La notion de libre-pensée, apparue pour la première fois dans un discours de Victor Hugo de 1850 Hugo avait écrit, au-dessus de « rationalisme », « libre-pensée ». Reste cependant un doute sur le trait d'union, qui peut être l'œuvre d'un typographe zélé ou une correction ultérieure de Hugo., désigne un mode de pensée et d'action débarrassé des postulats religieux, philosophiques, idéologiques ou politiques, mais qui se fierait principalement aux propres expériences existentielles du libre-penseur, à la logique et à la raison (rationalisme, empirisme pour se faire une opinion, doute pour éviter tout dogme).
Dans la pratique, même si tous les libre-penseurs s'affirment rationalistes, leur idéal est difficile à atteindre et la nature contestataire des mouvements libres-penseurs, l'opposition en particulier aux autorités et aux dogmes religieux qui y est centrale, ainsi que les divergences sur les moyens à employer pour parvenir à des sociétés moins inéquitables, ont mené à des scissions entre libres-penseurs athées, agnostiques ou déistes.
Définition Il existe des liens étroits entre la libre-pensée, l'athéisme, le scepticisme, le rationalisme ou encore l'humanisme. Toutefois, la définition précise de la libre-pensée n'a jamais fait l'objet d'un consensus.
Par exemple, en principe, un libre-penseur peut croire en l'existence d'un dieu, si la base de cette conviction est un argument rationnel, plutôt qu'un argument fondé sur une autorité ou une tradition. Toutefois, certains libre-penseurs athées, qui considèrent qu'il n'y a pas d'argument rationnel en faveur de l'existence d'un dieu, auront du mal à accepter que de tels croyants se disent libre-penseurs. Chez certains libres-penseurs (particulièrement en Belgique), cette attitude fait également intervenir la notion de libre examen. La libre-pensée ne peut, selon eux, être seulement une notion d'opposition au dogme ou à des principes mais implique une capacité à examiner avec honnêteté ses propres préjugés et ses stéréotypes par introspection, car, entraînant notre adhésion systématique à une idéologie, ces derniers empêchent chez l'individu, par le conformisme qu'ils induisent, l'expression de la libre pensée..
Histoire De l'antiquité à la date symbolique (1600) De la Grèce antique à la Chine de la dynastie Song en passant par la Perse médiévale, l'histoire de la libre-pensée trouve sa richesse au travers de diverses époques et civilisations. Un auteur typique de la libre-pensée est François Rabelais. En tant que mouvement culturel, dans le monde francophone la libre-pensée est principalement issue des développements de la Révolution française.
L'année 1600 est souvent considérée comme fondatrice de la libre-pensée moderne. Le , à l'instigation du pape Clément VIII, l'ancien moine dominicain Giordano Bruno est brûlé vif pour hérésie. Par cruauté et afin de le réduire au silence, on lui a cloué la langue... Mais avant et après lui, dans toute l'Europe chrétienne, maints individus meurent sur un bûcher pour avoir soutenu une opinion qui s'oppose au dogme. Citons, entre autres : Gherardo Segarelli († à Parme) ; Marguerite Porete († à Paris) ; Walter Lollard († 1322 à Cologne) ; Cecco d'Ascoli († à Florence) ; Jeanne Daubenton († 1372 à Paris) ; Jan Hus († à Constance) ; Jérôme de Prague († à Constance) ; Henri Voes et Jean Van Eschen († à Bruxelles) ; Balthazar Hubmaïer († à Vienne) ; Michel Servet († à Genève) ; Francesco Gesualdo († à Il-Birgu, sur l'Île de Malte) ; Hugh Latimer et Nicholas Ridley († à Oxford) ; Thomas Cranmer († à Oxford) ; Giulio Cesare Vanini († à Toulouse) ; Isaac de Castro Tartas († à Lisbonne) ; Diego La Matina († à Palerme)...
