thumb|Narcisse, peinture murale de Pompéi
Le narcissisme désigne l’amour de soi en référence au mythe grec de Narcisse tombé amoureux de sa propre image. En psychanalyse, le concept est élaboré dans les années 1910 par Sigmund Freud en tant qu'étape du développement de la libido au cours de la formation du moi conçu comme objet d'amour. Pour introduire le narcissisme paraît en 1914.
En psychiatrie contemporaine, il figure à titre classificatoire dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux pour les troubles de la personnalité narcissique.
Né dans le champ de la psychologie, le concept de narcissisme a gagné celui des sciences sociales dans le dernier quart du , en tant que notion s'appliquant à l'observation de tendances actuelles des sociétés modernes occidentales.
Le mythe de Narcisse
left|200px|thumb|Ovide, représenté dans la Chronique de Nuremberg, : auteur de la légende de Narcisse et d'Écho au livre des Métamorphoses. Le terme de narcissisme provient du mythe grec de Narcisse. Il ne reste que quelques traces de ce mythe dans la littérature grecque antique Strabon, Géographie, ; Pausanias Description de le Grèce, et Photius, Bibliothèque, ..
Selon Jean-Pierre Vernant et Françoise Frontisi-Ducroux, c'est Conon qui aurait laissé le récit de la légende de NarcisseFrançoise Frontisi-Ducroux et Jean-Pierre Vernant, Dans l'oeil du miroir, Paris, Odile Jacob, 1197, p.201..
C'est le poète latin de l'époque augustéenne Ovide qui a donné au mythe la version la plus connue au de ses MétamorphosesOvide, Métamorphoses, Texte édité et traduit par Georges Lafaye, Paris, Les Belles Lettres, 1928 () - 1957 (). (Coll. des Universités de France). Le mythe de Narcisse se situe au , v. 339-510.. Il relie deux mythes à l'origine distincts : ceux de Narcisse et d'Écho. Narcisse est né du viol de la nymphe Liriope par le fleuve CéphiseMarie-Laure Peretti, Le transsexualisme, une manière d'être au monde, L'Harmattan, 2009, .. Narcisse est un jeune homme dont s'éprend la nymphe Écho. Comme Écho ne sait que répéter la dernière syllabe des mots qu'elle entend, elle est incapable de lui exprimer son amour. À défaut de pouvoir lui parler, pour entrer en contact avec lui, elle veut le toucher. Après qu'il a repoussé ses avances, elle meurt. .
thumb|170px|Narcisse par Le Caravage.
ll vient près d'une source limpide et pure pour apaiser sa soif. En regardant le reflet de son visage, il s'extasie devant lui-même ; (…) il admire tout ce qui le rend admirable. Sans s'en douter, il se désire lui-même ; il est l'amant et l'objet aimé (…). Désespéré de ne pouvoir assouvir son amour, de l'impossible étreinte, Narcisse dépérit et meurt. Il est alors transformé en un narcisse, la fleur qui porte son nom.
thumb|160px|left|« Amoureuse d'elle-même », aquarelle sur papier de Félicien Rops, 1880.
Le thème mythique de Narcisse intéresse les artistes et les penseurs depuis très longtemps : en 1435, le philosophe Leon Battista Alberti fait de Narcisse l'inventeur de la peinture : .
Origine du terme « narcissisme » thumb|100px|Havelock Ellis Selon Roudinesco et Plon, le terme « narcissisme » avait d'abord été .
Au début de Pour introduire le narcissisme, Freud fait référence à Paul Näcke (1851-1913), psychiatre et criminologue allemand. Celui-ci a intégré le concept de narcissisme à la psychologie clinique en 1899 pour définir une forme de perversion : le terme de « narcissisme » désignait alors Freud, Pour introduire le narcissisme, dans OCF.P, XII, PUF, 2005, .. Le narcissisme a dans cette perspective . Freud signale dans une note que le terme de « narcissisme » avait été utilisé en premier par Havelock Ellis (« Autoerotism ; a Psychological Study ») en 1898. Paul Näcke substitue au terme « narcissus-like » de Ellis celui de .
Psychanalyse thumb|upright=0.6|Sigmund Freud, 1909.
