Cet article traite du système phonologique et phonétique de la langue gotique.

Malgré les conventions, mais pour des raisons de lisibilité, on notera les transcriptions phonologiques entre crochets droits, qui sont normalement réservés à la transcription phonétique. Les barres obliques, en effet, ne sont pas insécables puisqu'elles pourraient être rejetées à la ligne.

Le gotique a connu la première mutation consonantique du germanique commun (ou loi de Grimm) ainsi que la loi de Verner ; il est trop ancien pour avoir subi la seconde mutation consonantique, propre au vieux haut-allemand.

L'on peut déterminer avec plus ou moins de précision la façon dont les mots gotiques de Wulfila se prononçaient grâce à la phonétique comparée, principalement. De plus, Wulfila ayant cherché à suivre de près le texte grec qu'il a traduit, on sait qu'il a utilisé pour son alphabet des conventions identiques à celles du grec de cette époque, ce qui permet par recoupement d'en deviner la prononciation, vu que celle du grec est très bien connue. Enfin, la comparaison entre la manière de transcrire les nombreux noms étrangers de la Bible dans son alphabet et dans leur graphie grecque commune est très instructive.

Voyelles Simples [a], [i] et [u] peuvent être brèves ou longues Voir aussi Fausto Cercignani, The Development of the Gothic Vocalic System, in Germanic Dialects: Linguistic and Philological Investigations, sous la direction de Bela Brogyanyi and Thomas Krömmelbein, Amsterdam et Philadelphia, Benjamins, 1986, ps. 121-151.. L'écriture ne distingue la quantité que pour [i], écrit / i pour la brève et / ei (fausse diphtongue) pour la longue, à l'imitation des usages grecs de l'époque ; [a], [i] et [u] sont longues principalement après la chute d'une nasale devant [h] (cas d'allongement compensatoire) : ainsi, le prétérit du verbe / / briggan [ˈbriŋgan] (« porter », cf. allemand bringen, anglais to bring) est / brahta [braːxta] (cf. allemand bracht, anglais brought), évolution de *braŋk-ta. Dans une translittération détaillée, qui tend vers la transcription, on note les quantités longues par le macron (ou, à défaut, le circonflexe) : / brāhta ; brâhta ; / ubils (« mauvais », « mal », cf. allemand übel, anglais evil) ; [uː] se rencontre aisément dans d'autres positions : / brūks, « utile » ; [e] et [o] sont longues et fermées ; l'écriture les note simplement au moyen de / e et / o : / neƕ [neːʍ] (« près de », cf. allemand nach, anglais near), / fodjan [ˈɸoːdjan] (« nourrir », cf. anglais to feed) ; [ɛ] et [ɔ] sont brèves et ouvertes Pour les voyelles brèves du gotique voir aussi Fausto Cercignani, The Development of the Gothic Short/Lax Subsystem, in «Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung», 93/2, 1979, ps 272-278. ; l'écriture les note au moyen de fausses diphtongues (comme pour / ei = [iː]), respectivement / ai et / au : / taihun [tɛhun] (« dix », cf. anglais ten), / dauhtar [ˈdɔxtar] (« fille », cf. anglais daughter, allemand Tochter) ; en transcription, on écrit les fausses diphtongues aí et aú : taíhun, daúhtar ; [ɛ] et [ɔ] apparaissent principalement devant [r], [h] et [ʍ] Voir aussi Fausto Cercignani, The Enfants Terribles of Gothic "Breaking": hiri, aiþþau, etc., in «The Journal of Indo-European Studies», 12/3-4, 1984, ps 315-344. ; dans le redoublement au parfait (prés. / háit-an (« nommer » → prétérit / haí-háit (« j'ai nommé ») / ai est probablement prononcé [ɛ] Voir aussi Fausto Cercignani, The Reduplicating Syllable and Internal Open Juncture in Gothic, in « Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung », 93/1, 1979, pp. 126-132..

[y] (de français une), phonème d'origine grecque utilisé dans les mots d'emprunts, est rendu par [w] en position de voyelle : / azwmus [azymus] (« pain azyme », du grec / ) ; il représente un / ou un / , qui se prononçaient à l'époque tous deux [y] ; en transcription, on utilise souvent y pour / : ázymos. Il est probable que ce phonème, absent du système phonologique de la langue, ait effectivement valu [i] ; la lettre / w semble, dans les mots qui ne sont pas empruntés au grec après une consonne et non suivie d'une voyelle, représenter aussi un [u] ; la raison de l'utilisation de w en position de voyelle à la place de u n'est pas claire : / saggws [saŋgus] (« chanson »), cf. anglais song) ; il faut ajouter à cette liste (pour des raisons étymologiques) les phonèmes [ɛː] et [ɔː], limités à quelques mots et toujours devant voyelle ; la translittération comme la transcription les notent par ai et au, qui s'opposent ainsi, mais seulement dans la transcription, à ái / aí et áu / aú : / waian [ˈwɛːan] (« souffler »), / bauan [ˈbɔːan] (« construire », cf. allemand bauen) / aíƕs (« cheval »).

