Pedanius Dioscoride (en Pedánios Dioskourídēs), est né entre les années 20 et 40 ap. J.-C., à Anazarbe en Cilicie (une province romaine située au sud-est de l'actuelle Turquie) et mort vers 90 ap. J.-C et est un médecin, pharmacologue et botaniste grec. Son œuvre a été une source de connaissances majeures en matière de remèdes de nature végétale, animale ou minérale durant les que couvrent les époques de l'Empire romain, de l'Empire byzantin, de la période arabe classique et du Moyen Âge au début de l'époque moderne en Europe.
Il est l'auteur du traité , Peri hulês iatrikês, « À propos de la matière médicale », œuvre rédigée en grec ancien mais plus connue sous le nom latin de De materia medica.
Biographie vignette|Portrait miniature tiré d'un codex de l'université de Graz (Codex medicus Græcus 1). Nous possédons peu d'éléments sur la vie de Dioscoride. D'après les écrits du médecin grec Galien du , Dioscoride serait né à Anazarbe, dans la province romaine de Cilicie, en Anatolie méridionale, non loin de Tarse, une ville prospère et rivale d'Anazarbe. On ignore aussi bien sa date de naissance que celle de sa mort. En comparant les passages parallèles de l’Histoire naturelle de Pline l'Ancien et du De materia medica de Dioscoride, John Scarborough en conclut que ce dernier devrait être né à l'époque du règne de Tibère (14-37) ou de Caligula (37-41). Plus précis, Alain Touwaide avance l'année 25 de notre ère. Pline, son contemporain, a consacré deux livres (les XXVI et XXVII) de son Histoire naturelle aux plantes médicinales. Tous les deux ont dû rédiger leurs ouvrages sur les remèdes naturels durant à peu près la même période mais sans se connaître, car sans jamais citer leurs travaux respectifs. Dioscoride dédie son travail à Areius, un enseignant respecté de Tarse qui l'a encouragé dans son travail. Mais on ne sait pas s'il fut son élève et quelle formation médicale il a reçue. Toutefois, Marie Cronier pense que Areius fut probablement son maître. Il pourrait avoir fait ses études médicales à Tarse ou, pour certains spécialistes, à Pergame et Alexandrie.
Dioscoride indique dans sa préface que depuis son enfance, il a toujours manifesté le plus vif intérêt pour la matière médicale et, dit-il en s'adressant à Areius, « j'ai parcouru beaucoup de territoires — parce que vous savez que j'ai mené une vie militaire — pour collecter, avec vos encouragements, la matière de cinq livres ». Faut-il en conclure qu'il fut un médecin militaire comme on l'a souvent affirmé ? Rien n'est moins sûr pour les historiens contemporains. Il se pourrait que l'allusion à sa « vie militaire » ne soit qu'un moyen rhétorique pour indiquer la vie rude du voyageur qui allait par monts et par vaux pour recueillir les savoirs médicinaux. Peut-être vivait-il en exerçant la médecine, suivant le modèle d'Hippocrate qui soignait les patients en allant de ville en ville, tout en approfondissant ses connaissances médicales. Peut-être aussi, a-t-il parcouru la campagne pour récolter les plantes médicinales, les préparer et les vendre. Ces deux activités étaient connues dans l'Antiquité sous les noms de rhizotomos, « coupeur de racine » (ramasseur de plantes, herboriste) et de pharmakopôlês , « vendeur de drogues ». Le rhizotomos se charge de la cueillette des plantes qu'il remet au pharmacopolès qui a la responsabilité de la composition des remèdes et de la vente.
Pour écrire son ouvrage sur la matière médicale (Peri hulês iatrikês) il a dû bénéficier des travaux effectués par divers auteurs l'ayant précédé. Mais pour la plupart, ces textes ne nous sont pas parvenus. En comparant le contenu de l’œuvre avec celle de son contemporain Pline l'Ancien, Histoire naturelle, sur le même sujet, Marie Cronier estime que la rédaction a dû se faire dans le troisième quart du .
