La famille Peruzzi fut une des lignées bourgeoises les plus influentes et prospères de la république de Florence, en Toscane entre les .

Son ascension s’inscrit dans le contexte du mouvement communal. Les Peruzzi s’illustrèrent sur les plans politique et économique, bénéficiant principalement de leurs liens privilégiés avec la papauté, la maison d'Anjou-Sicile et la couronne d'Angleterre. Ils constituèrent une super-compagnie dont les activités commerciales, financières et manufacturières s’étendaient à travers l’Europe et le bassin méditerranéen. À l’instar d’autres marchands-banquiers florentins, certains Peruzzi pouvaient contourner la loi pour parvenir à leurs fins. Leur déclin relatif commença au milieu du à la suite de leur retentissante faillite. Ils préservèrent tout de même l’essentiel de leur fortune et demeurèrent présents sur la scène politique. Ils participèrent à divers complots de près ou de loin pour retrouver leur pouvoir d’antan. Leurs échecs et l’avènement du règne des Médicis, au milieu du , consacra leur marginalisation politique. Leur passage laissa des traces qui feront leur renommée.  

Les origines et l’ascension de la famille Peruzzi vignette|La Torre dei Peruzzi à Florence. Le plus lointain ancêtre connu de la famille Peruzzi est Ubaldino di Peruzzo, domicilié en 1150 dans le village de la Ruota situé dans le Valdarno, près de la ville de Florence. Peut-être fonde-il une « consorteria » (une coterie), dans l’esprit du « campanilismo », qui entraînait les clans familiaux à se livrer à des guerres de clocher pour faire valoir leurs intérêts politiques et économiques. Quoi qu’il en soit, les Peruzzi s’installent ensuite à Florence. En 1203 Guido Peruzzi devient un Conseiller de la cité. Les Peruzzi intègrent la corporation marchande du change et de la laine (Arte di Calimala), puis plus tard, celle des banquiers et des changeurs de monnaie (Arte del Cambio).. Le nom des Peruzzi apparaît dans les affaires bancaires françaises en 1248. La première attestation d’une compagnie des Peruzzi date de 1274, celle de Filippo.. Il semble aussi qu’une petite succursale des Peruzzi est présente à Naples dès les années 1270..

Les Peruzzi qui hissèrent la « casato » (la maison) dans les hautes sphères du pouvoir furent Filippo et Arnoldo, fils d’Amedeo di Filippo di Peruzzi. Chacun d’eux forma une branche distincte de la lignée. À cette époque les cités italiennes se divisaient entre les partisans de l’empereur (gibelins) et de la papauté (guelfes). Au début des années 1260, Filippo en tant que conseiller de Florence est gibelin, tandis que la branche d’Arnoldo est guelfe. Dans l'opposition au sein de la cité, ce dernier contribue à lever des fonds secrètement pour chasser les gibelins avec l'aide militaire de . Après la défaite de ceux-ci à Bénévent en 1266 et à Tagliacozzo en 1268, Filippo est contraint à l'exil, se fait peut-être mercenaire, tout en menant à bien ses affaires, avant de revenir à Florence en 1280 dans le sillage de la réconciliation entre les guelfes et les gibelins. L’instauration d'un nouveau gouvernement bourgeois est consacrée par les ordonnances de justice qui excluent du pouvoir la plupart des anciennes familles aristocratiques (les Magnats).. Les deux branches de la famille Peruzzi se réunissent et ses membres deviennent d’éminents représentants de la république de Florence. Trois d’entre eux la servent comme prieurs, le plus haut poste du gouvernement, entre 1282 et 1292.

Le palais des Peruzzi est bâti durant cette période, dans le « sestiere » de l'Église San Pier Scheraggio, le centre politique de Florence tout au long du XIIIe siècle.. L’union de la famille est consacrée par la création d’une compagnie spéciale divisée en deux parts égales, entre Arnaldo et Filippo, une pour acheter des terres dans le « contado », l’autre pour l’acquisition de bâtiments en ville, chacune s’appuyant sur des livres de comptabilités conjoints. Arnoldo en 1289, s’occupant de la succursale de Naples, sert de conseiller à Charles II. Celle-ci exporte des grains de Brindisi en Grèce par les bateaux de l’ordre des Templiers, gère les marais salants de la papauté, fait le commerce du sel et est implantée au Proche-Orient..

