À la croisée des mondes () est une trilogie de romans de fantasy écrite par le romancier britannique Philip Pullman et publiée de à . La trilogie originale est composée des livres Les Royaumes du Nord (1995), La Tour des anges (1997) et Le Miroir d'ambre (2000). Elle raconte le rite de passage de deux enfants, Lyra Belacqua et Will Parry, qui vivent une série d'aventures épiques en traversant des univers parallèles. L'auteur écrit par la suite d'autres romans situés dans le même univers.

Bien que les personnages principaux soient des enfants et qu'elle ait été commercialisée comme une série de romans pour adolescents et jeunes adultes, la saga est écrite par Pullman sans public cible particulier en tête, l’œuvre proposant plusieurs niveaux de lecture qui la destinent également aux adultes. Malgré la présence d'éléments fantastiques (comme des sorcières et des ours polaires en armure), la trilogie fait allusion à des concepts issus de la physique, de la philosophie et de la théologie. Pullman s'est fortement inspiré d'un poème anglais du , Le Paradis perdu de John Milton. Son œuvre fonctionne d'ailleurs en partie comme une réécriture et une inversion du poème, Pullman rendant hommage à l’humanité pour ce que Milton considérait comme son échec le plus tragique, le péché originel. Abordant des thèmes tels que le passage à l'âge adulte, la mort et la religion, le récit prend la forme d'un roman d'aventures allégorique où Pullman propose sa propre interprétation de l'origine de l'Homme et de son but sur Terre par des questionnements métaphysiques et philosophiques.

Les livres originaux sont devenus des succès littéraires et ont remporté de nombreux prix, notamment la médaille Carnegie en 1995 pour Les Royaumes du Nord et le prix Whitbread du livre de l'année 2001 pour Le Miroir d'ambre. En 2003, la trilogie s'est classée troisième au sondage « The Big Read » de la BBC. Ils sont aujourd’hui considérés comme des de la littérature anglophone. Les livres ont fait l'objet de plusieurs adaptations. Ils ont été adaptés pour la radio en 2003, pour le théâtre entre 2003 et 2004, au cinéma en 2007 et pour la télévision entre 2019 et 2022.

En raison de sa critique de la religion, la trilogie a suscité la controverse, notamment de la part d'organisations chrétiennes qui lui reprochaient son contenu antireligieux. En 2024, plus de 22 millions d'exemplaires des romans, traduits en 40 langues, ont néanmoins été vendus dans 50 pays.

Genèse et rédaction Choix des titres thumb|right|upright|La Chute de Lucifer (1866), illustration du Paradis perdu par Gustave Doré.|alt=La Chute de Lucifer de Gustave Doré Le titre de la série, en anglais (littéralement Les seraient un ().), est tiré du poème anglais du de John Milton, Le Paradis perdu ()L'extrait du Paradis perdu est cité au début du premier roman, , dans les publications en anglais. :

Le poème de Milton raconte la guerre que Satan lance contre Dieu en levant une armée d'anges rebelles. Leur tentative échoue et ils sont bannis du Paradis. Satan, cherchant à se venger, intervient pour convaincre Adam et Ève de goûter au fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, provoquant ainsi la Chute et leur bannissement du jardin d'Éden. Poème épique ayant pour « héros » l'ange déchu, Lucifer, il est souvent considéré comme l'une des plus grandes œuvres littéraires de langue anglaise avec celles de Shakespeare.

thumb|upright|gauche| (1794) de William Blake.|alt=Dieu utilisant le compas d'or Pullman a d'abord proposé de nommer la série (littéralement ), autre référence au Paradis perdu, où est évoqué le compas que Dieu utilise pour établir les limites de la Création.

Finalement, l'auteur intitule les trois romans , et et les publie sous ce nom entre 1995 et 2000 au Royaume-Uni.