Histoire des matières médicales En Europe Considéré comme un manuel de référence dans le domaine de la pharmacologie européenne et musulmane, De materia medica fut conservé et se propagea tout au long de l'Antiquité et du Moyen Âge, par des copies du texte grec sur papyrus, parchemin et papier et à travers ses traductions en latin, syriaque, arabe, persan et langues européennes.
Jusqu'au début du , l'ouvrage fut abondamment recopié (et plus ou moins remanié) et l'objet de quelques exégèses, sans qu'il soit porteur d'un progrès notable dans l'analyse botanique ou thérapeutiqueNotamment en Europe, où « les médecins continuent d'utiliser, sans aucun sens critique, les anciennes versions erronées des herbiers classiques... On ne recourt à l'observation méthodique des plantes dans aucun ouvrage de l'époque » (Magnin-Gonze, Histoire de la botanique, 2004, ). Le tournant s'opère à l'époque de la Renaissance, où les riches commentaires du médecin Mattioli apportent une contribution nouvelle à la matière médicale et en annoncent d'autres tant dans les prescriptions médicales qu'en botanique, comme ce fut le cas des études de terrain précises faites aux siècles suivants, par les botanistes Joseph Pitton de Tournefort et John Sibthorp. À la même époque, Charles Plumier nomma le genre Dioscorea en son honneurLucile Allorge, Olivier Ikor, La fabuleuse odyssée des plantes : les botanistes voyageurs, les Jardins des Plantes, les herbiers, 2003, Éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 157. .
Par la suite, le texte de Dioscoride cessa peu à peu d'être l'ouvrage de référence de la matière médicale. Quand les développements des sciences biologiques et de la chimie ouvrirent un nouveau paradigme de l'évaluation des remèdes, l'objet de la recherche passa de la matière médicale aux principes actifs, de l'écorce de quinquina à la quinine, du pavot à la morphine, etc. Les plantes médicinales laissèrent progressivement la place à des remèdes chimiques aux doses parfaitement contrôlées et le nom de Dioscoride fut largement oublié. Les chercheurs ne visèrent plus à s'inscrire dans des lignées les plus longues possibles, mais ambitionnèrent de se positionner à la tête d'une marche en avant de la connaissance.
En Asie Plusieurs des grandes traditions médicales apparues dans l'Antiquité ont produit concurremment, aux alentours du , des ouvrages fondateurs de leur matière médicale respectives (le Shennong bencao jing en Chine, et le Charaka Samhita en Inde). Cependant, les médecines traditionnelles chinoise ou indienne ont offert une évolution contrastée avec la médecine européenne. Au contact de la médecine moderne, elles se sont rationalisées et se sont débarrassées des notions magiques et religieuses, les plus difficilement acceptables de nos jours. Mais alors qu'elles n'ont pas effectué de ruptures épistémologiques avec les principaux concepts des anciennes médecines savantesPour la médecine chinoise : théorie du souffle vital qi 気, yin et yang 阴阳, les cinq phases wuxing 五行, théorie des zangfu 脏腑 organes et entrailles, etc. Pour la médecine ayurvédique : les cinq éléments bhuta भूत, les trois guna, le souffle vital prana, etc., non seulement elles n'ont pas été laminées par la biochimie comme l'a été la médecine gréco-latine, mais elles ont continué à être exercées et même à essaimer dans de nombreuses régions du monde.
En ce qui concerne les anciennes matières médicales, qu'elles soient d'origine chinoise ou indienne, l'analyse chimique et les évaluations cliniques modernes aboutissent immanquablement à des travaux de pharmacognosie, identiques à ceux effectués partout dans le monde (voir par exemple l'ouvrage Pharmacognosie de Jean Bruneton, à valeur totalement universelle, traitant de toutes les plantes médicinales quelle que soit leur origine).
