La Kevrenn Alré (« la section d’Auray » en breton) est un groupe de musique et de danse d'inspiration traditionnelle bretonne, créé en 1951, par des cheminots de la gare de triage d'Auray. Il est huit fois champion national des bagadoù et onze fois champion national de danse bretonne.

La formation est depuis ses débuts en relation avec les pays celtiques, dans sa musique comme dans ses voyages. Elle a aussi prouvé les possibilités d'exportation à l'étranger, en se faisant ambassadeur d'une musique et d'une culture, en Europe et dans le monde, avec des voyages dans des pays comme la Yougoslavie en 1962, l'Algérie en 1982, les États-Unis en 1990 et 2007 (invitée par le groupe irlandais The Chieftains sur la scène du Carnegie Hall), la Chine en 2008, le Pays de Galles en 2010, les Asturies en 2005 et 2010, et plus récemment sur l'Ile de la Réunion, en 2013.

Historique Naissance d'un des premiers vignette|gauche|Locomotive en gare d'Auray, d'où le bagad est issu. À Auray, cinq ans après la guerre, le temps est à la reconstruction et à une France uniformisée (langue unique) et indivisible (sans revendications identitaires) dans un monde en évolution (échanges facilités par la technologie). La Bretagne se réapprend sur des pas de danse et crée de nombreux cercles celtiques, comme celui d'Auray, le « Jileteu Du » (les gilets noirs), en 1949. Quelques couples de sonneurs se sont reformés pour accompagner les danseurs. C'est au sein de cette formation très fermée que se créera le noyau de la future .

Un couple de cheminots, Jean Péron et son épouse Marcelle arrivent à y entrer, Jean étant le fils d'un conseiller municipal. En 1949, il rencontre à son travail dans les ateliers de la gare d'Auray Pierre Guillet, muté de Rennes, qui entre à son tour dans le cercle. Mais la musique ne se joue qu'en couple, comme celui que forme le fondateur Yves Pellaud avec Pierre Kerino. L'idée de former à Auray un groupe naît lorsque Jean Péron et Pierre Guillet découvrent pour la première fois un bagad, celui des cheminots de Carhaix, un jour de fête en 1950. Avec Pierre Guillet, il échafaude les premiers plans et rédige un appel aux alréens et spécialement aux sonneurs du cercle pour les convaincre de les rejoindre et de relever le défi. Huit jours plus tard, ils se retrouvent près d'une trentaine à vouloir tenter l'aventure. Le couple Péron et les deux Pierre quittent donc le cercle pour se regrouper sous le nom de Kevrenn AlréLittéralement, signifie « partie, section ». est le nom de la ville d’Auray en breton.. Pierre Kerino, seul sonneur, assure les formations et la direction musicale. Boulanger de son état, il collecte dans les campagnes les airs traditionnels auprès des derniers sonneursJoseph Guyonvarc'h (biniou, 1905-1978) de Brech, Xavier Burgain (bombarde, 1905-1990) de Crac'h, Joseph Hénault (bombarde, 1903-1993) de Local-Mendon, François Audic (biniou, 1888-1980) de Brec'h, ou en encore Louis Le Moing (bombarde, 1898-1964) de Carnac qui rejoint le bagad par la suite. Surnommé Bombarder, il scie l'une de ses bombardes pour sonner dans la tonalité de si bémol imposée par Dorig Le Voyer de la BAS. (marches, cantiques, ridées, an dro, hanter dro, gavottes, veillées) qu'il retranscrit sur papier grâce à sa formation de musique classique en piano.

vignette|Pupitre de caisses claires écossaises au FIL 2012 Ne possédant pas de fonds, les instruments sont au départ achetés par les membres puis remboursés en jouant. Dorig Le Voyer est le « luthier exclusif » de la B.A.S.. Parmi les jeunes cheminots du bagad, il y a Francis Laudren, l'un des précurseurs de la musique de bagad parmi lesquels Polig Monjarret. En plus d'avoir eu l'idée d'adapter les pipe bands, il sait fabriquer les cornemuses écossaises (), grand frère du . Ces nouveautés sont concrétisées en 1953 par la création de la , l'assemblée des sonneurs qui fédère les groupes naissant à l'époque (Rennes, Kemper, Karaez, Bleimor, Saint-Malo et bientôt Auray).

