L'arménien classique ou ancien, encore appelé grabar ou krapar (, « littéraire ») est une langue morte appartenant à la famille des langues indo-européennes. Elle fut la langue écrite des Arméniens à partir de la création de l'alphabet arménien par Mesrop Machtots vers l'an 405 jusqu'à une période assez mal définie, que l'on situe à la perte d'indépendance des royaumes arméniens, au cours de la première moitié du . Cette langue demeura dans les milieux les plus lettrés et les plus traditionalistes la langue littéraire jusqu'au . Bien qu'elle ne soit guère utilisée, elle est cependant encore la langue liturgique de l'Église apostolique arménienne et est très étudiée par les linguistes, en raison des importants archaïsmes indo-européens qu'elle comprend et par les historiens, du fait de la richesse des manuscrits arméniens (outre la valeur des œuvres des textes issus d'auteurs arméniens, beaucoup d'écrits originellement en grec ou en syriaque n'ont été conservés que par l'intermédiaire de l'arménien). Perspectives historiques Origines
L'arménien ancien (ou langue grabar) est une langue indo-européenne. Selon une hypothèse aujourd'hui rejetée par les linguistes, les Arméniens auraient fait partie des peuples thraco-illyriens. Depuis les travaux d'Antoine Meillet sur la grammaire comparée des langues indo-européennesAntoine Meillet, Esquisse d'une grammaire comparée de l'arménien classique, Vienne, Mechitharisten-Buchdrukkerei, 1936. et de Hans Krahe sur les substrats paléo-balkaniquesNotamment dans Hans Krahe, Die Sprache der Illyrier I-III, Harrassowitz, Wiesbaden, 1955-1964. La paucité des sources ne permet guère de faire mieux que de dégager un vague fond d'indices d'un substrat ancien qu'il qualifie prudemment de (vieil-européen)., le rattachement de l'arménien aux langues thraco-illyriennes est à exclure. L'hypothèse thraco-illyrienne se réduit aujourd'hui à une parenté possible et vraisemblable entre l'illyrien, le messapien et l'albanais Eric P. Hamp, « The position of Albanian », dans Henrik Birnbaum & Jaan Puhvel (dir.), Ancient Indo-European dialects: proceedings, University of California Press, Berkeley, 1966 ; Bernard Sergent, Les Indo-Européens, Payot, Paris, 1995. Voir aussi l'article illyrien à ce sujet..
Quant aux relations de l'arménien avec les autres langues indo-européennes, presque tous les emprunts lexicaux de l'arménien ancien proviennent du vieux-perse. Certaines de ses caractéristiques grammaticales comme la tendance agglutinante (par opposition aux tendances fusionnelles des autres langues indo-européennes) proviendrait d'un substrat local enraciné dans la région avant son occupation par les Arméniens, qui y voit surtout un lien avec l'ancienne civilisation d'Urartu. Encore une fois, cette hypothèse n'a guère été validée selon les principes de la linguistique historique..
D'une façon plus générale, les linguistes s'accordent pour trouver à l'arménien ancien d'assez nombreuses caractéristiques communes avec le grec ancien et, nettement moins, avec l'albanaisJoseph Marwart, « Le berceau des Arméniens », dans Revue des études arméniennes, t. 8, 1928, .. Un courant de pensée fort amorcé par Holger Perdersen Holger Pedersen, « Armenier », dans Reallexikon der Vorgeschichte, Max Ebert (dir.), Berlin, de Gruyter, 1924. et Antoine Meillet verrait l'arménien comme membre d'un nouvel ensemble gréco-arménien des langues indo-européennes Georg Renatus Solta, Die Stellung des Armenischen im Kreise der Indogermanischen Sprachen, Vienne, Mechitharisten-Buchdrukkerei, 1960 ; Rüdiger S. Schmitt, « Die Erforschung des Klassisch-Armenischen seit Meillet (1936) », dans Kratylos 17 (1972), 1-78 ; Eric P. Hamp, « *gweiHo- ‘Live’ », dans Festschrift Palmer, A. Morpurgo-Davis & W. Meids, Innsbruck, Institut für Sprachwissenschaft, 1976, ; James Clackson, The Linguistic Relationship between Armenian and Greek, Publications of the Philological Society, 30, Blackwell, 1994).. Une tentative de rattacher l'arménien aux langues anatoliennes est restée sans écho William F. Austin, « Is Armenian an Anatolian Language? », dans Language, vol. 18, 1942, .. La position à laquelle souscrivent néanmoins une majorité de linguistes est que l'arménien n'appartient à aucun autre rameau de l'indo-européen qu'au sien propre, lequel ne comporte guère que les différentes formes dialectales de l'arménienBernard Sergent, Les Indo-Européens, Payot, Paris, 1995 ; Anaïd Donabédian & Frédéric Feydit, « La langue : origine et étapes du développement de la langue (grabar, arménien moyen, arménien moderne) », dans Gérard Dedeyan (dir.), op. cit., ..