Diphtongues [ai] et [au] n'offrent aucune difficulté ; elles sont cependant notées dans l'écriture de la même manière que les fausses diphtongues : / ains [ains] (« un », cf. allemand eins), / augo [auɣoː] (« œil », cf. allemand Auge) ; pour différencier les vraies diphtongues des fausses, on transcrit les vraies par ái et áu : / áins, / áugo ; les fausses sont transcrites par aí et aú. ai et au notent les sons [ɛː] et [ɔː]. [iu] est une diphtongue descendante comme les autres ; on la réalise donc [iu] et non [iu] : / diups [diups] (« profond », cf. anglais deep) ; / þiuh [θiux] (« cuisse », cf. anglais thigh) ; diphtongues grecques : à l'époque de Wulfila, toutes les diphtongues du grec ancien ont été éliminées dans la prononciation et rendues par des voyelles simples (monophtongaison), sauf / et / , qui valent vraisemblablement [aɸ] / [eɸ] devant une consonne sourde et [aβ] / [eβ] devant une consonne sonore (plus tard [af] / [av] et [ɛf] / [ɛv] selon les mêmes règles) ; Wulfila les note, dans les emprunts au grec, par / aw et / aiw (ce dernier transcrit aíw puisque le digramme ai représente [ɛ]), rendus soit par [au], [ɛu] soit par [aw], [ɛw] : / Pawlus [paulus] (« Paul »), du grec / , / aíwaggelista [ˈɛwaŋɡeːlista] (« évangéliste »), du grec / via le latin evangelista ; les voyelles simples et les diphtongues (vraies ou fausses) peuvent être suivies d'un [w], qui devait vraisemblablement se prononcer comme un second élément de diphtongue de timbre [u] ; il semble qu'il s'agisse plus de diphtongues par coalescence que de diphtongues phonologiques insérées dans le système de la langue (à la manière, mutatis mutandis, de [aj] dans le français paille [paj], qui n'est pas une diphtongue [ai] mais la suite d'une voyelle et d'un yod) : / alew [aleːw] (« huile d'olive », du latin oleum), / snáiws [snaiws] (« neige », cf. anglais snow), / lasiws [lasiws]; « fatigué »).

Sonantes vocalisées Les sonantes [l], [m], [n] et [r] peuvent jouer le rôle de sommet de syllabe (cas de vocalisation), de même qu'en indo-européen (et en sanskrit pour [l] et [r]). De fait, après consonne à la fin du mot ou entre des consonnes, ces sonantes sont prononcées comme des voyelles. C'est encore le cas dans une langue germanique comme l'anglais, par exemple, où bottle « bouteille », est prononcé normalement [bɒtl̩]. Ainsi / tagl [ta.ɣl̩] (« chevelure », cf. anglais tail, « queue »), / máiþms [mai.θm̩s] (« don »), / táikns [tai.kn̩s] (« signe », cf. allemand Zeichen, anglais token) et / tagr [taɣr̩] (« larme », cf allemand Träne, anglais tear).

Consonnes En règle générale, les consonnes sont dévoisées en fin de mot. Le gotique est riche en fricatives (à moins que ce ne soient des spirantes, mais il n'est pas possible de trancher) issues des modifications décrites par la loi de Grimm et celle de Verner propres aux langues germaniques. C'est une des rares langues de ce groupe à posséder un [z] (issu de [s]) qui ne soit pas passé à [r] par rhotacisme. De plus, il semble que le redoublement écrit des consonnes à l'intervocalique indiquât bien qu'il existait pour elles une quantité longue ou une gémination : / atta [ˈatːa] (« papa » ; mot hypocoristique comparable au grec homérique / et au latin atta, de même sens), / kunnan [ˈkunːan] (« connaître », cf. allemand kennen).