Sigmund Freud Premières recherches Le terme apparaît en 1910 dans les Trois essais sur la théorie sexuelle J. Laplanche et J. B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse (1967), entrée : « narcissisme », Paris, P.U.F.,1984, . : d'après la notice des OCF.P, il se trouve Notice à Freud, Pour introduire le narcissisme, dans OCF.P, XII, PUF, 2005, ..
En 1909, dans une discussion à la Société psychanalytique de Vienne et à la suite de Sadger, Freud avait entrepris de définir le narcissisme comme . En 1909 en effet, É. Roudinesco et M. Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, 2011, .. Selon Laplanche et Pontalis, c'est en 1911 dans l'analyse du Cas Schreber que d'un tel « stade ». Les deux auteurs citent ici Freud dans l'analyse du Cas Schreber : , ce qui, ajoutent-ils, . Freud reprend ces vues dans Totem et tabou en 1913.
1914 : Pour introduire le narcissisme
En 1914, paraît Pour introduire le narcissisme (Zur Einführung des Narzissmus), en même temps que « Contributions à l'histoire du mouvement psychanalytique », dont Ernest Jones souligne la continuité avec l'essai sur le narcissisme. James Strachey rappelle que Freud écrivit Pour introduire le narcissisme . Jean Laplanche précise qu'à la différence de Jung, Freud différencie deux degrés dans le repli de la libido, celui sur la vie fantasmatique correspondant à l'introversion de Jung, et celui .
Dans Pour introduire le narcissisme, il .
Avec cet essai, où il entend introduire le concept de narcissisme , il va traiter en particulier dans son étude des : la psychose notamment, que Freud appelle alors « névrose narcissique », montre comment la libido peut .
Alain de Mijolla considère Pour introduire le narcissisme comme : des viennent y enrichir ouverts par la psychanalyse.
Narcissisme primaire, narcissisme secondaire À partir de 1920, dans le cadre de la seconde topique, Freud oppose un état narcissique primitif ou premier, anobjectal, qu'il appelle « narcissisme primaire » () et un « narcissisme secondaire » (), . Dans Le Moi et le Ça (1923), il définit le narcissisme secondaire en ces termes : .
Selon Jean Laplanche et J.-B. Pontalis, ce profond changement théorique serait corrélatif .
Les contemporains de Freud L'introduction du narcissisme signifie de Sigmund Freud qu'ont éclairé les contemporains du fondateur de la psychanalyse.
Pour Sándor Ferenczi (« Transfert et introjection », 1909), : l'enfant . C'est un point de vue que Melanie Klein . La notion ferenczienne de narcissisme apparaît en 1913 dans l'article sur le « Développement du sens de la réalité et ses stades »Judith Dupont, « Introduction. La démarche ferenczienne », Le Coq-Héron, vol. 212, no. 1, 2013, ..
Dès ses premiers travaux, Karl Abraham est amené à envisager le rôle que joue le narcissisme dans le traitement des névrosés ; dans l'Esquisse d'une histoire de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux (1924), il constate que l'étude de la psychose et plus encore celle de la mélancolie . Dans la mélancolie, la surestimation et la sous-estimation sont les .
vignette|upright=0.6|Lou Andreas-Salomé
Dans l'article « De la genèse de la machine à influencer » (1919), Victor Tausk tient qu'au début de la vie psychique, la libido . La , ce que Tausk reconnaît comme un narcissisme positif auquel il oppose .
Lou Andreas-Salomé quant à elle considère en 1915 le narcissisme Le narcissisme est alors Chez Lou Andreas-Salomé, .
Bien que dans la théorie de Mélanie Klein, il n'y ait de place , les descriptions par cette psychanalyste de l'omnipotence infantile et de la mégalomanie permettent de mieux comprendre .
Anglo-saxons et Self Si Mélanie Klein ne théorise pas le narcissisme en tant que tel, son travail sur l'omnipotence infantile et la mégalomanie peut aider, selon Michel Vincent, à la compréhension des états narcissiques. En 1963, Herbert Rosenfeld dans le rapport « À propos de la psychopathologie du narcissisme » (1965) a défini la relation d'objet et les mécanismes de défense dans le narcissisme ainsi qu'en 1987 son rôle dans les facteurs psychothérapeutiques, notamment, d'après Michel Vincent, d'un narcissisme destructeur en relation avec la pulsion de mort.
