Murray Bookchin (prononcé : ), né le à New York et mort le à Burlington (Vermont), est un théoricien, auteur, orateur, historien et philosophe politique américain. Fortement influencé par G. W. F. Hegel, Karl Marx et Pierre Kropotkine, il fut un pionnier du mouvement écologiste. Bookchin a formulé et développé la théorie de l’écologie sociale et de l’urbanisme dans le cadre de la pensée anarchiste, socialiste libertaire et écologiste. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres portant sur la politique, la philosophie, l’histoire, les affaires urbaines et l’écologie sociale. Parmi les plus importants, figurent Our Synthetic Environment (1962), Post-Scarcity Anarchism (1971), The Ecology of Freedom (1982), et Urbanization Without Cities (1987).
À la fin des années 1990, il se désillusionne face à ce qu’il considère comme le « lifestylisme » de plus en plus apolitique du mouvement anarchiste contemporain. Il cesse alors de se définir comme anarchiste et fonde sa propre idéologie socialiste libertaire, qu’il appelle communalisme, visant à synthétiser, réconcilier et moderniser les pensées marxiste, syndicaliste révolutionnaire et anarchiste.
Bookchin était un anticapitaliste et antifasciste reconnu, ainsi qu’un défenseur de la décentralisation politique fondé sur la démocratie directe locale dans une optique écologique. Ses idées ont influencé de nombreux mouvements sociaux depuis les années 1960, notamment la Nouvelle Gauche, le mouvement antinucléaire, le mouvement altermondialiste, Occupy Wall Street, ainsi que le confédéralisme démocratique de l'Administration autonome démocratique du Nord et de l’Est de la Syrie. Il fut un pionnier du mouvement écologiste américain.
Autodidacte proche des milieux ouvriers et n’ayant jamais fréquenté l’université, ayant travaillé en tant qu'ouvrier dans l'industrie automobile pendant plus d'une décennie, il est aujourd’hui considéré comme l’un des grands penseurs de gauche du XXe siècle.
Biographie Né en 1921 à New York, Murray Bookchin a grandi dans le milieu juif ashkénaze yiddishophone et socialo-communiste du Bronx des années 1920 et, ainsi qu'il le décrit lui-même, comme un « bébé en couche-culotte rouge » imprégné de l'espérance immense soulevée par la révolution russe dans une population locale d'immigrés et d'ouvriers globalement marginalisés et ostracisés et, en même temps, des idéaux anarchisants de sa grand-mère maternelle qui avait été membre des socialistes révolutionnaires sous le régime tsariste. Ses parents, juifs ashkénazes russes, comme la majeure partie du voisinage yiddishophone du Bronx, avaient appartenu à un mouvement anarcho-syndicaliste avant de gagner les États-Unis à la suite de la répression tsariste de la révolution de 1905.
Comme le rappelle Peter Einarsson à propos du Bronx en introduction de son entretien avec l'écrivain : En réponse, Murray Bookchin précise :
Politiquement, les bolcheviks bénéficiaient aux yeux de sa famille du crédit d'avoir renversé le tsar. En 1930, à l'âge de , le jeune Murray entrait dans les mouvements de jeunesse communistes : il milita d'abord au sein des , puis de la Ligue des jeunes communistes (YCL), à partir de 1936. Dans la rue, où il vendait le quotidien du Parti, il apprit la prise de parole ; il participa aux grèves des loyers et à l'organisation des chômeurs, et finit par prendre en charge le programme de formation de son groupe.
