L’offensive soviétique de Mandchourie, parfois appelée , officiellement nommée opération offensive stratégique en Mandchourie (en russe , Mantchjourskaïa strateguitcheskaïa nastoupatelnaïa operatsia), est la première phase de la guerre soviéto-japonaise de 1945, et l'une des dernières grandes opérations de la guerre du Pacifique, dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale qui prend fin.

Déclenchée entre les deux bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, elle vit la libération par l'Armée rouge de la Mandchourie, qui était alors le protectorat japonais du Mandchoukouo, ainsi que de divers territoires envahis par l'empire du Japon durant sa période expansionniste, comme l'île de Sakhaline ou la Corée. L'opération est également surnommée opération Tempête d'août depuis 1983 par l'historien américain David GlantzDavid M. Glantz, « August Storm: The Soviet 1945 Strategic Offensive in Manchuria », Leavenworth Papers No. 7, Combat Studies Institute, février 1983..

C’est l’une des plus importantes opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale, tant dans sa phase de préparation où environ un million d’hommes et des quantités importantes de matériel sont déplacées sur plus de à travers la Sibérie, que dans sa phase opérationnelle, le champ de bataille faisant plus de de large et 800 de profondeur. Elle se solde par une victoire soviétique contre l'armée japonaise du Guandong. Selon de nombreux historiens, c’est le principal évènement qui accélère la capitulation japonaise, le Cécile Dauvergne, « Japon, 1945 : l’inefficacité stratégique de la bombe atomique », La Revue d’histoire militaire, 6 août 2021, consulté le 22 février 2024..

Contexte

Cette offensive se déroule dans une zone qui a vu dix guerres se dérouler en à peine plus d'un demi-siècle : quatre entre la Russie ou l’URSS et le Japon (guerre russo-japonaise en 1904-1905, intervention japonaise en Sibérie entre 1917 et 1922, conflits de 1938-1939 (dont la bataille de Khalkhin Gol) et la guerre soviéto-japonaise de 1945) ; deux entre la Chine et le Japon (première (en 1894-1895) et seconde guerre sino-japonaise en 1931-1945) et trois entre la Russie ou l’URSS et la Chine (1900-1901, 1929, 1969), plus la guerre de CoréePierre Grosser, « L’Union soviétique et la Seconde Guerre mondiale en Asie (1937-1945) », La Revue russe, 2021, 57, 65-78..

Antécédents Au début du , la Russie est considérée comme la puissance dominante de la région, et le Japon est la puissance ascendante, qui inflige une défaite à l’empire tsariste lors de la guerre russo-japonaise (1904-1905) qui lui permet d’annexer le sud de Sakhaline, le sud de la Mandchourie et la base navale de Port-Arthur. Il annexe ensuite la Corée (1910), puis occupe Sakhaline-Nord à la faveur de la révolution russe de 1917. L’armée japonaise se bat en Sibérie contre les bolchéviques de 1918 à 1922 ; Sakhaline-Nord est rendue en 1925Cécile Dauvergne, « August Storm : l’opération soviétique qui acheva l’empire japonais », La revue d’histoire militaire, 9 août 2022, consulté le 22 février 2024..

Face à cette menace, l’Union soviétique déploya ses meilleures divisions sur sa frontière d’Extrême-Orient, et la région fut industrialisée (avec notamment des usines de munitions) afin de lui permettre de se défendre de manière autonome sans dépendre uniquement du transsibérien.

Au début de l’occupation japonaise de la Mandchourie, en 1931, l’URSS s’estime trop faible pour résister, et choisit de composer ; les Chemin de fer de l'Est chinois, sont donc vendus au Japon en 1935. Dans les années 1930, de nombreux conflits frontaliers opposent le Japon et l’URSS, qui aboutissent à un affrontement décisif à la bataille de Khalkhin Gol en mai-, qui voit la victoire de l’Union soviétique.