Mise en place de l'unité qui fera sa force Oubliant de se déclarer à la préfecture dans la frénésie de moment, l'association loi de 1901 n'existe qu'un an plus tard, en 1951. Dans ses statuts, il précise ses objectifs (être une « école de fierté bretonne », « œuvrer pour la renaissance du folklore breton, la défense de la langue bretonne et le maintien du caractère particulier des bretons. »…). En , trois mois après l'appel de Jean Péron et Pierre Guillet, le groupe effectue sa première sortie lors des fêtes du quartier de la gare d'Auray. Il réussit en moins d'un an à rembourser l'avance des sonneurs et peut même acheter une vraie batterie écossaisePour obtenir ces fameux tambours, ils rusent en contactant à Jersey une connaissance susceptible d'aller les acheter en Écosse. Il reste ensuite à Pierre Guillet, Roger Le Gloahec et Claude Bouchez de passer les barrières douanières françaises et britanniques pour pouvoir les récupérer. Ils prennent l'avion habillés en costume breton avec leurs tambours de clique et sont contrôlés par les douaniers amusés. Sur place à Jersey, ils remplacent dans les étuis leurs tambours qu'ils laissent sur place par les batteries écossaises. Par les douaniers anglais, ils sont pris pour un quelconque groupe folklorique revenant d'une fête sur l'île de Jersey. C'est ainsi qu'il sera le premier bagad avec une vraie batterie.. Cet élan immédiat est une façon d'exprimer leur fierté culturelle souvent méconnue. Ils sont attendus dans les innombrables fêtes bretonnes, puis en France et à l'étranger. Afin de parvenir à l'efficacité, les cheminots consacrent une à deux répétitions par semaine dans un esprit d'unité et de différenciation.

vignette|Gilles David Porte-drapeau du bagad en 2009 au festival de Cornouaille à Quimper La Kevrenn Alré choisit ses couleurs, le noir pour le costume, directement inspiré de l'habit traditionnel de Locoal-Mendon, et le rouge pour les housses des poches de cornemuses (ornées de franges argentées et de l'insigne de la B.A.S.), tout cela cousu par Marcelle Péron. Concernant l'emblème, Jean découvre chez Dorig Le Voyer une ceinture de chouan et s'en inspire pour tailler dans des plaques de laiton le cœur chouan que chaque musicien portera. Pierre Guillet, lui, trouve l'autre emblème qui est la faux, plus symbolique de ce sentiment d'appartenance qui les anime. À chaque défilé, Job Gourif porte sa faux en tête tel un drapeau. Le drapeau breton sera orné du dernier emblème qu'est la chouette, une autre référence à la chouannerie, cette révolte paysanne contre le pouvoir révolutionnaire français, conduite en Basse-Bretagne par Georges Cadoudal.

Le train est en marche Presque tous issus du milieu corporatif des cheminots, les sonneurs sont encore jeunes, entre 25 et 35 ans. Avec une cohésion renforcée, l'ensemble devient très populaire. Le groupe, qui ne cesse de grandir, s'élargira avec les premiers enfants des sonneurs qui suivent leurs papas lors des sorties avec leurs mamans jamais très loin. Par exemple, Georges Olliveaud, cinq ans, et Jean-Yves Péron, font leurs premières sorties en 1952. Certains membres comme Claude Bouchez, l'un de la dizaine de non cheminots, ou le carnacois Jean Piedcoq, accompagnaient le cercle de Carnac. Les deux groupes se sont parfois regroupés comme pour les semaines folkloriques de Périgueux ou le centenaire de la ligne SNCF Paris-Le Mans en 1954. Avec la dispersion des danseurs, le cercle décide de se dissoudre et d'offrir sa caisse au bagad.