Jusqu’à sa mort en 1303, Filippo et la famille réussissent à traverser sans trop de dégât cette période très houleuse politiquement. Ils ne sont pas atteints par les ordonnances de justice de 1292 contre les Magnats et ils évitent aussi d’être emportés dans la tourmente entre les guelfes Blancs et Noirs. S’ils s'élevèrent socialement grâce à la papauté et à la couronne française, ils auraient néanmoins financé l’expédition de Philippe le Bel en 1303 pour citer Boniface VIII à comparaître devant le clergé de France, lors de ce qui est connu comme l'attentat d'Anagni.

Réseau politique, commercial et financier des Peruzzi La papauté, les Angevins et des marchands-banquiers florentins trouvèrent des intérêts communs, essentiellement politiques et financiers, à s'opposer aux ambitions impériales des Hohenstaufen. Dès la fin des années 1260, les Angevins s’emparent du pouvoir à Naples avec l’aide des bourgeois guelfes florentins et chassent les gibelins de Florence. Grâce à ces alliances, des marchands-banquiers florentins constituèrent des super-compagnies (celles des Bardi, des Acciaiuoli, des Franzesi, et des Peruzzi). Leurs capitaux initiaux découlaient de trois sources complémentaires : des foires de champagnes où commerçaient des marchands-banquiers florentins ; des revenus de l’Église à travers l’Europe que ces derniers gérèrent à partir des années 1270 ; des ressources du Sud de l’Italie que les forces angevines leur permirent d’acquérir.

La « super-compagnie » des Peruzzi C’est durant la période allant de 1292 à 1303 que la compagnie familiale des Peruzzi devient une super-compagnie, formant une société incorporée constituée d’actionnaires mais dont le contrôle majoritaire demeurera entre les mains des membres du clan Peruzzi jusque dans les années 1330. Ces super-compagnies se caractérisaient par l’intégration et la concentration de divers secteurs d’activités (commerciaux, manufacturiers, financiers), dont les ramifications faites de différentes branches et filières se déployaient à travers l’Europe, la côte africaine et le bassin méditerranéen d'est en ouest. Les fonds de la super-compagnie se composaient de deux éléments principaux, soit le capital social (la somme des apports de chaque associé à la compagnie) et les dépôts (les investissements du personnel et des particuliers rapportant un intérêt fixe de 7 à 8 % par an pour les uns et de 6 à 10 % pour les autres).

Les marchandises que ces super-compagnies trafiquaient se répartissaient en quatre catégories principales (les denrées alimentaires, les objets vestimentaires, les produits exotiques, les armes et les métaux). Elles s’adonnaient aussi au change et à la banque, effectuant pour elles-mêmes ou pour des tiers des transactions financières à travers leurs réseaux de succursales, que ce soit en florins ou en toutes sortes de monnaies, autant que par l'entremise d'un vaste système de crédit alimenté par les lettres de change. Leurs multiples compétences et connexions leur permettaient de s’adonner à d’autres activités afférentes, telles que l’assurance, la frappe de monnaie (de fiorino ou autres), le service postal, la transmission d’informations.

Concernant les bénéfices des super-compagnies, les Peruzzi au début du XIVe siècle versaient en dividende en moyenne 16% à leurs associés. Les inégalités économiques de l’époque transparaissent en considérant que le revenu annuel moyen d’un ouvrier spécialisé représentait 5% (66 lires) de celui de l’une des branches familiales du clan Peruzzi (1219 lires). Les conditions de vie devaient être encore moins faciles pour la plupart des personnes qui n’étaient pas aussi bien qualifiées.

