Théodore Ange Comnène Doukas (désigné généralement en grec comme Θεόδωρος Κομνηνός Δούκας, né entre 1180 et 1185, mort après 1252) fut despote d’Épire et de Thessalie de 1215 à 1230, ainsi que de Thessalonique et d’une bonne partie de la Macédoine et de la Thrace occidentale de 1224 à 1230. Déposé, il demeura la véritable puissance derrière le trône durant les règnes de ses fils Jean et Démétrios sur Thessalonique de 1237 à 1246.
On sait peu de choses sur la jeunesse de Théodore, sinon qu’il appartenait à une famille aristocratique ayant des liens avec les dynasties impériales des Comnène, des Doukas et des Ange. Après la chute de Constantinople aux mains des croisés, il servit l’empereur à Nicée jusqu’à ce qu’il soit rappelé en Épire par son demi-frère Michel auquel il succéda en 1215 et dont il poursuivit la politique d’expansion territoriale. Allié à la Serbie, il étendit son pouvoir sur la Macédoine, menaçant le royaume latin de Thessalonique. La capture de l’empereur en 1217 lui permit d’encercler la ville qui tomba en 1224.
Devenu maitre de Thessalonique, Théodore se fit proclamer « empereur », espérant conquérir Constantinople et se posant en rival de l’empereur qui poursuivait le même objectif à Nicée. Ses plans durent toutefois être mis de côté devant la menace que faisait planer l’Empire bulgare. En 1230, il fut fait prisonnier par le tsar lors de la bataille de Klokotnica. Il resta sept ans en prison où il fut aveuglé, après avoir comploté contre le tsar ; ses possessions furent divisées entre son neveu , qui devint despote d’Épire, et ses frères Manuel et Constantin qui reçurent respectivement Thessalonique et l’Acarnanie. Il fut libéré en 1238 lorsqu’ épousa sa fille Irène. Il évinça alors son frère Manuel du trône de Thessalonique et, ne pouvant régner lui-même en raison de sa cécité, il le remplaça par son fils aîné, Jean Comnène Doukas, qui régna de 1238 à 1244.
En 1241, l’invita à Nicée. Traité avec grand honneur, il devint en pratique le prisonnier de l’empereur qui l’amena avec lui dans sa campagne pour reconquérir Thessalonique. Jean Vatatzès força Théodore à négocier avec son fils, Jean, lequel dut abandonner le titre impérial pour celui de despote et reconnaître la suzeraineté de Nicée. Cinq ans plus tard, Jean Vatatzès devait retourner à Thessalonique pour renverser l’impopulaire Démétrios Comnène Doukas, fils cadet de Théodore, qui avait succédé à son frère Jean en 1244, et annexer la ville à son territoire.
En 1252, Théodore, retiré à Vodena, incita son neveu le despote d’Épire à attaquer , mais l’offensive échoua lors de la bataille de Pélagonia. Théodore fut alors emprisonné à Nicée où il mourut vers 1253.
Jeunesse et premières années de règne
Né entre 1180 et 1185, Théodore était le fils du sebastokratorPour les titres et les fonctions, voir l'article « Glossaire des titres et fonctions dans l'Empire byzantin ». Jean Doukas et de Zoé Doukaina.. Du côté paternel, ses grands-parents étaient Constantin l’Ange et Théodora, une fille de l’empereur (). Son oncle, Andronic, était le père des empereurs ( et ) et () qui étaient donc ses cousins.. Comme la plupart des autres membres de sa famille, il préférait le nom de « Doukas », mais il est également mentionné par les noms de « Comnène Doukas » () ou même de « Grand Comnène » (), que l’on trouvait dans la famille régnante de l’empire de Trébizonde.., à celui d’« Ange » associé aux règnes désastreux qui avaient marqué cette dynastie. Seuls les écrivains postérieurs et les pro-Paléologue, comme Nicéphore Grégoras et Théodore Skoutariotès utilisèrent l’appellation d’« Ange », alors que Georges Akropolitès se réfère à lui comme à un « Comnène » jusqu’à la bataille de Klokotnica en 1230 après laquelle il utilise celui d’« Ange »...
On sait peu de choses sur sa jeunesse.. Après la chute de Constantinople aux mains des croisés en 1204, il suivit Théodore Laskaris en Asie Mineure où celui-ci fonda l’empire de Nicée. Si l’on se fie à une lettre de Georges Bardanès, métropolite de Corfou et un de ses partisans, Théodore rendit de nombreux services à Laskaris « affrontant de nombreux dangers pour lui et conquérant maintes forteresses qu’il soumit au pouvoir de Laskaris.». En 1210, il fut appelé par son demi-frère, , à venir le rejoindre en Épire où ce dernier avait fondé une principauté grecque indépendante.. Michel avait alors besoin d’un homme de sa trempe, son seul fils, le futur , étant illégitime et encore enfant, alors que ses autres frères étaient considérés comme peu aptes à régner. Présageant que le nouvel État pourrait faire concurrence à ses propres visées, Laskaris le laissa partir, mais non sans avoir exigé au préalable que Théodore prêtât serment de fidélité tant à son endroit qu’à l’endroit de ses héritiers.. Avant de se rendre en Épire, Théodore avait épousé Maria Petralipahina dont il eut quatre enfants..
Plusieurs historiens, comme Karl Hopf et Antoine Bon, ont identifié Théodore Comnène Doukas avec un certain Théodore qui apparait dans les textes comme « seigneur d’Argos » et successeur de Léon Sgouros dans sa résistance aux croisés dans le nord-ouest du Péloponnèse. Cette affirmation a été remise en question par Raymond-Joseph Loenertz qui souligne qu’aucune preuve n’étaye une telle affirmation alors qu’il est établi que Théodore était à ce moment au service de Nicée...