De même, l’URSS ne s’engage pas dans la guerre sino-japonaise, mais soutient les factions nationaliste et communiste chinoises, considérant qu’elles contribuent à fixer l’armée japonaise et donc à écarter une menace. Elle fournit ainsi avions et pilotes à l’armée nationaliste. Dans le même ordre d’idées, la satellisation de la Mongolie extérieure (détachée de la Chine pour constituer la Mongolie actuelle) et de la république populaire de Tannou-Touva constitue un exemple de « défense par l’avant », tout comme le contrôle exercé sur le Xinjiang.

Le , les deux puissances signent le pacte nippo-soviétique ; ce pacte de neutralité permet aux deux puissances de se concentrer sur les guerres à venir : celle avec l’Allemagne pour l’une et celle dans le Pacifique pour l’autre tout comme la fin des combats en 1939 avait permis à l’URSS d’attaquer la Pologne. Et, à l’automne 1941, l’URSS est long à dégarnir ses défenses dans ses provinces maritimes, craignant une attaque du Japon.

Préparatifs diplomatiques

Les objectifs des Soviétiques sont de gagner en influence sur le Pacifique nord, Japon inclus, de saisir et d'incorporer dans l'Union soviétique le sud de Sakhaline et les Kouriles, d'éliminer les Japonais sur le continent et d'y réduire la présence occidentale, de contrôler le réseau de chemins de fer de Mandchourie, et de conserver leur influence sur la Mongolie (extérieure).

Dès la conférence de Moscou (), Staline informe ses alliés britannique et américain de son intention de les rejoindre dans la guerre contre le Japon dans les trois mois après la défaite allemande. Les préparatifs pour cette guerre ont commencé dès . Il renouvelle cette information à la conférence de Téhéran, en précisant ce qu’il compte obtenir par cette participation : le sud de Sakhaline et les îles Kouriles. Il souhaite aussi participer au règlement de la guerre en Asie : une participation militaire lui permettrait ainsi de faire retrouver un rôle de grande puissance en Asie à la Russie. Enfin, il espère ainsi pousser les Anglo-Saxons à accélérer l’ouverture d’un troisième front en Europe (en plus des fronts russe et italien) pour soulager ses troupes et accélérer la défaite de l’Allemagne. À Yalta, il obtient également des baux pour le port de Port-Arthur et une co-exploitation des chemins de fer de Mandchourie et de l’Est de la Chine. Alors que le département d'État est réticent, Roosevelt donne son approbation et un accord est signé entre Harriman et Molotov le .

Lors de la conférence de Yalta, Joseph Staline, sur l'insistance de Franklin Delano Roosevelt, avait promis aux Alliés que l'Union soviétique entrerait en guerre contre le Japon trois mois après la fin des hostilités contre l'Allemagne. Le président américain souhaitait l’intervention soviétique pour soulager l’effort pesant sur l’armée américaine et limiter ses pertes, qui étaient envisagées par l’état-major comme devant être très lourdes. La seule condition mise par Roosevelt à son accord est l’approbation par Tchang Kaï-Chek des desiderata soviétiques. Staline commença alors ses préparatifs : des troupes sont transférées progressivement dès le printemps d’Europe vers l’Extrême-Orient ; des négociations sont ouvertes avec les nationalistes chinois ; et, pour tromper les Japonais, des manœuvres dilatoires sont utilisées dans les contacts diplomatiques avec le Japon, afin que le Japon ne commence pas à préparer une guerre contre l’URSS.

Ainsi, quand l’URSS proclame le Philippe Masson, La Seconde Guerre mondiale - Stratégies, moyens, controverses, chronologie, filmographie, Tallandier, 2003, p. 724 que le traité de neutralité de 1941, arrivant à échéance en , ne serait pas renouvelé, des assurances sont données par Molotov à l’ambassadeur japonais à Moscou que les engagements pris seraient toutefois respectés jusqu’au bout. Cet avertissement devait être donné au moins un an avant l’échéance du traité, faute de quoi il était automatiquement prorogé ; cette notification publique visait aussi à rassurer les États-Unis sur l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon.