Heinz Kohut reformule le narcissisme qui devient un investissement des représentations de soi (différentes du Moi) en tant que composante de la personnalité permettant la relation, ce qui sera développé dans The Analysis of the Self (1971) et dans la Self psychology. Selon Michel Vincent l'intérêt réside dans une écoute qui s'inscrit dans la perspective freudienne en associant narcissisme et objets.
Donald Winnicott ne fait pas directement référence au narcissisme, et sa définition du Self est très différente de Kohut mais selon Michel Vincent ce qu'il a observé des relations mère-enfant permet de voir le narcissisme primaire comme le prolongement de celui de la mère, l'enfant se trouve et vit dans le miroir qu'est pour lui le visage de la mère.
Selon Jean-Jacques Tyszler, ce qui fait le lien entre ces théories est la mention par Freud de la vie amoureuse et les quatre déclinaisons du narcissisme dans le choix de l'objet d'amour : en fonction de ce que l'on est ; de ce que l'on a été ; de ce que l'on voudrait être ; comme ce qui a été partie du soi propre. Tyszler avance que le Self est une réponse au moi clivé de Freud qui ne peut constituer la synthèse et l’adaptation souhaitée par la psychologie et les psychothérapies, et qu'il vient . Tyszler souligne également que Lacan s'opposera au long de son travail à cette conception du moi qui est pour lui une structure de méconnaissance.
En France Jacques Lacan vignette|upright=0.7|left|Enfant donnant un baiser à son image dans le miroir.
Le stade du miroir, tel que le reprend Jacques Lacan trouve son origine dans . Lacan le comprend alors comme une identification : à la différence de Winnicott qui par l'enfant. En matière de , Lacan considère plutôt ici .
thumb|130px|Jacques Lacan
Selon Jean-Jacques Tyszler, Lacan s'éloigne tout autant d'un narcissisme séparé des pulsions tel que Bela Grunberger l'avait popularisé que du « mythe » d'une unité ou d'un idéal de conscience, ainsi que du Self anglo-saxon, par la reprise du narcissisme dans la triade réel, symbolique et imaginaire. L'approche lacanienne du narcissisme est plus précisément du registre du symbolique et se rapporte à l'image ou le reflet dans le miroir par quoi l'enfant appréhende son corps dans les deux versants du narcissisme : à la fois jubilation partagée avec l'Autre et limite du réel par la contrainte agressive et jalouse de la prématuration, de la dépendance et de l'immaturité. Le Moi devient ainsi une structure de méconnaissance, porteur d'agressivité, de paranoïa ordinaire voire de folie. Le spectre clinique du narcissisme allant du banal au pathologique.
Le narcissisme est ce qui vient répondre, « en l'obturant », à la question « qui suis-je ? » adressée à l'Autre dans le stade du miroir, question prise dans le langage et les signifiants qui précèdent l'existence même du sujet qui la pose. Il s'agit donc moins, selon Jean-Jacques Tyszler, d'une instance psychique telle que Freud l'entend dans la deuxième topique, que d'un entrelacement de l'ordre du symbolique, du langage. En ce sens, les effets signifiants du narcissisme se rapportent à la question de la « valeur » : celle des objets m'entourant ; celle de ma propre valeur, pour qui, au nom de quoi ; celle des engagements et des idéaux. La clinique lacanienne peut alors se référer à Marx avec les concepts de valeur d'usage, valeur d'échange, à quoi s'ajoute la valeur du phallus.
Lacan réinterrogera fréquemment la conception du narcissisme, ainsi pose-t-il, dans le séminaire « l'objet de la psychanalyse », la question de l'objet du regard comme objet de jouissance notamment avec cette formule : .
Autres auteurs Bela Grunberger envisage le narcissisme sous un double aspect, d'après Michel Vincent : nécessité de s'affirmer et tendance à la dépendance permanente. Surtout, Grunberger propose à partir de 1970 de le considérer comme étant autonome et donc comme une instance psychique à part entière.