L’abbaye de La Crête, ou anciennement La Chreste, est une abbaye cistercienne fondée en 1121 par Simon II de Clefmont, seigneur de Clefmont, et des moines venus de l'abbaye de Morimond dont elle est la deuxième fille. Elle est située sur le territoire de Bourdons-sur-Rognon dans la Haute-Marne, à au nord-est de Chaumont dont elle est très écartée, dans la vallée de la petite rivière du Rognon.

Origine du nom

Le nom de La Crête semble devoir venir du mot latin crista, au sens de cime, de faîteL. Richard et A. Catherinet, Origine des noms de communes, de hameaux et autres lieux habités anciens et modernes de Haute-Marne, Langres, D. Guéniot, 2004 ; certains auteurs avancent une autre hypothèse : un nom dérivé de ChristL. Dubois, Histoire de l'abbaye de Morimond, Loireau-Feuchot, Paris, 1852.

Contexte politique et religieux lors de la fondation

La Crête est fondée en 1121 sous le règne du roi capétien Louis VI le Gros, dont le pouvoir est encore faible, sur un domaine royal peu étendu autour de Paris et d'Orléans. Le reste du royaume est aux mains de seigneurs, parfois très puissants, vassaux du roi mais qui ne lui obéissent guère. L'abbaye de La Crête se situe dans une région-frontière où le comte de Champagne est sans cesse en alerte, subissant tantôt la poussée du roi de France, tantôt celle des ducs de Lorraine (qui dépendent du Saint Empire Romain Germanique). Elle va ainsi profiter de ces rivalités pour obtenir une aide précieuse des comtes de Champagne (création de villages) et des ducs de Lorraine (sauf-conduits pour leurs terres).

Sur le plan religieux, l'expansion économique engendre la montée d'une culture et d'une société profanes, ce qui provoque une double réaction : le refus total et le retrait au désert, alors que d'autres prennent leur parti des changements. Toutes les expériences de ce temps ont été marquées par la volonté de revenir à la pureté originelle du christianisme et de se conforter au Christ de l'Évangile. C'est dans ce contexte que se développe le monachisme bénédictin qui connait sa plus grande splendeur entre la fin du et les premières décennies du . L'exceptionnelle expansion des monastères clunisiens aux avec en corollaire leur enrichissement et l'abandon progressif de la règle édictée au par Saint Benoît (prière et travail) déclenche l'apparition de nouveaux ordres monastiques, entre autres les Prémontrés, les Chartreux et les Cisterciens. La réforme cistercienne est partie de l'abbaye de Molesme, lorsqu'en , l'abbé Robert, à la tête d'une petite équipe de moines, part fonder un nouveau monastère au sud de Dijon : Citeaux. Après quelques années difficiles et le retour de Robert à Molesme, remplacé par l'anglais Étienne Harding, l'essor du nouveau monastère débute en 1112, avec l'arrivée du jeune Bernard de Clairvaux accompagné d'une trentaine de parents et de compagnons. Les premières fondations cisterciennes ont lieu à La Ferté en 1113, Pontigny en 1114, Clairvaux et MorimondAssociation des amis de l'abbayer de Morimond, sous la direction de Georges Viard, L'abbaye cistercienne de Morimond, Histoire et rayonnement, Société historique et archéologique de Langres, Langres, 2005 en 1115, cette dernière étant l'abbaye-mère de La Crête.

Fondation de l'abbaye

Au , il existe déjà au lieu-dit « la Vieille Crête » un bâtiment qui avait été remis à l'ordre de Cîteaux. Un groupe de moines cisterciens, parti de Morimond, en prit possession vers 1118, mais ils trouvèrent le site peu favorable au développement d'un monastère et décidèrent alors de faire appel à la piété des seigneurs du pays pour construire une nouvelle abbaye, à quelques centaines de mètres en aval de la Vieille Crête. C'est en effet le seigneur de Clefmont, Simon II, qui offrit le site au bord de la petite rivière du Rognon, aux moines de Morimond - site conforme au modèle cistercien : un site sauvage, à l'écart du monde, du commerce des hommes et à proximité d'une rivière pour assurer l'autonomie complète du site. Celui de La Crête est certainement l'un des plus beaux du monde cistercien et on peut ainsi rejoindre Jean-François Leroux : Jean-François Leroux, Les abbayes cisterciennes en France et en Europe, 1998, Éditions Place des victoires, Paris