Les souvenirs du bagad sont marqués par ses passages aux fêtes de Cornouaille à Quimper, . En 1953 notamment, alors que le bagad avance lentement derrière sa faux et le seul drapeau breton du défilé, le public puis les officiels de la tribune se lèvent dans un impressionnant silence. La froideur de certaines grandes villes contraste avec la vie au pays. Ils défilent par exemple entre les immeubles et sans public à Athis-Mons en région parisienne ou en banlieue lyonnaise. Mais ils sont chaleureusement reçu à Bordeaux par exemple, accueillis par Jacques Chaban-Delmas, à Strasbourg, Toulouse, Orléans ou encore en Yougoslavie. Grâce à son adhésion à l'Union artistique et intellectuelle des cheminots français (UAICF), il bénéficie d'avantages pour voyager en train. Moins de dix ans après la guerre, il est invité en Allemagne et s'y rend sans difficultés.

En ces années 1950, la force du peuple dans son sursaut est porteuse pour la musique et la danse, qui apportent une alchimie en émotions. Le groupe joue sa « marche de Cadoudal », devenue son hymne de bataille, en se faisant aussi des « alliés ». Le cercle celtique Tud an Hent Houarn (ceux du chemin de fer) de la SNCF à Paris devient un point de rassemblement des bretons émigrés, régulièrement renforcé par les femmes de la Kevrenn Alré qui trouvent un moyen d'expression par la danse. Elles dansent même parfois avec le cercle et le bagad rassemblés.

Les années 60 : entre doutes et espoirs Dès le milieu des années soixante, le bagad connaît un essoufflement et un déclin jusqu'à la fin des années 1960. Tout d'abord, la grande famille a donné naissance à beaucoup d'autres qui doivent concilier vie familiale, professionnelle et de groupe. Des couples de sonneurs se forment pour animer fêtes et mariages. La BAS entame un virage musical plus marqué. Des jeunes sonneurs vont réévaluer le niveau technique et se former en Écosse pour intégrer non plus le doigté de la veuze mais le jeu écossais et se procurer de vraies cornemuses écossaises. Cela amène certains à renoncer définitivement à la musique bretonne et à la Kevrenn Alré. La radio diffuse des musiques qui donnent des envies de changement et de danser librement. Les nouvelles recrues sont rares, l'incertitude est forte face à une cohésion et une force initiales sévèrement diminuées. D'autre part, la fermeture du dépôt SNCF d'Auray supprime plus d'une centaine de postes et le local de répétition. Un autre local est trouvé à la caserne Duguesclin mais les sonneurs sont mutés dans d'autres gares éloignées et c'est une perte pour l'économie locale. Le départ de plusieurs sonneurs est difficile à vivre : la grande famille se disperse.

Les fondateurs Jean Péron et Pierre Guillet cherchent à assurer la relève. Chez des jeunes dont la rupture était presque totale avec un héritage culturel non relayé, ils décident de le combler auprès des enfants des cheminots. Chaque jeudi, Jean puis Pierre animent un atelier découverte sur l'histoire de la Bretagne, les légendes, le monde celtique, choses que leurs parents portaient en eux de manière naturelle sans penser à leur transmettre. Développant un fort sentiment d'appartenance, ils seront ainsi déterminants pour l'avenir du bagad. Mais ce relais n'est pas sans faille, entre des vétérans qui ne se reconnaissent pas tout à fait dans la relève qui, sans état d'âme, se mettra à apprendre la musique avec une frénésie aussi rigoureuse que nouvelle. Cette technicité amène les anciens à remettre en cause leur jeu et l'apprentissage autrefois basé sur l'oralité.

Le passé prestigieux et le futur incertain ont finalement amorcé un dynamisme nouveau. Michel Demion, sonneur de la Kevrenn Brest Saint-Mark, apporte son expérience et sa créativité en 1965 pour que le bagad reprenne confiance. Il sait que le renouveau passe par la formation des instrumentistes. Avec quelques membres, dont le penn soner Jean-Yves Peron, il participe à un voyage d'étude en Écosse. En 1966, Yves Hercelin, âgé de 15 ans, entre à la Kevrenn parrainé par Jacques Arhuis, sans savoir jouer d'un instrument mais attiré par les voyages. Malgré sa préférence pour la bombarde, Michel Demion l'oriente vers la cornemuse. Après des stages BAS, il rejoint le pupitre un an plus tard et en prend la direction en 1970. Ces stages sont une motivation supplémentaire pour les sonneurs.

vignette|gauche|Roland Becker au FIL 2012