En désaccord avec la ligne de « » adoptée en 1935 sous la direction de Staline, mais très engagé dans la mobilisation antifasciste autour de la guerre d'Espagne, il resta dans le mouvement jusqu'à son exclusion en , à la suite du pacte germano-soviétique, pour « déviationnisme trotsko-anarchiste ». Il se tourna alors vers le trotskisme, rejoignant le Parti socialiste des travailleurs, et à 18 ans trouva à s'embaucher comme ouvrier dans une fonderie où il resta quatre années, découvrant l'engagement syndical au sein du Congrès des organisations industrielles (CIO). Après avoir servi dans l'armée, il entra chez General Motors, à temps pour voir les négociations de 1948 mettre fin à la grande grève de l'automobile. Il commença alors à remettre en question la croyance au rôle « hégémonique » ou « d'avant-garde » de la classe ouvrière et à prendre ses distances avec les trotskistes, qui partageaient à ses yeux l'autoritarisme du bolchevisme.
Dans les années 1950, Murray Bookchin reprit des études et rompit avec le trotskisme pour s'orienter vers l'anarchisme. Dès 1952, il publiait un article (« The Problem of Chemicals in Food ») qui dénonçait les effets des pesticides, en établissant dès le départ entre système de production capitaliste et destruction écologique un lien qu'il s'est ensuite attaché à démontrer à travers toute son œuvre (de Our Synthetic Environment, en 1962, jusqu'à Social Ecology and Communalism, paru en 2007). Convaincu de la nécessité d'un travail de conscientisation, il s'est consacré de façon croissante à l'éducation populaire. Au cours des années 1960, tout en enseignant dans des universités « alternatives », il milita au Congress of Racial Equality, au sein du mouvement des droits civiques, puis cofonda la Fédération new-yorkaise des anarchistes. À la même époque, il posait les bases de ce qu'il a appelé l'écologie sociale (article « Ecology and Revolutionary Thought », 1964) et commençait à s'intéresser aux villes et à l'urbanisme (Crisis in our Cities, 1965). Alors plutôt technophile et optimiste sur la possibilité d'une utilisation émancipatrice de la technologie (« Towards a Liberatory Technology », 1965), il se plaçait dans la perspective de l'« après-rareté » (), s'attachant à dessiner les contours d'une « utopie réalisable ». En 1969, il fit paraitre un pamphlet, Listen, Marxist! (traduit sous le titre Écoute, camarade !), qui rejetait le communisme autoritaire et le marxisme lui-même.
vignette|upright=.75|droite|Murray Bookchin en 1999. À partir des années 1970, établi dans le Vermont, il continua d'enseigner tout en développant des projets personnels ; il participa à la création d'un café-restaurant autogéré, milita dans le mouvement antinucléaire et fonda l'Institut pour l'écologie sociale, qui devait devenir au cours de la décennie suivante un haut lieu de l'écologie radicale. Après avoir mis en garde dans plusieurs essais contre les progrès d'un environnementalisme réformiste et étatiste au sein du mouvement écologiste, il approfondit au cours des années 1980 sa réflexion sur l'écologie et les hiérarchies sociales (The Ecology of Freedom: The Emergence and Dissolution of Hierarchy, 1985). Se plaçant dans l'optique d'une révolution structurelle, inscrite dans le temps long, et d'une action politique centrée sur la ville, renouant notamment avec l'inspiration de la Commune de Paris, il élabora un modèle, le municipalisme libertaire, où des communes libres, se gouvernant selon les principes de la démocratie directe, s'associent dans une confédération communale, destinée à terme à se substituer aux États-nations (The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship, 1986).
À partir de 1986, il commence à collaborer avec Janet Biehl, dont il fut le compagnon de 1987 à sa mort, en 2006. Il travailla de façon intensive avec elle depuis leur maison à Burlington dans le Vermont. De 1987 à 2000, Janet Biehl et lui co-écrivirent et co-publièrent la newsletter théorique « Perspectives Vertes » (« Green Perspectives »), plus tard renommée « Perspectives vertes de gauche ».
Alors que la seconde moitié des années 1980 le vit mettre en question les positions défendues par l'écologie profonde, dont il jugeait les implications politiques réactionnaires, les années 1990 et 2000 furent celles d'une prise de distance progressive à l'égard des anarchistes, parmi lesquels son adhésion affirmée à des principes comme le vote majoritaire ou la participation aux élections locales suscitait des controverses croissantes. Après avoir critiqué l'anarchisme « style de vie » (Social Anarchism or Lifestyle Anarchism: An Unbridgeable Chasm, 1995), il cesse de se définir comme anarchiste, s'affirmant simplement communaliste (« The Communalist Project », 2002) qu'il définit comme la dimension démocratique de l'anarchisme.