Baudoin, moine de Morimond et frère du seigneur Gui de Bonnecourt est alors nommé abbé de La Crête et s'y installe avec douze de ses frères religieux, pour y construire la future abbaye. On sait que les religieux travaillaient à la construction du monastère, mais les moines de La Crête ont fait appel à des ouvriers salariés qui ont laissé leurs marques de tâcherons sur diverses pierres sculptées retrouvées sur le site. Faute de documents (seul subsiste un plan de 1705 de l'abbaye), on ignore la chronologie précise de la construction des différents bâtiments. Il semble que l'église ait été construite la première, avant 1150, car son plan est très proche de celui de l'abbaye de Clairvaux construite entre 1135 et 1150.

Au , une légende entoura l'abbaye, selon laquelle on y aurait retrouvé le tombeau de Mérovée, second roi des Francs saliens. Cette chronique, conservée dans les manuscrits Mathieu de la bibliothèque diocésaine de Langres, n'est qu'une pure invention due apparemment à l'imagination fertile d'un moine qui a voulu donner une antique et vénérable origine à l'abbayeA. Rauwel, Deux abbayes haut-marnaises entre histoire et légendes ; Les récits de la fondation de La Crête et de Septfontaines, Journées médiévales, Langres, 2003!

Le monastère et la vie monastique à La Crête

À La Crête, il ne reste pas de bâtiments du Moyen Âge. Néanmoins, le plan de 1705 peut nous aider à reconstituer la vie monastique. L'église est au centre du monastère, tout comme la prière est au centre de la vie du moine. Elle est orientée vers l'est, le soleil levant, c'est-à-dire le symbole de la lumière divine. Dans cette église, les moines y prient plusieurs fois par jour et aussi la nuit.

Le cloître est la cour autour de laquelle s'organisent l'église et les autres bâtiments. C'est un lieu de prière, de méditation et de promenade aussi : Georges Duby, Le temps des cathédrales, L'art et la société, 980-1420, Gallimard, Paris, 1976

Après l'office du matin a lieu le temps fort de la communauté : le chapitre, c'est-à-dire la réunion des moines autour de leur abbé dans la salle capitulaire, généralement près de l'église (comme à l'abbaye de Fontenay). C'est là que l'abbé répartit les tâches de la journée, lit un chapitre de la règle et le commente, lit le rouleau des morts (liste des religieux décédés dans l'année dans les monastères de l'ordre), et que les moines s'accusent de leurs manquements à l'observance monastique.

À La Crête, le dortoir est, comme il se doit, près de l'église puisque les moines se lèvent la nuit pour prier. Ils dorment d'ailleurs dans leurs habits (vêtements blancs, c'est-à-dire en tissu de laine non teinte, d'où l'appellation de "moines blancs"). On distingue aussi à La Crête le dortoir des convers, c'est-à-dire des religieux qui ont prononcé des vœux qui les lient jusqu'à la mort, mais qui s'adonnent aux travaux manuels, principalement la culture des champs et l'élevage des troupeaux. Ils travaillent aussi au moulin, à la boulangerie, au four et au colombier. Ce dernier est un témoignage de l'architecture de ces édifices au Moyen Âge. On trouve aussi les bâtiments pour la vie quotidienne des moines : le réfectoire, près de la cuisine, où les moines prennent leur frugal repas en silence. À La Crête, deux écuries et une grange dans la cour abbatiale ont été construites par les abbés commendataires, avec des pierres provenant de la démolition d'une partie du réfectoire et de l'infirmerie.