Cadre historique Rome et l'Asie grecque de Dioscoride
Romanisation et hellénisation Au , les Romains affermissent progressivement leur présence en Grèce, jusqu’à ce que finalement, en 146, un consul romain prenne d'assaut Corinthe et fasse de la péninsule un protectorat romain. La Cilicie, la région natale de Dioscoride, est une région côtière dans le sud-est de l'Asie mineure (Anatolie) qui, après avoir été sous la domination de la Syrie des Séleucides, fut intégrée à l'Empire romain par Pompée. Aux environs de 27 après J.-C., sous l'empereur Tibère, après son rattachement à la province romaine de Syrie, elle a dû subir une assimilation culturelle accélérée. Dioscoride dut fréquenter le milieu du pouvoir romain local. L'Asie grecque, soustraite à la zone d'influence des Séleucides, possède des écoles de médecine à Pergame, Smyrne, Éphèse ou dans l'île de Cos, berceau de la médecine hippocratique, qui vont pouvoir prospérer sans subir le moindre dommage de la part des généraux romains victorieux.
Les vastes conquêtes romaines se sont traduites par des phénomènes d’acculturations contrastés : d'un côté une forte emprise du latin et du droit romain en Occident alors que de l'autre, en Orient, une emprise qui reste marginale. Schématiquement, la plupart des régions européennes conquises sont romanisées alors que dans la Grande Grèce, ce sont les conquérants romains qui s'hellénisent au contact des Grecs. Selon le vers célèbre d'Horace, « la Grèce conquise conquit son farouche vainqueur et apporta ses arts au Latium... » (Épîtres, II, 1, 156). Par paliers, Rome va assimiler l'hellénisme culturel non sans susciter la réaction de quelques « vieux Romains » pour défendre l'identité culturelle romaine.
Longtemps, les élites romaines manifestèrent des réactions d'attraction-répulsion vis-à-vis de la pensée spéculative grecque. Au , plusieurs décrets entraînèrent l'expulsion de trois philosophes grecs qu’Athènes avait envoyés au Sénat romain en 155 avant J.-C. Ils effrayèrent à ce point Caton qu'il les fit chasser au plus vite. L. Mummius qui avait brutalement mis à sac Corinthe, la métropole de l'art, fait par ailleurs envoyer à Rome les chefs-d’œuvre de la statuaire et de la peinture et joint au butin des esclaves instruits, des pédagogues et des médecinsPolybe, Hist. IX, 10..
La médecine du paterfamilias résiste à l'hippocratisme grec À Rome, traditionnellement, les soins de la maisonnée relevaient du paterfamilias et reposaient sur les vertus du chouCaton, dans son Traité d'agriculture prône les vertus préventives et curatives du chou, « le roi des légumes », souverain sous toutes ses formes contre la goutte, la mélancolie, les palpitations et sur quelques incantations contre les cas de luxations et de fractures, le reste n'étant que mensonges des Grecs. Le peuple romain n'a jamais attribué à l'art médical une très grande dignité. Le peu d'estime pour ceux qui exerçaient cette activité a fait que pendant longtemps, quelques grandes familles possédaient un médecin-esclave pour leur usage privé.
Pline l'Ancien, qui n'était pas médecin mais un encyclopédiste romain contemporain de Dioscoride, consacre plusieurs livres de sa monumentale Histoire naturelle à la médecine. Il commence son livre XXIX en affirmant qu'il est le premier à traiter dans la langue latine de l'art médical. Il se livre ensuite à un réquisitoire impitoyable contre les médecins grecs. Il rapporte ces paroles de Caton dans ses préceptes à l'intention du fils : Ces préjugés anti-médicaux découlent du fait que les premiers professionnels de la médecine n'étaient pas des Romains authentiques, qu'ils jargonnaient dans une langue incompréhensible, qu'on les disait avides car ils faisaient payer des services qui jusque-là n'étaient pas rétribués. La médecine est jugée comme un art étranger, suscitant une opposition surtout morale et patriotique du peuple romain.
Les prédécesseurs de Dioscoride