Mesrop Machtots et la création de l'alphabet L'histoire de la langue grabar débuta véritablement avec Mesrop Machtots, l'inventeur de l'alphabet arménien vers 405 ap. J.-C. En effet, bien que les Arméniens et leur langue soient anciens (les Arméniens s'installèrent sur le haut-plateau arménien vers le ), celle-ci était alors exclusivement orale. L'écriture n'était pas ignorée d'eux, mais on employait alors le grec ou le syriaque (l'araméen)..
thumb|upright|Mesrop Machtots écrivant, tel qu'il est représenté dans un manuscrit daté de 1776.
À cette époque, alors que les rivalités entre l'Empire romain chrétien et la Perse sassanide zoroastrienne ne cessaient de s'exacerber, il parut nécessaire que le royaume tampon entre les deux empires que constituait le royaume d'Arménie, alors sous tutelle perse, s'affranchît de l'influence politique, culturelle et religieuse grecque. La création de l'alphabet arménien répondait à cette nécessité. Les noms de trois hommes ont été associés par la postérité et l'historiographie arménienne à la création de l'alphabet arménien : Mesrop Machtots, bien sûr, mais aussi le patriarche de l'époque, Sahak le Parthe, et le roi Vram Châhpouh (392-414). Il existait cependant un précédent : un alphabet avait en effet déjà été conçu par un évêque syriaque dénommé Daniel, mais celui-ci n'était qu'un outil imparfait pour transcrire la langue arménienne.. Machtots se rendit alors pour un voyage d'étude en Osroène (nord de la Syrie, lieu qui n'était donc pas à proprement parler un foyer de la culture helléniste) : à Amida (Diyarbakır), Édesse et Samosate. À son retour, il proposa un système nouveau (quoique lointainement inspiré du grec), un alphabet phonétique qui serait l'arme de la prise d'indépendance culturelle de l'Arménie qui, ironie de l'Histoire, coïncida à quelques années près avec la perte de son indépendance politique (428). Les premières lignes écrites au moyen de l'alphabet arménien furent les Proverbes de Salomon copiés à Samosate avec l'aide du calligraphe Ruffin. Il s'agissait plus là d'un exercice que du véritable début du travail colossal de traduction qui allait s'ensuivre.
Dès lors, Machtots, revenu à Vagharchapat, capitale de l'Arménie de l'époque, entreprit de diffuser son alphabet : son manuscrit fut reproduit par deux de ses disciples, Hovhan et Hovsep' qui eux-mêmes le firent recopier par leurs élèves. Le premier dessein était de produire une version arménienne de la Bible : l'ouvrage saint constitua ainsi le premier véritable travail de traduction en langue arménienne effectué par Machtots et ses disciples, les saints traducteurs. Le nouvel alphabet fut ensuite diffusé dans tous les territoires de culture arménienne, ceux sous la domination de l'Empire romain inclus.
La langue littéraire était-elle la langue vernaculaire de tous les Arméniens ? Il n'y a guère d'hésitation à prêter aux Arméniens de la fin de l'Antiquité une certaine variété de dialectes, d'abord parce qu'on sait qu'il en était ainsi au cours du Moyen Âge ; ensuite en raison de la géographie du pays, montagneux et enneigé l'hiver : les vallées isolées avaient de fortes dispositions à être le foyer de langues distinctes ; enfin parce qu'un auteur, Fauste de Byzance, au , présente des indices attestant cette hypothèse. Faute de preuve positive, il n'y a toutefois guère de consensus entre les spécialistes..
