L’Amour victorieux ou Amour vainqueur est une toile peinte vers 1601 ou 1602 par l'artiste lombard Michelangelo Merisi, dit « Caravage », alors qu'il vit et travaille à Rome. Il s'agit d'une représentation mythologique de l'Amour, personnalisé par un Cupidon ailé qui prend les traits d'un adolescent souriant et entièrement nu. Le dieu tient des flèches à la main et il foule aux pieds différents symboles artistiques et scientifiques (instruments de musique abîmés, instruments de mesure, livres, cuirasse d'armure), signifiant ainsi la suprématie de l'Amour sur toutes choses
Composée au moment où Caravage commence déjà à connaître une grande renommée dans le milieu artistique romain, la toile est une commande du marquis Vincenzo Giustiniani, pour qui cette œuvre représente la pièce maîtresse de sa splendide collection. En hommage au commanditaire, plusieurs éléments présents dans le tableau mettent en lumière son identité et ses vertus, à travers une symbolique complexe dont les clés font encore débat. La toile témoigne également de la forte rivalité entre peintres dans le milieu romain du début du , notamment entre Caravage et Giovanni Baglione, qui, relevant le défi, produit lui aussi un Amour divin pour le cardinal Benedetto Giustiniani, frère du marquis.
Après avoir été conservée plusieurs siècles au sein de la collection Giustiniani, la toile est désormais exposée à la Gemäldegalerie de Berlin depuis son acquisition en 1815 par le roi de Prusse . Elle donne lieu à de nombreuses interprétations au fil du temps, particulièrement au lorsque certains commentateurs pensent y percevoir des preuves d'une supposée pédérastie ou homosexualité de l'artiste ; toutefois, ces théories sont communément battues en brèche dans les analyses plus récentes.
L'Amour victorieux compte parmi les quelques toiles à thème mythologique que produit Caravage au fil de sa carrière, au même titre que Bacchus, Méduse ou encore Narcisse. Le thème de l'Amour sous la forme d'un Cupidon ailé est repris par lui-même une fois au moins, mais plus tard dans sa carrière : il s'agit d'un Amour endormi conservé à Florence.
Historique Rivalités artistiques à Rome
vignette|alt=peinture en trompe-l’œil où des angelots nus encerclent une peinture en médaillon.|Le médaillon Amor Omnia Vincit, détail de la fresque d'Annibale Carracci au plafond du palais Farnèse (1597). Cupidon est représenté terrassant le dieu Pan.. Au tournant des , la ville de Rome connaît une période artistique particulièrement florissante, où se distinguent non seulement des artistes comme Caravage, venu de sa Lombardie natale pour tenter sa chance dans la cité papale, mais aussi des amateurs d'art qui deviennent de grands collectionneurs : parmi ceux-ci, les deux frères Vincenzo et Benedetto Giustiniani comptent parmi les plus éminents et les mieux informés.
vignette|alt=Tableau représentant un ange en armure foulant aux pieds un autre ange plus petit, ainsi qu'un démon.|L'Amour divin et l'Amour profane de Giovanni Baglione (v.1602). Gemäldegalerie (Berlin). Baglione propose sa propre interprétation du même thème, mais il s'attire ainsi les sarcasmes des partisans de Caravage. La commande de ce tableau par Vincenzo Giustiniani intervient alors que Caravage est déjà bien connu à Rome, et son art très apprécié. Il vient tout juste d'achever plusieurs séries de tableaux à grand succès, notamment ceux pour la chapelle Contarelli puis pour la chapelle Cerasi, qui constituent des commandes de grand prestige : il est devenu une véritable vedette de l'art romain de l'époque. Par ailleurs, son contemporain tout aussi réputé Annibale Carracci vient lui aussi d'achever une œuvre majeure avec la décoration de la galerie Farnese. Cette coïncidence temporelle peut avoir son importance si l'on estime, à l'instar de l'historienne de l'art Helen Langdon, que le marquis Vincenzo Giustiniani joue sur un effet de compétition entre les deux artistes.
