L'expérience de Milgram est une étude de psychologie sociale menée par Stanley Milgram en 1963. Elle a pour but d'étudier le comportement humain face à l'autorité et la soumission à celle-ci, et consiste à tester la capacité des individus à obéir, même si cela implique d'infliger des souffrances à autrui. L'expérience a suscité de nombreux commentaires dans l'opinion publique, ainsi que dans le milieu de la psychologie et de la philosophie des sciences, et a inspiré de nombreuses œuvres de fiction ou de télévision.
Déroulement de l'expérience thumb|left|Reconstitution de l'expérience de Milgram (extrait).. thumb|Fac-similé de l'annonce publiée en 1961 par l'équipe de S. Milgram. Entre 1960 et 1962, l'équipe du professeur Milgram fait paraître des annonces dans un journal local pour recruter les sujets d'une apparente expérience sur l'apprentissage. La participation dure 1 heure et est rémunérée , plus pour les frais de déplacement, ce qui représente à l'époque une bonne somme, étant donné que le revenu mensuel moyen en 1960 est de - Département du Commerce des États-Unis, .. L'expérience est présentée comme une étude scientifique de l'efficacité de la punition sur la mémorisation.
La majorité des variantes de l'expérience a lieu dans les locaux de l'université Yale (New Haven, Connecticut). Les participants sont des hommes et des femmes de , issus de tous les milieux et avec différents niveaux d'éducation. L'expérience telle que présentée met en jeu trois personnages : un élève (), qui s'efforce de mémoriser des listes de mots et reçoit une décharge électrique en cas d'erreur ; un enseignant (), qui dicte les mots à l'élève et vérifie les réponses. En cas d'erreur, il envoie une décharge électrique destinée à faire souffrir l'élève ; un expérimentateur (), qui représente l'autorité officielle, vêtu d'une blouse grise de technicien, et sûr de lui..
L'expérimentateur et l'élève sont en réalité deux comédiens. thumb|L’expérimentateur (E) amène le sujet (S) à infliger des chocs électriques à un autre participant, l’apprenant (A), qui est en fait un acteur. La majorité des participants continuent à infliger les prétendus chocs jusqu'au maximum prévu () en dépit des plaintes de l'acteur. L'enseignant, qui est le seul sujet de l'expérience réelle visant à étudier le niveau d'obéissance, ou encore la « soumission à l'autorité » se voit décrire les conditions de l'expérience portant prétendument sur la mémoire. On l'informe qu'un tirage au sort avec l'autre participant leur attribuera le rôle d'élève ou d'enseignant. On le soumet à un léger choc électrique de pour lui montrer quel type de souffrance l'élève peut recevoir, et pour renforcer sa confiance sur la véracité de l'expérience. Une fois que le cobaye a accepté le protocole, un tirage au sort truqué est effectué, qui le désigne systématiquement comme enseignant.
L'élève est placé dans une pièce distincte, séparée par une fine cloison, et attaché sur une chaise électrique (en apparence). L'enseignant-cobaye est installé devant un pupitre muni d'une rangée de manettes et reçoit la mission de faire mémoriser à l'élève des listes de mots. À chaque erreur, l'enseignant doit enclencher une manette qui, croit-il, envoie un choc électrique de tension croissante à l'apprenant ( supplémentaires à chaque décharge, selon ce qui est écrit sur le pupitre). Le sujet est prié d'annoncer à haute voix la tension correspondante avant de l'appliquer. Naturellement, les chocs électriques sont fictifs.
Les réactions aux chocs électriques sont simulées par l'apprenant. Le comédien qui simule la souffrance a reçu les consignes suivantes : à partir de , il gémit ; à , il se plaint à l'expérimentateur qu'il souffre ; à , il hurle ; à , il supplie d'être libéré ; à , il lance un cri violent ; à , il annonce qu'il ne répondra plus. Lorsque l'apprenant ne répond plus, l'expérimentateur indique qu'une absence de réponse est considérée comme une erreur. Au stade de , la majorité des enseignants-sujets manifestent des doutes et interrogent l'expérimentateur qui est à leur côté. L’expérimentateur est chargé de les rassurer en leur affirmant qu'ils ne sont pas tenus pour responsables des conséquences. Si un sujet hésite, l'expérimentateur a pour consigne de lui demander d'agir.