Partenariat avec les Angevins Florence pouvait difficilement se passer des grains du sud de l’Italie. Les prêts des bourgeois florentins consentis à la maison d'Anjou-Sicile avaient pour fonction de lui en assurer un approvisionnement constant et de leur procurer divers privilèges, tels que des sauf-conduits, des monopoles sur les marchés, les ressources naturelles et les produits agricoles, des droits d’exportation concernant les ports d’Apulie, des exemptions fiscales diverses et même le contrôle direct des taxes portuaires dans les provinces adriatiques du royaume de Naples. Par exemple les Peruzzi, en 1304-1305, prêtent à Charles II plus de 9000 onces d’or pour financer la répression d’une insurrection en Sicile, dans la foulée des Vêpres siciliennes. En 1308, ils sont chargés de collecter les taxes liés à l’exportation de grains provenant des Abruzzes, un secteur commercial qui, de surcroît, était en grande partie sous leur contrôle. Les marchands-banquiers florentins bouclaient la boucle en exportant leurs propres productions de textiles (à partir de la laine anglaise, flamandes et française, et parfois même du sud de l’Italie) soit vers celui-ci ou vers les cités du nord qui n’en manufacturaient pas, telles que Gênes, Venise et Sienne. Il n’est pas anodin de souligner que le roi Robert Ier de Naples logea au palais des Peruzzi en 1310.

Partenariat avec la couronne britannique Les Bardi étaient implantés en Angleterre depuis 1267 et les Peruzzi les rejoignirent peu de temps après. Les marchands-banquiers florentins contractaient avec les producteurs de laine, dont les monastères étaient parmi les plus importants, et les revendaient à leurs manufacturiers et à leurs clients en Flandres ou ailleurs dans la péninsule italienne. Aussi les prêts consentis à la couronne britannique par les Peruzzi, notamment basés sur des gages pris sur les mines d'argent du Devon, leur procuraient des avantages commerciaux et fiscaux.

Droit commercial, fraudes fiscales et détournements de fonds L’omniprésence des marchands-banquiers florentins leur permis de déployer, à travers les diverses juridictions sur lesquelles s’étendaient leurs réseaux, un éventail de stratagèmes pour profiter de leur statut informel, notamment en multipliant les citoyennetés, en contournant les lois, en échappant à la fiscalité. Ils pouvaient usurper l’identité de marchands-banquiers italiens d’autres cités afin de bénéficier de leurs avantages commerciaux, ou encore éviter d’être inculpés ou de se faire expulser.

Au moins deux histoires de détournements de fonds concernant la super-compagnie des Peruzzi  sont connues à ce jour. La première remonte à la fin des années 1320. Tommaso di Arnoldo Peruzzi, le chef de la compagnie depuis 1303, emmène en procès un de ses facteurs d’une succursale anglaise, Silimmanno, pour avoir surfacturé des comptes et détourner des fonds avec l’aide de son frère, d’un orfèvre peu scrupuleux et peut-être même du directeur de la filiale. Cette affaire révèle des liens obscurs entre la super-compagnie, ses investisseurs et le milieu interlope de l’époque.

L’autre histoire se déroule juste avant que la compagnie des Peruzzi ne fasse faillite. En 1341, certains membres du « popolo grasso» semblent vouloir profiter de leurs fonctions politiques pour détourner les fonds publics en faveur de leurs portefeuilles. Pacino di Tommaso Peruzzi est un de ceux-là. Il aurait empoché une partie des impôts de la cité, comme l’indique l'enquête menée en 1343 par Gautier VI de Brienne durant son bref et tumultueux règne à Florence.

L'Angleterre, le déclin et la faillite de la super-compagnie des Peruzzi Des compagnies de marchands-banquiers connaissent diverses difficultés financières dès le tournant du début du XIVe siècle. Les conflits entre les rois français et anglais n’aident rien à l’affaire. Le monarque français expulse la plupart des Lombards au crépuscule du XIIIe siècle, tandis que les faillites des compagnies florentines auprès de la couronne britannique se succèdent.