Premiers essais (1848-1871) Expériences de la Deuxième République (1848-1851) Le : apparition de la Société démocratique des libres-penseurs. Elle est présidée par Jules Simon et l'un de ses vice-présidents était Jules Barni. Lors de cette période, apparaissent plusieurs sociétés de libres-penseurs à Paris ou en province : la Société des libres penseurs, le au sein d'une université de médecine ; l'Association de libres-penseurs, en 1849 à Melun, créée par de jeunes militants ; les Carbonari, en 1850 à Lyon.
Si ces sociétés sont « libres-penseuses » par leurs convictions, elles ne pratiquent pas encore les enterrements civils, la dernière a, elle, un comportement typiquement libre-penseur : enterrements civils, baptêmes civils comme ce libre-penseur Boniface qui « baptise au nom de la république démocratique et sociale, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité ».
Le Second Empire (1852-1870) À la suite du coup d'État du 2 décembre 1851, les meilleurs militants de Paris et de la province furent dispersés de par le monde.
Réfugiés en Belgique, à Londres, à Jersey, en Suisse, en Amérique, ils devaient continuer en terre d’exil leur propagande. Ils furent les pionniers des premiers cercles de libre-pensée de Belgique et ailleurs, des adversaires déterminés de l’Église. Église qui donna son soutien au coup d'État et dont Victor Hugo (plus tard président d'honneur de l'Union démocratique de propagande anticléricale et de la société de Libre-Pensée de Besançon) répondra, au Te Deum du , par ces mots :Les proscrits sont partis, aux flancs du ponton noir, Pour Alger, pour Cayenne ; Ils ont vu Bonaparte à Paris, ils vont voir En Afrique l'hyène. Ouvriers, paysans qu'on arrache au labour, Le sombre exil vous fauche ! Bien, regarde à ta droite, archevêque Sibour, Et regarde à ta gauche : Ton diacre est Trahison et ton sous-diacre est Vol Vends ton Dieu, vends ton âme. Allons, coiffe ta mitre, allons, mets ton licol, Chante, vieux prêtre infâme !
Mais le décret du , s'ajoutant à la loi du , n'est pas propice à l'apparition de sociétés libres.
Ce n'est qu'au début des années 1860Ces années marquent véritablement l’essor de la Libre-Pensée, avec des acteurs comme Émile Keller : L’Église et la Révolution, de Pierre Pierrard, Éd. Nouvelle Cité, . que l'on peut retrouver une activité (et la création de nouvelles sociétés), grâce à la tendance de libéralisation du régime. De 1860 à 1862 : parution d’un hebdomadaire, Le Libre-Penseur du . Journal des idées nouvelles. 1862 : Agis comme tu penses est créée. : fondation du Comité des libres-penseurs pour les enterrements civils. 1864 : les libres-penseurs de France et particulièrement les proscrits du jouent un rôle de premier plan dans la création à Londres de l’Association internationale des travailleurs (AIT), plus connue sous le nom de Première Internationale, en compagnie de Karl Marx, Bakounine, Engels, etc. 1866 : parution de La Libre Pensée, hebdomadaire parisien dont le gérant est Émile Eudes, qui sera général de la Commune et le rédacteur en chef, Albert Regnard. Le journal a été lancé par les blanquistes. Ainsi fut lancé, non seulement un journal, mais un mot qui devait servir d’enseigne à tout le mouvement anticlérical et antireligieux. Voir la lettre du dimanche (lire en ligne). : création de la Société de secours mutuels des familles affranchies de toutes pratiques religieuses : aide apportée aux sociétaires en cas de maladie, accident, chômage, adoption des orphelins, assistance aux veuves.