Âge d'or de la littérature arménienne Très tôt, la littérature arménienne devint florissante. La très grande maturité de la langue est troublante, quelques années seulement après que Machtots eût inventé son alphabet, à tel point que certains savants ont suggéré qu'un premier alphabet perdu ait précédé celui-là. Cette proposition ne se fondant sur aucune preuve formelle, et il semble qu'il ne faut voir là qu'une nouvelle preuve de la vigueur dont peut se prévaloir une culture seulement basée sur l'oralité..
Les premiers artisans de cet âge d'or de la littérature arménienne furent, naturellement, Machtots et ses disciples. Ces derniers furent divisés par lui en deux groupes, l'un chargé de traduire les Pères de l'Église depuis le grec, l'autre depuis le syriaque. Les scribes arméniens entreprirent ainsi de traduire nombre d'écrits religieux, mais aussi des textes profanes, ouvrages de philosophie et de science issus, pour la plupart, d'auteurs grecs. Nombreux sont les textes tels les Chroniques d'Eusèbe de Césarée, dont les originaux furent écrits par des auteurs non-arméniens et qui ne sont restés que par leur traduction en langue arménienne. Ce fut à cette époque qu'une élite intellectuelle arménienne se forma, laquelle allait devenir capable de prendre part aux querelles de dogmes que connut l'Empire romain dans les premiers siècles du Moyen Âge, et à rejeter en connaissance de cause le chalcédonisme. La création d'une langue littéraire et propre à exprimer des abstractions complexes n'est donc pas sans conséquence pour le destin des peuples..
Cette rupture religieuse avec les Grecs (qui fut dans les faits plus progressive que ces dernières lignes laissent à penser, du fait même de l'extrême subtilité des querelles qui séparaient les deux Églises) signifie également la rupture entre les intellectuels arméniens et l'hellénisme pratiqué à Athènes et à Constantinople. Dès lors, une production littéraire originale se développa en Arménie, la scolastique arménienne allait éclore.
Dès les premières années du , plusieurs écrits originaux avaient été rédigés, comme la Vie de saint Grégoire du patriarche Sahak (perdue dans sa version originale), De la réfutation des hérésies du philosophe-théologien Eznik de Koghb, la Vie de Machtots par son disciple Korioun ou lHistoire des Arméniens d'Agathange (qui fut suivie après la mort de son auteur par le Bouzadaran - Բուզադարան - dont l'identité de l'auteur n'est pas certaine). Enfin, ce panorama ne serait pas complet sans le nom du plus grand des auteurs arméniens, Moïse de Khorène, que la tradition rattache à ce même siècle mais qui vécut, selon certains historiens, au . Surtout connu pour ses écrits historiques, il fut fécond dans tous les domaines scientifiques et théologiques.
Après une courte éclipse due aux invasions arabes, la littérature arménienne continua à s'épanouir à la faveur de la paix que ceux-ci avaient apporté aux frontières de l'Arménie en anéantissant l'Empire perse et en forçant l'Empire byzantin à se recentrer sur l'Asie mineure. L'apogée de la littérature arménienne en langue classique vint avec le renouveau de la royauté arménienne sous les Bagratides en Grande-Arménie et dans d'autres royaumes ou principautés arméniens indépendants (Vaspourakan et Tayk notamment). On peut citer à cette époque les noms de Grégoire de Narek qui a su extraire la langue arménienne classique de la liturgie pour l'ouvrir à la poésie arménienne médiévale, et il demeure le grand mystique avec son Livre des Lamentations, Grégoire Magistros (qui fut, pour l'essentiel, un traducteur d'ouvrages grecs), le catholicos Hovhannes (historien), Step’anos Asoghik (historien dont les écrits dépassent le cadre du Proche-Orient) ou encore Aristakès de Lastivert, témoin des drames que connut l'Arménie au cours du .
Vers l'arménien moderne