres des huit écoles dans son palais, pour une discussion publique des mérites respectifs de leurs doctrines. Tous, sauf Kūkai, dirent que l'état de Bouddha demandait de très nombreuses vies pour être réalisé. Kūkai donna l'essentiel de son enseignement à cette occasion. À trente-six ans, il reçut la permission de l'empereur, de fonder l'école Shingon. Ce serait l'empereur Junna, qui serait à l'origine du terme «Shingon-shu» (真言宗; «l'école de la vraie parole ou école du mantra") par le décret impérial qui institua le Tōji (東寺) comme étant un temple purement Shingon dans lequel se tiendraient les rites officiels pour la protection de l'État. Kukai eut de nombreux disciples, qu'il guida jusqu'à sa mort en 835 à l'âge de 61 ans. Il initia aussi le moine Saichō Dengyō Daishi et quelques-uns de ses disciples, à la cérémonie d'onction et de consécration appelée « Kanjō ». À la mort de Saichō, ses disciples directs retournèrent en Chine pour approfondir le Mikkyō, et donnèrent ainsi sa forme définitive à l'école Tendai, qui représente actuellement au Japon le Bouddhisme semi-ésotérique.
Schisme et écoles réformées du Shingon
Durant la période de Kamakura, un schisme divisa le Shingon en deux grandes écoles - la branche ancienne, Kogi (古義), et la branche réformée, Shingi (新義).
Cette division est née d'un différend plus politique que religieux entre Kakuban (覚鑁), connu à titre posthume comme Kōgyō-Daishi (興教大師), et des prêtres du Denbō-in (伝法院) opposés à la direction du Kongōbu-ji (金剛峰寺), temple principal du mont Kōya. Après plusieurs conflits, Kakuban et ses disciples quittèrent le Mont Kōya pour la montagne du Negoro (根来山) au nord-ouest, où ils construisirent un complexe de nouveaux temples, maintenant connu sous le nom Negoroji. Bientôt, ce courant réformé se constitua au XIe siècle sous le nom de Chisan-ha (智山派). La branche réformée donna également naissance à une autre école, le Buzan-ha (豊山派), au XIVe siècle.
Il est important de noter que les écoles et courants du Shingon sont beaucoup plus proches les uns des autres que ne le sont entre elles écoles tibétaines. Entre ces écoles, on trouve des différences de lignées (voir ci-dessous : "lignées"), des différences sur le plan liturgique, parfois doctrinal (sur l'Abhiṣeka), des 'charismes', qui les singularisent. Mais leur socle commun (toutes se retrouvent dans les enseignements de Kukai) est bien plus important que les différences. Les querelles parfois violentes du Xe-XIe siècles ont fait place depuis longtemps au sentiment d'unité.
Grands patriarches et grands exégètes Le bouddhisme Shingon fait remonter la lignée au bouddha Mahavairocana, le premier humain à la recevoir étant Vajrasattva « l'être de diamant » La tradition reconnaît deux groupes de huit grands patriarches — un groupe de détenteurs de la lignée et un groupe de grands exégètes de la doctrine.
La lignée des huit grands patriarches (Fuhō-Hasso 付法八祖)
Les huit grands exégètes de la doctrine (Denji-Hasso 伝持八祖)
centré|vignette|1142x1142px|Les huit grands exégètes (Kōrin-ji).
Doctrine L'enseignement du Shingon se réfère principalement à deux textes sacrés, le Kongōchō-kyō (sanscrit : Vajraśekhara Sūtra) et le Dainichi-kyō (sanscrit : Mahā-Vairocana Sūtra), écrits vers le au monastère de Nalanda dans le nord de l'Inde. Cette école bouddhiste du yoga des trois mystères, le «traïguya-yoga », explique qu'il est possible de devenir Bouddha dès cette vie.
Ces enseignements affirment que la nature originelle de l'esprit de l'homme est pure, c'est le cœur de compassion, la « bodhi », dont l'essence est identique à celle de l'Univers. Ce qui différencie les différentes écoles du Shingon, c'est justement les moyens d'appréhender cette ultime réalité. D'une façon générale, la souffrance vient de l'attachement à ce qui est impermanent dans ce monde de la forme et du désir, monde que chacun conçoit en fonction de ce qu'il est intérieurement. Les passions, provenant des trois poisons (la soif, la colère et l'ignorance) correspondent à des forces vitales nécessaires à la survie et au développement de tout organisme animal. Le désir et l'aversion structurent le moi et l'obligent à se perfectionner pour mieux arriver à ses fins matérielles. Ces « moyens alchimiques » pour utiliser ces « poisons » en énergies de réalisation spirituelle sont expliqués dans les seize chapitres du Adhyardhaśatikā Prajñaparamita Sutra (Rishu-kyo 理趣経) — « Perfection de la sagesse en cent cinquante ligne » — un des textes de base du mikkyō de tradition Shingon.
Si, d'un point de vue relatif, il reste exact que les passions sont source d'égarements et de souffrances, dans le vajrayāna, les passions sont considérées en vérité absolue de la même nature que l'éveil (soku bodaïshin) ; car cette même force vitale qui anime les êtres vers des désirs mondains va être transformée, sublimée par alchimie interne en énergie spirituelle de compassion-sagesse, dont l'essence est la nature ultime de l'univers et de tous les êtres. Celui qui s'avise que le fond de son cœur, « bodhi », est le même que celui de tous les êtres, devient un avec le tout, il dissout son moi dans l'univers comme une goutte d'eau se dissout dans l'océan.
Mahāvairocana
Dans le bouddhisme ésotérique japonais, Mahāvairocana (jp. Dainichi Nyorai 大日如来) est le Bouddha primordial de qui émanent tous les phénomènes : il est donc l'univers lui-même. Dans ce courant, tous les bouddhas et toutes les formes qui sont au sein des mandalas, ainsi que tous les êtres vivants (humains compris) sont donc des émanations de ce bouddha primordial Mahāvairocana.
Symboles du monde visible pour expliquer le monde spirituel Le Shingon utilise la nature comme symbole pour expliquer le monde spirituel invisible considérant que la vie des êtres et de la nature est l'expression du Bouddha conçu dans son aspect Dharmakaya, la force de vie de l'univers. Cependant, le shingon n'est pas un panthéisme, il ne se « réduit » pas au culte des forces de la nature comme dans le shintoïsme. Quand on parle par exemple des cinq éléments ou du soleil, ce sont des états de conscience qui sont ainsi décrits.
Le Bouddha ultime symbolisant l'univers est appelé Mahā Vairocana (jp. Dainichi-nyorai), « Bouddha grand soleil », car la lumière du soleil symbolise au mieux l'état de la conscience purifiée qui perçoit la vacuité. En outre, la lumière blanche est la synthèse et la source de toutes les autres couleurs, raison pour laquelle il existe un Bouddha ultime qui rassemble toutes les qualités des autres bouddhas et bodhisattvas, qui sont l'expression de ses différents aspects.