Murray Bookchin est mort le , à son domicile de Burlington, d'une défaillance cardiaque.
Positions Écologie sociale vignette|upright=1.20|droite|Murray Bookchin.
Murray Bookchin s'oppose à la vision productiviste d'une intelligence humaine séparée d'une nature qu'elle ne vise qu'à transformer en ressources, conception propre à un humanisme progressiste dans lequel le capitalisme et le capitalisme d'État se rejoignent. Mais il rejette aussi celle, caractéristique de l'écologie profonde, de la résorption dans la nature d’une humanité réduite au statut d'espèce animale parasite, notamment parce que cette perspective ne tient aucun compte de la polarisation interne aux sociétés humaines. Il récuse tout autant celle de l'environnementalisme, qui partage avec les précédentes une approche globalisante, tendant en l'occurrence à faire porter à chaque individu la culpabilité de la crise écologique.
Dans sa vision d'une écologie sociale, même si les facteurs démographiques ou proprement environnementaux entrent en ligne de compte, la clé de la domination et de l'exploitation de la nature se trouve dans les rapports de domination et d'exploitation qui s'exercent à l'intérieur de la société humaine. La cause première de la crise écologique n'est rien d'autre que la logique du « toujours plus », qui est celle du capitalisme.
Selon Murray Bookchin, la séparation de l'esprit humain d'avec la nature est un processus parallèle à la constitution des sociétés hiérarchisées, et ces deux dimensions de nos modes de socialisation imprègnent profondément les mentalités. Pour s'en dégager, il faut étudier les communautés « organiques » et concevoir de nouveaux modes de socialisation inspirés des pratiques anciennes d'entraide, en vue de réconcilier l'humanité avec la nature et de la réinscrire dans le processus naturel de l'évolution. Est en effet postulée une nature humaine : l'homme est la nature prenant conscience d'elle-même ; l'humanité représente l'émergence dans l'évolution, à un niveau jamais atteint auparavant, de la rationalité, de la réflexivité et de l'aide mutuelle.
Ce postulat, irrecevable pour une pensée déconstructionniste, s'inscrit dans une conception d'ensemble qui voit dans la nature elle-même une dynamique tendant vers la liberté par la coopération. En s'appuyant sur une relecture des apports de la biologie qui souligne les phénomènes d'association, d'entraide et de symbiose, et non exclusivement de concurrence et de sélection, elle permet de replacer dans la continuité d'une nature non hiérarchique la perspective d'une société non hiérarchisée, elle-même posée comme le cadre le mieux adapté au développement d'une personnalité singulière dans un tissu communautaire.
Municipalisme libertaire
Le projet d'organisation sociale conçu par Murray Bookchin est un confédéralisme démocratique à base de municipalisme libertaire, où le passage aux niveaux plus larges se fait sous mandat impératif. La taille des villes devient un paramètre crucial dans un modèle où les communes sont appelées à gérer en leur sein le rapport entre ville et campagne et l'usage approprié des technologies.
vignette|Graffiti de cette citation de Murray Bookchin sur la porte d'une université.
Opposition à l'individualisme Dans Social Anarchism or Lifestyle Anarchism, Murray Bookchin analyse l’anarchisme individualiste dans son incarnation la plus moderne, le « lifestyle anarchism » (« anarchisme comme mode de vie »), apparu au cours des années 1980 et 1990, période de reflux des mouvements révolutionnaires, aux États-Unis comme ailleurs. Il analyse notamment les travaux de L. Susan Brown.
Dans la revue canadienne Relations, Claude Rioux explique ainsi les craintes de Bookchin :
Rioux ajoute que .
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