Cependant, l'éditeur américain Knopf, exploitant le double sens de : « compas » et « boussole », a préféré nommer le premier livre (au singulier), dans le sens « La Boussole d'Or », en référence à l'aléthiomètre de Lyra. Aussi, dans le deuxième roman, Pullman rationalise-t-il le titre américain en faisant utiliser le mot « boussole » par le personnage de Mary Malone pour parler de l'aléthiomètre. Ce titre alternatif est pour certains critiques meilleur que le puisqu'il évoque le troisième objet alimenté par la Poussière, l'aléthiomètre. Ainsi, avec le poignard subtil et le miroir d'ambre, ils formeraient une série de trois « objets-titres » : , et .

La traduction française a décidé de ne pas reprendre littéralement les titres choisis par l'auteur La série, , est devenue À la croisée des mondes, alors que les trois tomes, , , et sont respectivement traduits par Les Royaumes du Nord, La Tour des anges et Le Miroir d'ambre.

Influences

Les trois influences littéraires majeures qu'a reconnues Philip PullmanPullman les cite dans les Remerciements, à la fin du troisième roman, Le Miroir d'ambre. sont l'essai Du Théâtre de Marionnettes (, 1810) de Heinrich von Kleist, les travaux de William Blake et surtout Le Paradis perdu (1667) de John Milton, dont il signe en 2005 une introduction à la lecture de cette œuvre pour la maison d'édition Oxford University Press, source du titre et de nombreuses idées. Admirateur des deux derniers, Pullman adapte pour plaisanter la célèbre phrase de Blake à propos du poète puritainBlake, admirateur de Milton (il illustre son poème du Paradis perdu en 1808), écrit : (« Milton est du côté du Diable sans le savoir »). et se l'applique à lui-même : . D'ailleurs, il est reconnu comme l'un des héritiers de Milton (voir la section « Pullman et Milton : l'héritage »), à l'instar de nombreux écrivains britanniques, Alexander Pope, William Blake, Percy Bysshe Shelley, Mary Shelley, John Keats ou Lord Byron..

D'autre part, Pullman retient la série épique de Richard Wagner L'Anneau du Nibelung (, 1849-76) parmi les œuvres ayant conduit à la construction de la mythologie des différents mondes, qu'il compare au Seigneur des anneaux (, 1954-55) de J. R. R. Tolkien : (Pullman reste cependant admirateur de Tolkien). D'autres références littéraires parsèment les livres : la Divine Comédie (, 1307-1321) de Dante ou Faust (1808-32) de Goethe.

Tout au long de la trilogie, les textes bibliques, en particulier le Livre de la Genèse et les mythes liés à la Chute, servent de support à la construction des personnages et la démonstration idéologique. Ainsi, Pullman relie le péché originel à la naissance de la conscience : à un moment donné de l'évolution (Ève croque la Pomme, Prométhée vole le feu), l'Homme, s'affranchissant de la nature et du divin, s'engage dans la voie de l'individualisation consciente.. S'y retrouvent également les mythes et légendes gréco-romains, nordiques et celtiques.

Outre Milton et Blake et surtout dans le dernier livre, Pullman cite d'autres auteurs, en majorité poètes, ayant marqué la littérature européenne et américaine : John Ashberry, George G. Byron, Samuel Taylor Coleridge, Emily Dickinson, John Donne, Robert Grant, George Herbert, John Keats, Andrew Marvell, Rainer Maria Rilke, Christina Rossetti, John Ruskin, Edmund Spenser et John Webster. Il évoque également le poète grec antique Pindare ainsi que des personnages et des textes bibliques : Ézéchiel, Jean, L’Exode et Le Livre de Job.

, Le Monde de Narnia (), la série de romans de C. S. Lewis publiée de 1950 à 1956, semble avoir eu une influence négative sur lui. Il la qualifie d', de , d' et de Citation originale : (voir la section « Pullman et Lewis : l'antithèse »).