Souverain d’Épire
thumb|Expansion du territoire épirote sous les règnes de et Théodore Comnène Doukas.
À partir de 1210, le souverain d’Épire, , s’était lancé dans une politique d’expansion territoriale, principalement aux dépens de son voisin de l’Est, le royaume de Thessalonique. Après divers revers au début, il parvint à conquérir une bonne partie de la Thessalie ; en 1214, Dyrrachium et Corfou tombaient à leur tour... Fin 1214 ou début 1215, Michel fut assassiné par un serviteur... étant trop jeune pour régner et de plus illégitime, Théodore n’eut que peu de difficulté à se substituer au jeune homme. Selon l’hagiographe de sainte Théodora d’Arta, il envoya le garçon et sa mère en exil dans le Péloponnèse pour la durée de son règne.. Il est à noter que même si l’historiographie moderne se réfère à l’État épirote comme au « despotat d’Épire » et donne le titre de despote tant à qu’à Théodore, il s’agit d’un anachronisme, ni l’un ni l’autre n’ayant porté ce titreVoir à ce sujet l’article « Despotat d’Épire ».. fut le premier à porter ce titre dans les années 1230, alors que l’Épire n’est désigné comme despotat dans les sources occidentales qu’à partir du ...
Théodore était à la fois compétent et extrêmement ambitieux. En dépit du serment qu’il avait prêté à Laskaris, il voulut étendre ses possessions non seulement en visant Thessalonique, mais en aspirant éventuellement à conquérir Constantinople et à faire renaitre l’Empire byzantin.. Pour assurer sa frontière nord, Théodore s’allia avec la Serbie et divers clans albanais. La principauté d’Arbanie (Albanie moderne) était déjà dans l’orbite de l’Épire sous . Les liens se renforcèrent lorsque le souverain, , mourut en 1215, laissant la principauté à son épouse, laquelle se hâta de se remarier l’année suivante à un magnat grec du nom de .. Côté serbe, Théodore abandonna la politique d’expansion menée par en direction de Zéta. pour négocier une alliance avec le prince serbe (r. 1196-1228) afin de faire échec aux Bulgares. Les liens entre l’Épire et la Serbie furent à nouveau renforcés par le mariage du frère de Théodore, Manuel Comnène Doukas, à l’une des sœurs d’ vers 1216.. tenta alors de marier l’un de ses fils — selon toute vraisemblance son aîné et héritier, Étienne Radoslav — à Théodora, deuxième fille de , mais le mariage se heurta à l’opposition du métropolite d’Ohrid, Dèmètrios Chomatenos, Théodora étant étroitement apparentée au fiancé par sa mère, Eudokia Angelina, fille d’. En 1217, tenta de contourner la difficulté en se proposant lui-même comme prétendant à la main de la demi-sœur de Théodora, Marie, mais à nouveau Chomatenos opposa une fin de non-recevoir pour les mêmes raisons. Finalement, Étienne Radoslav épousa la première fille de Théodore, Anna, au cours de l’hiver 1219/1220..
Sa position ainsi consolidée, Théodore étendit ses possessions en Macédoine du nord, quoiqu’il soit possible qu’une partie au moins de cette région ait déjà été conquise par après la mort du prince bulgare local, Strez, en 1214. Il n’est pas certain jusqu’à quel point cette expansion provoqua un conflit avec le tsar bulgare Boril (r. 1207-1218), mais on sait qu’en 1217, il était déjà en possession d’Ohrid, de Prilep et de la plus grande partie de la plaine de Pélagonie, au moins jusqu’à Prosek, l’ancienne capitale de Strez, s’approchant du fleuve Strymon.. La capture d’Ohrid, siège de l’archevêché du même nom, s’avéra particulièrement importante puisque ce fut Théodore qui présenta la candidature de Chomatenos au trône épiscopal en 1217, lequel lui retourna cette faveur en devenant le champion des revendications épirotes à l’héritage de Byzance, face à celles de Nicée..
Après la quatrième croisade, le clergé orthodoxe dans les deux principaux États grecs, l’Épire et Nicée, s’était à toutes fins pratiques divisé. En 1208, les Nicéens avaient convoqué un synode qui avait élu Michael Autorianos comme successeur du patriarche de Constantinople laissé vacant par le décès de en 1206. Cette élection n’était guère canonique et dès lors sa légitimité était douteuse. Ceci remettait en question le titre impérial qu’avait assumé Théodore Laskaris, lui-même couronné par Michel Autorianos.. Du côté de l’Épire, deux synodes locaux s’étaient tenus sous pour voir à l’administration de l’Église, l’un à Naupacte sous Jean Apokaukos et l’autre à Ohrid sous Chomatenos. Ce dernier devint bientôt le champion de l’autonomie de l’Épire dans les affaires religieuses et de la nomination des évêques locaux sans obtenir l’approbation du patriarche de Nicée. Cette politique coïncidait avec celle de Théodore, avide d’affirmer son indépendance par rapport à Nicée, et mena bientôt à un conflit ouvert lorsque le patriarche de Nicée, , entreprit de nommer des évêques pour les sièges d’Épire qu’il considérait sous sa juridiction, nominations que les Épirotes se refusèrent d’accepter.. En dépit des liens étroits qu’il entretenait avec l’Épire, exploita cet antagonisme à son avantage en réclamant l’indépendance de l’Église serbe traditionnellement sous la juridiction du métropolite d’Ohrid. Mettant de côté les violentes protestations de Chomatenos, Étienne fit nommer son frère Rastko, renommé Sava, à titre de métropolite autocéphale de Serbie en 1219... Malgré les disputes de ces hommes d’Église, les relations entre Théodore et Étienne demeurèrent cordiales...