Si un sujet exprime le désir d'arrêter l'expérience, l'expérimentateur lui adresse, dans l'ordre, ces réponses. : « Veuillez continuer s'il vous plaît » ; « L'expérience exige que vous continuiez » ; « Il est absolument indispensable que vous continuiez » ; « Vous n'avez pas le choix, vous devez continuer ».
thumb|left|L'apprenant s'écrie « Je ne veux pas continuer ! » en s'adressant au sujet (simulation). Si le sujet souhaite toujours s'arrêter après ces quatre interventions, l'expérience est interrompue. Sinon, elle prend fin quand le sujet a administré trois décharges maximales () à l'aide des manettes marquées de trois « X » situées après celles faisant mention d'« Attention, choc dangereux »Pages 19 à 21..
À l'issue de chaque expérience, un questionnaire et un entretien avec le cobaye jouant l'enseignant permet de recueillir ses sentiments et d'écouter les explications qu'il donne à son comportement. Cet entretien vise aussi à le réconforter en lui révélant qu'aucune décharge électrique n'a été appliquée, en le réconciliant avec l'apprenant, et en lui disant que son comportement n'a rien de sadique et est tout à fait normal.. Un an plus tard, le cobaye recevait enfin un dernier questionnaire sur son sentiment à l'égard de l'expérience, ainsi qu'un compte rendu détaillé des résultats de cette expérience.
Contexte
Cette expérience eu lieu en 1963 et s'inscrit dans un contexte historique important. En effet, le souvenir de la Seconde Guerre mondiale était encore proche et cette expérience permettait aussi de « comprendre » qu'il y eut un lavage de cerveau pour les soldats allemands lors de la Shoah et une fois de plus la soumission à l'autorité. Certains chercheurs soulignent cependant que l’expérience ne reproduit pas la complexité idéologique et la durée d’une guerre génocidaire.
Variantes
Au total, dix-neuf variantes. de l'expérience avec sont réalisées, permettant ainsi, en modifiant la situation, de définir les véritables éléments poussant une personne à obéir à une autorité qu'elle respecte et à maintenir cette obéissance.
Ces variantes modifient des paramètres comme la distance séparant le sujet de l'élève, celle entre le sujet et l'expérimentateur, la cohérence de la hiérarchie ou la présence de deux expérimentateurs donnant des ordres contradictoires ou encore l'intégration du sujet au sein d'un groupe qui refuse d'obéir à l'expérimentateur.
La plupart des variantes permettent de constater un pourcentage d'obéissance maximum proche de 65 %. Il peut exister des conditions extrêmes allant d'un comportement de soumission à l'autorité élevé (près de 92 %) dans le cas de chocs administrés par un tiers à un comportement de soumission faible (proximité du compère recevant les chocs) ou nul (décrédibilisation de l'autorité).