Les libres-penseurs de France et des autres pays se rencontrent à la fin de l’Empire à Genève, au Congrès de la Libre Pensée et au Congrès de la Paix. Victor Hugo, Louis Blanc, Georges Clemenceau, Alexandre Ledru-Rollin assistent à ces congrès et collaborent à leurs travaux. En Italie, lors du concile Vatican I en 1870, se tient à Naples un anti-concile international () au cours duquel on développe les principes de la libre-pensée et du rationalisme et on critique ardemment la politique de la Papauté.
Les enterrements civils, sous Napoléon III, sont une occasion de manifestations où se retrouvent ouvriers et étudiants ainsi que les banquets du Vendredi saint qui apparaissent dès 1869.
La Commune de Paris (1870-1871) Les libres-penseurs (parmi eux Louise Michel, la « vierge rouge ») se retrouvent avec les républicains les plus énergiques et les révolutionnaires les plus décidés.
Le décret du prononce à la fois la séparation de l’Église et de l’État, la suppression du budget des cultes ; les biens, dits de mainmorte, appartenant aux congrégations religieuses, meubles ou immeubles, sont déclarés propriétés nationales.
Il existera un Club de la libre-pensée se réunissant dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Tavernier sera le candidat de la Libre-pensée aux élections complémentaires dans le arrondissement.
L'expansion, l'apogée et le déclin des sociétés de Libre-Pensée (1872-1940) Expansion et apogée (1880-1912) 1880 : fondation de l’Internationale de la Libre Pensée, qui tient à Bruxelles son premier congrès la même année. Parmi les fondateurs de l’Internationale libre-penseuse, on relève les noms de Ludwig Büchner, le savant matérialiste allemand (auteur de Force et matière), Wilhelm Liebknecht, le seul député allemand qui a le courage, avec Bebel, de protester au Reichstag en 1871 contre l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine ; Herbert Spencer, le grand sociologue, Charles Bradlaugh, le premier député anglais qui ose refuser de prêter serment sur la Bible et qui est, pour cela, expulsé de la Chambre des Communes, Annie Besant, vice-présidente de l'Internationale de Libre-Pensée ; César De Paepe, un des fondateurs du Parti ouvrier belge, Charles Renouvier, illustre philosophe français, Clémence Royer, Carl Vogt (Suisse) et Moleschott (Italie) physiologistes, Eugène Hins et Désirée Brismée, Belges qui ont fait partie de la Première Internationale. Après l’amnistie des communards, le mouvement libre-penseur se structure. 1881 : le congrès international de Paris définit la Libre-Pensée comme une « société rationaliste et athéistique ». : à Paris, Congrès universel de la Libre-Pensée, qui affirme « La libre-pensée a été, est et sera la véritable émancipation de l’humanité ». Lorsqu’elle aura accompli son œuvre, « nous pourrons voir notre idéal se réaliser, c’est-à-dire voir : la paix internationale, la paix intérieure, l’outil à l’ouvrier, la terre au laboureur, enfin la fortune publique à tous, la Liberté, l’Égalité, la Fraternité ne plus être de vains mots, et la République être triomphante ». 1890 : création de la Fédération française de la Libre-Pensée. : à l’initiative de Victor Charbonnel, directeur de l’hebdomadaire anticlérical La Raison formation d’une Association nationale des libres-penseurs de France qui « agira parallèlement à la fédération française ». Dans la Commission exécutive : des socialistes, comme Jean Allemane, Aristide Briand, Marcel Sembat ; des radicaux, comme Ferdinand Buisson ; des dreyfusards, comme Alphonse Aulard ; des anarchistes, comme Sébastien Faure. : Marcellin Berthelot, rejoint un peu plus tard par Anatole France, accepte la présidence d’honneur du mouvement. À cette époque La Raison tire à et évalue le nombre de ses lecteurs à . La Raison fait campagne contre les infiltrations cléricales dans l’Université, soutient la politique d'Émile Combes. L’Association nationale contribue largement, sous la direction de Ferdinand Buisson, à créer l’atmosphère et à propager l’état d’esprit d’où doit sortir la séparation.