En effet, dans la Rome de l'époque où les arts prennent tant d'importance, de nombreuses rivalités artistiques se font jour : Caravage n'y est pas étranger, notamment vis-à-vis de Caracci, son confrère bolonais. Mais une autre rivalité va plus loin encore que la simple confrontation de styles : celle avec Giovanni Baglione, peintre et critique d'art renommé. En 1602 le cardinal Benedetto Giustiniani (frère de Vincenzo et partenaire de sa collection) commande un autre tableau à Baglione.. Or Baglione, qui admirait Caravage pour sa technique et s'en était beaucoup inspiré, était aussi son ennemi déclaré et avait souvent eu maille à partir avec lui. Cette rivalité ne se limite pas au terrain artistique : en effet, en 1603 Baglione poursuit Caravage et trois de ses amis en justice, les accusant de diffamation publique. C'est d'ailleurs à cette occasion que l'on trouve la première trace documentaire de L'Amour vainqueur, puisque les minutes du procès mentionnent ce tableau ainsi que celui produit par Baglione en réponse.
De son côté, Baglione propose en effet L'Amour divin et l'Amour profane, un tableau qui est bien loin de défier les codes moraux de son époque : en parfaite cohérence avec le discours ecclésiastique du moment, Baglione montre que l'Amour terrestre, loin d'être vainqueur, est au contraire subjugué par l'Éros divin dont le bras armé n'est pas sans rappeler la figure de saint Michel terrassant le Mal. Il est d'ailleurs très possible que la figure satanique à gauche constitue une caricature du Caravage lui-même, en écho à la détestation mutuelle des deux hommes.
Commanditaire et datation Caravage peint cette œuvre sur commande du marquis Vincenzo Giustiniani, riche banquier romain. En ce début des années 1600, le peintre concentre plutôt son travail sur des œuvres religieuses commandées par la curie romaine. L'Amour victorieux est donc une exception à cette règle, et il s'agit d'ailleurs de l'une de ses dernières œuvres romaines pour un commanditaire privé : en effet, dès 1606, Caravage est contraint de fuir la ville papale pour échapper à la justice après avoir tué un homme lors d'une rixe de rue, et il cesse de recevoir des commandes à Rome. C'est aussi le seul tableau à thème mythologique de ses dernières années romaines, et il est également assimilable à un petit cycle de tableaux à thème musical produit à cette même époque, comprenant Les Musiciens et Le Joueur de luth.
La date de réalisation du tableau est généralement estimée à l'année 1602, plutôt dans la première moitié de l'année selon Helen Langdon. En 2010, John T. Spike synthétise les opinions les plus récentes avec une estimation entre 1601 et 1602, en accord avec Sybille Ebert-Schifferer en 2009. Il est probable que Caravage le produise alors qu'il loge et travaille au Mattei, vaste édifice au cœur de Rome.
Le tableau n'est pas le seul à entrer dans la collection du marquis Giustiniani, qui est particulièrement amateur des œuvres de Caravage : en 1672, Giovanni Pietro Bellori signale ainsi que le marquis lui passe commande d'un Couronnement d'épines, d'un Saint Thomas et donc d'un .
Parmi toutes les possessions de Giustiniani, l’Amour vainqueur semble avoir été son œuvre d'art préférée, au point de ne vouloir s'en séparer à aucun prix : l'historiographe Félibien témoigne ainsi dès 1679 que le tableau est considéré comme , valant . Le marquis lui réserve d'ailleurs une place toute particulière au sein de sa collection, et le fait même recouvrir d'un rideau de soie verte afin qu'il ne puisse éclipser aux yeux des visiteurs la valeur des cent vingt tableaux voisins : dans un souci de mise en scène esthétique, Giustiniani ne soulève ce rideau qu'après avoir montré toutes ses autres œuvres, afin de ne pas leur nuire.