De son côté, Truman, pour éviter d’être redevable à l’URSS de la victoire sur le Japon, change la revendication américaine de « capitulation sans conditions » à « capitulation de l’armée sans conditions », en espérant que les Japonais accepteraient plus facilement. Mais, à ce moment de la guerre, la capitulation n’entrait pas dans les options envisagées par la partie belliciste des cercles dirigeants japonais, et ces nuances ne changèrent rien.

Du côté japonais, si la défaite apparaissait comme inéluctable dès 1943, de nombreux facteurs freinaient ou bloquaient l’acceptation de la demande de capitulation par les Alliés. D’une part, le fonctionnement institutionnel donnait un droit de veto à l’armée, tant au sein du cabinet ministériel qu’au sein du conseil suprême pour la direction de la guerre (créé en ) : la prise de décision devait se faire à l’unanimité. La stratégie japonaise, au printemps et à l’été 1945, reposait sur deux axes : imposer de fortes pertes à l’armée américaine lors de l’invasion de l’archipel, notamment lors de sa première phase, envisagée à Kyushu : c’est la stratégie du ketsugo. Le niveau de pertes américaines étant vu comme permettant de négocier dans de meilleurs conditions ; le recours à l’URSS, soit, a) comme intermédiaire pour la négociation des conditions de la capitulation, soit b) pour lui demander une aide militaire dans la guerre contre les États-Unis, soit enfin c) négocier avec l’Union soviétique une neutralité bienveillante, c’est-à-dire une non-entrée en guerre.

Fin , les Japonais sont au courant des mouvements de troupes soviétiques, mais ne peuvent se décider sur le sens de ce déploiement de forces. Ils entament donc des négociations avec l’URSS afin de renouveler le pacte de 1941, que Molotov feignit d’étudier favorablement afin de faire perdre du temps aux Japonais. Puis, début , les dirigeants japonais prennent conscience de l’état désastreux de leurs troupes et de la déliquescence de leur complexe militaro-industriel, compromettant fortement voire rendant impossible la stratégie envisagée jusque là. Le , décision est prise de négocier avec l’URSS. Fumimaro Konoe est nommé émissaire plénipotentiaire (certains membres du conseil souhaitant qu’il négocie une aide militaire, d’autres une médiation auprès des États-Unis) ; mais les Soviétiques refusent son entrée sur le territoire tant que les raisons précises de son voyage ne leur sont pas transmises.

Les services secrets américains avaient cassé les codes de communication japonais, ce qui permit aux dirigeants américains d’être au courant des options envisagées par leurs homologues nippons. C’est ainsi que la demande de reddition inconditionnelle fut fermement maintenue, en sachant que les divisions au sein du Cabinet ministériel japonais empêcherait qu’elle soit acceptée et que cela légitimerait l’utilisation de la bombe. Lors de la conférence de Potsdam (), les délégations américaines et soviétiques produisent un ultimatum que les Japonais ne peuvent accepter, notamment en évitant d’indiquer que le système impérial pourrait être conservé, et donc conduisant à continuer les combats, jusqu’au déclenchement de l’offensive pour les Soviétiques et jusqu’à l’emploi de la bombe pour les Américains. Et, alors que Staline envisageait une offensive vers le , décision est prise d’avancer son déclenchement dans la nuit du 10 au .

La réaction du Conseil de guerre japonais fut, étant donné que les États-Unis avaient exclu l’URSS de la signature de l’ultimatum envoyé au Japon, de considérer qu’il était encore possible de recourir à la médiation de Moscou pour obtenir de meilleures conditions. Le parti de la guerre était lui favorable au rejet. La déclaration officielle fut donc, en attendant le résultat des consultations de Moscou, que le gouvernement japonais ignorait l’ultimatum (mais sans préciser qu’il n’était ni accepté, ni refusé). Les États-Unis interprétèrent donc cette déclaration selon leurs désirs, comme un refus, ce qu’il n’était pas.