Occlusives [p], [t] et [k] n'offrent aucune difficulté et sont régulièrement notés par / p, / t et / k : / Paska [ˈpaska] (« Pâque », du grec ancien / ), / taska [ˈtaska] (« poche », cf. allemand Tasche), / tuggo [ˈtuŋgoː] (« langue », cf. allemand Zunge, anglais tongue), / kalbo [kalboː] (« veau », cf. anglais calf) ; / tunþus [ˈtunθus] (« dent », cf. allemand Zahn, anglais tooth) ; / kláiþs (« vêtement », cf. allemand Kleid, anglais cloth) ; [kʷ] est une occlusive complexe à appendice labiovélaire, comparable au latin qu ; elle est translittérée par q : / qiman (« venir », cf. allemand kommen, anglais to come) ; / qino (« femme », au sens d'« être humain femelle ») ; / qens (« femme », au sens d'« épouse ») ; elle poursuit étymologiquement un ancien *gʷ indo-européen ; [b], [d] et [g] : sauf entre voyelles, les consonnes notées par les lettres / b, / d et / g dans l'alphabet gotique sont des occlusives sonores. Au contact d'une sourde, il est vraisemblable que les occlusives sonores sont dévoisées : / blinds [blind̥s] (« aveugle », cf. allemand blind, anglais blind), / broþar (« frère », cf. allemand Bruder, anglais brother), / badi (« lit », cf. allemand Bett, anglais bed); / dags [daɣs] (« jour », cf. anglais day, allemand Tag), / gras [ɡras] (« herbe », cf. anglais grass, allemand Gras), / grundus (« fond », cf. allemand Grund « sol ») ; [b] et [d] en fin de mot, à moins d'être passés à [ɸ] et [θ], ce qui est un traitement possible, sont probablement sourds : / lamb [lamp] (« agneau », cf. anglais lamb), / band [bant] (« [il / elle] lia », cf. anglais bound, allemand band) / galigri (« rapport sexuel »).

Fricatives [s] et [z] sont régulièrement notés par / s et / z ; [z] ne se trouve pas en fin de mot. Ainsi : / saíhs [sɛxs] (« six », cf. allemand sechs), / aqizi [ˈakʷizi] (« hache », cf. anglais axe, allemand Axt) ; / sibun (« sept », cf. allemand sieben, anglais seven) ; / swistar (« sœur », cf. allemand Schwester, anglais sister) ; / sunus (« fils », cf. allemand Sohn, anglais son) ; / skuggwa (« miroir ») ; / skaúns (« beau », cf. allemand schön) ; / skaúnei (« beauté », cf. allemand Schönheit) ; / slepan (« dormir », cf. anglais to sleep) ; / saggws (« chanson », cf. anglais song) ; / siggwan (« chanter », cf. anglais to sing) ; / swaihra (« beau-père », cf. allemand « Schwäher ») ; / swaihro (« belle-mère », cf. allemand « Schwieger ») [ɸ] et [θ] (ce dernier traditionnellement transcrit par þ), notés / f et / þ, sont en correspondance directe avec [p] et [t] ; il est probable que [ɸ], relativement instable, soit passé à la labiodentale [f] ; f et þ sont aussi le résultat de / b et / d en fin de mots, qui sont assourdis et spirantisés : / gif [giɸ] (« donne ! »), impératif de / giban (« donner », cf. allemand geben, anglais to give), / miþ [miθ] (« avec », de *mid, cf. vieil anglais mid et allemand mit) ; / faúhō (« renard », cf. allemand Fuchs, anglais fox), / fidwor (« quatre », cf. allemand vier, anglais four), / fimf (« cinq », cf. allemand fünf, anglais five) / fráuja (« seigneur », cf. vieux saxon frao, vieil anglais frēa) ; / fráujō (« dame », cf. allemand Frau) ; / finþan (« trouver », cf. anglais to find), / þahsus (« blaireau », cf. allemand Dachs), / þreis (« trois », cf. allemand drei, anglais three) ; / þiudans (« roi ») / fadar (« père », cf. allemand Vater, anglais father) ; / friusa (« gel », cf. anglais frost) ; / þagks (« merci », cf. anglais thanks) ; / þiufs (« voleur », cf. allemand Dieb, anglais thief) ; [x] (en phonétique germanique, le symbole χ est préféré) peut être écrit de diverses manières : comme spirantisation de [k], il est écrit / h devant une consonne ou en fin de mot : / nahts [naxts] (« nuit », cf. allemand Nacht), / jah [jax] (« et », cf. grec / (« qui »), de *yo-s, et allemand ja, « oui »), / ahtau (« huit », cf. allemand acht, anglais eight) s'il est issu de [g] en fin de mot, il est écrit / g : / dag [dax] (« ciel », à l'accusatif),