Tableau des variantes Voici un tableau synthétique de ces variantes de l'expérience de Milgram classées par types, et leurs résultats : Variante Sujets Choc maximal moyen Choc maximal () Type Variation Sujets Pourcentage Proximité de l'élève. Rétroaction à distance (variante de base) 40
26 65 % Rétroaction vocale 40
25 62,5 % Proximité 40
16 40 % Contact 40
12 30 % Importance de l'autorité. Nouvel environnement 40
26 65 % Changement de personnel 40
20 50 % Absence de l'expérimentateur 40
8 20 % Immeuble de bureaux à Bridgeport 40
19 47,5 % Sujets féminins. Rétroaction à distance 40
26 65 % Rôle du groupe. Deux pairs se rebellent 40
4 10 % Un pair administre les chocs 40
37 92,5 % Limitations de l'élève et personnalité du sujet Conditions préalables à la participation 40
16 40 % Le sujet choisit le niveau de choc 40
1 2,5 %Le pourcentage de sujets administrant le choc maximal ne doit pas être interprété comme une mesure de l'obéissance puisque le sujet est libre de fixer le niveau de choc. Changement de statut. L'élève demande à recevoir les chocs 20
0 0 % Un individu ordinaire donne les ordres 20
4 20 % Le sujet est spectateur 16
11Tous les participants ont manifesté leur opposition verbalement. Ce nombre correspond à ceux qui n'ont pas entrepris de s'opposer physiquement à la poursuite de l'expérience en quittant la salle ou en s'interposant. 68,75 % L'autorité dans le rôle de la victime 20
0 0 % Troubles au sein de l'autorité. Deux autorités, ordres contradictoires 20
0 0 % Deux autorités, une dans le rôle de la victime 20
13 65 %
Résultats Lors des premières expériences menées par Stanley Milgram, 62,5 % (25 sur 40) des sujets menèrent l'expérience à terme en infligeant à trois reprises les prétendus électrochocs de . Tous les participants acceptèrent le principe annoncé et, finalement après encouragement, atteignirent les prétendus. La moyenne des prétendus chocs maximaux (niveaux auxquels s'arrêtèrent les sujets) fut . Toutefois, chaque participant s'était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner l'examinateur. Beaucoup présentaient des signes patents de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations verbales, rires nerveux).
Milgram a qualifié à l'époque ces résultats . Des enquêtes préalables menées auprès de avaient établi une prévision d'un taux de sujets envoyant de l'ordre de 1 pour 1000 avec une tendance maximale avoisinant les Serge Moscovi, Psychologie Sociale, , , 2005, Paris, ..
Analyse de Milgram En plus des nombreuses variantes expérimentales qui permettent de mettre en valeur des facteurs de la soumission, Stanley Milgram propose dans son livre paru en 1974 une analyse détaillée du phénomène. Il se place dans un cadre évolutionniste et conjecture que l'obéissance est un comportement inhérent à la vie en société et que l'intégration d'un individu dans une hiérarchie implique que son propre fonctionnement en soit modifié : l'être humain passe alors du mode autonome au mode systématique où il devient l'agent de l'autorité. À partir de ce modèle, il recherche les facteurs intervenant à chacun des trois stades : Les conditions préalables de l'obéissance : elles vont de la famille (l'éducation repose sur une autorité dans la famille) à l'idéologie dominante (la conviction que la cause est juste, c'est-à-dire ici la légitimité de l'expérimentation scientifique) ; L'état d'obéissance (ou état agentique) : les manifestations les plus importantes sont la syntonisation (réceptivité augmentée face à l'autorité et diminuée pour toute manifestation extérieure) et la perte du sens de la responsabilité. Il constate aussi une redéfinition de la situation en ce sens que l'individu soumis « est enclin à accepter les définitions de l'action fournies par l'autorité légitime » ; Les causes maintenant en obéissance : le phénomène le plus intéressant parmi ceux relevés est l'anxiété, qui joue le rôle de soupape de sécurité ; elle permet à l'individu de se prouver à lui-même par des manifestations émotionnelles qu'il est en désaccord avec l'ordre exécuté.
A contrario, Stanley Milgram s'oppose fortement aux interprétations qui voudraient expliquer les résultats expérimentaux par l'agressivité interne des sujets. Une variante met d'ailleurs en évidence cela, où le sujet était libre de définir le niveau d'intensité. Ici, seule une personne sur les quarante a utilisé le niveau maximal.
Il propose également une série d'arguments factuels pour réfuter les trois critiques qui lui sont le plus souvent adressées : la non-représentativité de ses sujets, leur conviction en ce protocole expérimental et l'impossibilité de généraliser l'expérience à des situations réelles.
Rôle de l’obéissance dans la société