Écriture et place dans l’œuvre de l'auteur thumb|Vue aérienne d'Oxford.|alt=Oxford Pullman a mis sept ans à écrire la trilogie : deux ans pour chacun des deux premiers livres et trois pour le dernier. Il explique que

Philip Pullman, né en 1946, a été professeur dans différents collèges () à Oxford avant de rejoindre en 1986 la de Londres, l'une des plus prestigieuses Public Schools anglaises, où il exerce pendant huit années.. Il commence à écrire dès 1972, à vingt-cinq ans, avec , qui remporte le prix . Il se dirige ensuite vers la littérature pour enfants : il écrit des pièces de théâtre pour ses élèves et s'emploie à leur lire ses histoires préférées, dont Le Paradis perdu, les œuvres de Blake ou les mythes grecs. En 1985, il débute la série de romans Sally Lockhart, qui se déroule dans l'Angleterre victorienne. À la croisée des mondes est considéré comme son œuvre principale et est mondialement renommée. Par la suite, il remporte nombre de distinctions, dont le titre de Commandeur de l'ordre de l'Empire britannique (CBE) en 2004, ainsi que diverses récompenses décernées par des associations littéraires anglo-saxonnes. Il poursuit son exploration de l'univers de la trilogie depuis 2003, avec la publication de nouveaux romans, écrit occasionnellement des tribunes pour le et reste engagé dans l'interprétation de la culture religieuse avec Jésus le Bon et Christ le Vaurien () publié en 2010.

Pullman désire inverser la proposition de Milton d'une guerre entre le Ciel et l'Enfer, arguant que Satan, le personnage principal du Paradis perdu, ne saurait être le héros de son histoire : Milton se trouve donc mis à la portée d'un public adolescent.., car sont mis en scène deux enfants, Will et Lyra, qui partent sauver le monde libre contre la dictature de la religion, mission couronnée de succès puisque l'ordre établi est renversé. Fasciné qu'il est depuis son adolescence par le poème, Pullman explique qu'il .

Le début de l'histoire rappelle fortement Le Monde de Narnia de C. S. Lewis, notamment son volet intitulé Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique (, 1950). En découle une transformation générant le reste de l'aventure : Lucy passe en effet par l'armoire pour atteindre Narnia et Lyra, cachée dans une penderie, y découvre l'existence de la Poussière.

Enfin, chaque chapitre de la trilogie est illustré par un encadré dont Pullman est lui-même l'auteur....

Résumés thumb|gauche|Logo original avec l'aléthiomètre.|alt=Logo de His Dark Materials Note : dans le reste de l'article, les mondes traversés par les protagonistes seront ainsi désignés : « monde de Lyra » pour le premier roman, « monde de Will » pour le nôtre, et « monde de Cittàgazze » pour le monde méditerranéen du deuxième livre ; puis chacun de ceux que présente le Miroir d'ambre prendra le nom des créatures qui le peuplent (« monde des Mulefas », « monde des Morts », « monde des Gallivespiens », etc.), à l'exception du monde où Lord Asriel construit sa forteresse, appelé « République des Cieux » (voir aussi la section « Cadre spatio-temporel »).

Les Royaumes du Nord

Dans un monde ressemblant au nôtre, Lyra Belacqua est une jeune fille de onze ans ayant grandi dans le cercle fermé de à Oxford. Entourée d'érudits, des hommes pour la plupart, elle apprend par hasard l'existence de la Poussière ( en anglais), étrange particule élémentaire semblant dotée d'une conscience, qu'a redécouverte son oncle Lord Asriel dans le Nord. Le Magisterium, le puissant organe de répression de l'Église, établit que la Poussière est liée au Péché originel. Ses propriétés propres font l'objet d'expériences visant à déterminer pourquoi elle semble moins attirée par les enfants que par les adultes. Ces travaux, dirigés par Madame Coulter et des théologiens chercheurs, scientifiques mandatés par le Magisterium, conduisent à la décision d'enlever des enfants pour les conduire secrètement au Nord où, par un procédé douloureux appelé intercision, est pratiquée la résection de leurs dæmons (partie d'eux-mêmes incarnée sous la forme d'un animal). Lyra a pour meilleur ami Roger ParslowParslow était le majordome et ami de Charles Darwin. Ainsi se trouve indirectement introduit le personnage symbolisant Darwin, Mary Malone (voir La Tour des anges)., lui aussi enlevé, et elle jure de le retrouver.