Parcours de l’œuvre Propriétaires vignette|alt=Tableau présentant un personnage debout, représenté à mi-corps, habillé de noir sur un fond sombre|Le marquis Vincenzo Giustiniani, l'un des plus grands amateurs d'art de son temps, passe commande du tableau à Merisi pour l'intégrer à sa collection.Portrait par Nicolas Régnier, coll. privée (Rome). La toile reste pendant plus de deux siècles dans la collection Giustiniani. Ce n'est qu'en 1812 qu'elle passe en vente à Paris, dans le même lot que des dizaines d'autres toiles de la même collection, pour être acquise par les marchands d'art D’Est et Bonnemaison qui la revendent peu après au roi de Prusse Frédéric-Guillaume III : la toile entre alors dans la Gemäldegalerie de Berlin, où elle est exposée depuis lors en compagnie de L'Incrédulité de saint Thomas, un autre Caravage issu de la même collection.
Dénomination Bien que le tableau ne reçoive pas de titre au moment de sa création, comme il est normal pour l'époque, il est rapidement nommé dans des documents d'archives encore disponibles aujourd'hui : ainsi, le peintre Orazio Gentileschi le nomme Amour profane (ou, plus littéralement, « terrestre ») lorsqu'il témoigne au procès qui oppose Baglione et Caravage en 1603. Baglione lui-même, quand il parle du tableau, évoque mais ne fournit pas d'indication de titre. Selon les époques et les traductions, les titres évoluent et vont du latin à sa version inversée (à partir d'un vers virgilien : .) en passant par différentes langues ; Bellori, l'un des premiers biographes de Caravage, le nomme en italien et le terme est maintenu dans cette langue jusqu'à aujourd'hui. Il n'est d'ailleurs pas exclu que le rapprochement entre l'adjectif et le prénom du commanditaire Vincenzo soit intentionnel ou au moins révélateur : l' mènerait ainsi à un à la gloire du commanditaire GiustinianiRobert Enggass, cité dans .
En français, les deux adjectifs vainqueur et victorieux cohabitent dans la littérature scientifique où s'emploient indifféremment Amour vainqueur (généralement employé sans déterminant) et L'Amour victorieux.
Postérité Le succès immédiat de la toile inspire plusieurs poètes qui lui dédient des madrigaux. Des amateurs d'art notables la repèrent sans tarder et tentent même de l'acquérir à prix d'or : c'est ainsi que le marquis Ciriaco Mattei se lance éperdument dans l'acquisition de toiles comparables à celle-ci. Peu de copies sont identifiées : le catalogue Spike n'en recense même aucune qui soit certaine, mais le catalogue Scaletti en dénombre tout de même trois. En revanche, ce traitement iconographique connaît de multiples reprises chez les suiveurs de Caravage, et tout particulièrement en Toscane.
Analyse Description vignette|alt=détail d'une peinture avec un pied nu posé au sol, autour duquel sont disposés divers objets|Détail montrant divers objets gisant au sol, comme autant de symboles des passions humaines.
Le personnage et les attributs Le tableau représente Cupidon (équivalent dans la mythologie romaine de l'Éros grec), allégorie de l'Amour, sous les traits d'un jeune garçon brun et frisé, la tête penchée sur sa gauche et arborant un large sourire ; il est entièrement nu et porte dans le dos de larges et sombres ailes d'aigle ou peut-être d'hirondelle. Le peintre Joachim von Sandrart (qui, au , établit un inventaire de la collection Giustiniani), estime que le garçon en question est âgé de douze ans. Le format du tableau constitue pour Caravage une forme de rupture, puisque c'est la première fois qu'il fait apparaître un personnage en pied (et grandeur nature) dans une œuvre profane.
Dans la main droite, il tient des flèches, attributs classiques de Cupidon. Autour de lui et sur le sol ont été placés divers objets, qui sont autant d'emblèmes des passions humaines : un violon et un luth, une armure, un sceptre et une couronne, une équerre et un compas, une plume et une partition de musique. La musique, la guerre, le pouvoir, le savoir sont donc aux pieds de l'Amour, qui triomphe même de la gloire immortelle (surtout littéraire) symbolisée par une couronne de laurier. Il est possible de distinguer dans certains de ces objets les attributs respectifs des divinités romaines Vénus et Mars, l'une représentant la création et l'autre la destruction.