Enfin, on entre et on sort de l'abbaye par la porterie. C'est le très bel édifice qu'il nous reste actuellement à La Crête, du , classé monument historique, derrière le charmant pont qui enjambe le Rognon. La porterie est le point de contact du monastère avec l'extérieur. C'est là que le visiteur est accueilli par le moine portier, tout visiteur étant à l'image du Christ et devant être reçu comme tel.

Les archives de l'abbaye de La Crête permettent de reconstituer de façon partielle la communauté des moines de La Crête aux . On trouve ainsi les traces de l'abbé, responsable des affaires spirituelles et temporelles du monastère, élu à vie par les moines. On retrouve aussi les auxiliaires de l'abbé : un prieur chargé de l'ordre intérieur, un cellerier pour les tâches domestiques, un sacristain responsable du service de l'église, un frère hôtelier qui accueille les hôtes de passage, un chantre qui dirige le chant dans le chœur et veille au bon déroulement des offices, un scribe pour rédiger les actes.

La réponse de la société médiévale à la création de l'abbaye

L'aristocratie est le groupe social qui a le plus répondu à la fondation de l'abbaye de La Crête, par le geste de l'aumône, considéré comme le moyen de racheter ses fautes aux yeux de Dieu et d'assurer le salut de son âme dans l'au-delà. On retrouve les comtes de ChampagneM. Bur, La formation du comté de Champagne, v.950-1150, Lille, 1977 : Henri le Libéral stimule la métallurgie sur ses terres et cède aux moines une forge dans la forêt de Wassy en 1156 ; Thibaud IV le chansonnier s'associe à La Crête pour créer de nouveaux villages : Chantraines en 1224 et Bourdons-sur-Rognon en 1240. Les ducs de LorraineM. Parisse, Noblesse et chevalerie en Lorraine médiévale, Nancy II, 1982 se manifestent aussi notamment avec Simon II en 1181 et Mathieu II en 1235, qui exemptent les moines de La Crête de tout péage sur leurs terres, privilège considérable à une époque où les échanges s'intensifient.

Au degré inférieur, les seigneurs locaux représentent la majorité des donateurs de l'abbaye. On s'aperçoit que les principaux seigneurs à pourvoir La Crête au sont d'origine variée (Écot, Vignory, Nogent, Plancy, Parroy, Épinal, Vaudremont…) mais au se dessine le rôle prédominant de certaines grandes familles locales : les ClefmontH. Flammarion, Recherche sur la seigneurie des Clefmont des origines au , Nancy, 1970, les NogentH. De Fajet de Casteljau, À la recherche des seigneurs de Nogent, Cahiers Hauts-Marnais, , 1979 et les Joinville.

Enfin, les agents seigneuriaux (chargés de la justice et de la collecte des impôts des seigneurs) et les citadins (les bourgeois de Nogent et de Toul ainsi que des artisans et commerçantsGeorges Duby, L'économie rurale et la vie des campagnes dans l'occident médiéval, Flammarion, Paris, 1977) interviennent en faveur de La Crête. Le haut-clergé apporte un soutien législatif à La Crête, indispensable à sa survie.

L'abbaye bénéficie de la protection de la papauté dès le . Trois bulles pontificales, de Grégoire IX en 1228, Innocent IV en 1253 et Boniface VIII en 1302, confirment les biens et privilèges de La Crête. Celle d'Alexandre IV en 1256 rappelle que l'ordre de Cîteaux n'est point soumis à la juridiction épiscopale. L'abbaye de La Crête, se situant au nord-est du diocèse de Langres, bénéficie de la protection des évêques de Langres qui confirment les possessions de l'abbaye. D'autres documents proviennent aussi d'évêchés voisins : Metz, Toul, Troyes, Châlons-en-Champagne et Reims.

Les autres actes émanant de religieux proviennent des établissements monastiques dont l'attitude est nettement moins favorable à La Crête. En effet, les donations émanant d'abbayes ou de prieurés se font toujours en contrepartie d'autres éléments (encens, réparations de toits). Une multitude de procès sont aussi conservés dans les archives, chaque établissement religieux cherchant à garder et protéger son patrimoine.

La Crête, seigneur foncier et acteur de l'aménagement rural