L’interdisciplinarité est la notion de travail commensal de personnes ou de plusieurs équipes issues de diverses disciplines scientifiques.
L'intérêt est d'enrichir les approches et solutions en favorisant la créativité et la sérendipité, de faciliter l'atteinte d'un but commun en confrontant des approches différentes d'un même problème. Des concepts proches et complémentaires sont la pluridisciplinarité, la transdisciplinarité et la métadisciplinarité.
L'interdisciplinarité est reconnue comme nécessaire pour résoudre les questions globales et complexes (changement climatique, santé publique, crise écologique ou sociopolitique, paix dans le monde, etc.), mais la structuration de l'enseignement et du monde de la recherche n'a pas favorisé la coopération et l'interdisciplinarité. De plus, les études interdisciplinaires sont d'autant plus difficilement financées qu'elles mobilisent des disciplines éloignées les unes des autres et si elles trouvent un financement, elles seront statistiquement moins citées que les autres (moindre facteur d'impact).
Histoire, richesse initiale et poids actuel du cloisonnement des disciplines L'idée de diviser le savoir et les sciences en catégories clairement distinctes remonterait au moins à Platon et Aristote.
La Renaissance a été plus universaliste puis au Francis Bacon et plusieurs autres philosophes ont déploré la fragmentation de la connaissance.
Cependant avec la découverte de nouveaux territoires géographiques et scientifiques, la croissance de la masse des données scientifiques et du nombre des disciplines a rapidement eu pour effet qu'une seule personne ne pouvait plus cerner ni manipuler seule cette information. L'historien de la science Peter Weingart (de l'Université de Bielefeld, en Allemagne) donne comme exemple le traité taxonomique Systema naturae de Carl Linnaeus : sa première édition de 1735 contenait 10 pages et sa mise à jour de 1768 l'avait porté à pages pour environ , il en contiendrait de nos jours plus de 1,3 million.
Un renforcement de la tendance au cloisonnement des disciplines a été observé depuis la Seconde Guerre mondiale, probablement inspiré par la taylorisation et les approches économiques…
Pour Edgar Morin (1994), le concept de discipline scientifique renvoie à .
Cet auteur souligne combien cette délimitation a permis la phase dite modernité de la recherche scientifique qui succédait à la phase classique où « tout le monde pensait sur tout » avec une grande dispersion de l'attention et de l'énergie.
Chez les anglophones le mot « interdisciplinarity » se répand au début du . Sa première citation dans l'Oxford English Dictionary ne remonte qu'à (tiré d'une revue de sociologie) mais à l'époque, certains le jugeaient déjà galvaudé ; en août de la même année, dans un rapport au Social Science Research Council des États-Unis, un sociologue de l'Université de Chicago juge que l'interdisciplinarité est l'un des concepts bateau ou slogans qui devraient être examinés de manière plus critique (R. Frank Articles 40, 73-78, 1988, cité par Ledfrod en 2015 dans Nature).
Dans les années 1970, le concept d'interdisciplinarité est plébiscité, et n'a cessé de croître depuis. Vincent Larivière explique ce succès d'estime au fait qu'une partie des bibliothèques offre aux chercheurs une large diversité d'abonnements qui facilité l'accès d'une discipline aux chercheurs d'autres disciplines. À la fin du siècle l'explosion de l'internet va encore améliorer l'accès des chercheurs et du public aux revues de nombreux champs disciplinaires. Cependant, les enseignants et chercheurs qui veulent le concrétiser se heurtent à de nombreux obstacles académiques ou culturels de la part de leurs collègues.
Depuis 1990, la recherche s'intéresse de plus en plus à des questions globales et nécessairement interdisciplinaires telles que la restauration, protection et gestion soutenable de l'environnement, qui ne pas être résolues par une seule discipline. Un ouvrage paru en 1994 sur , parrainé par le Conseil suédois pour la planification et de la coordination de la recherche (Sage) prédit une interdisciplinarité croissante au sein d'une science qui va chercher à résoudre des questions socialement pertinentes. Ce livre selon Larivière a notamment influencé la rédaction du PCERD (cinquième programme cadre de financement de la recherche) de l'Union européenne (de 1998 à 2002) qui a nettement encouragé la recherche interdisciplinaire. Dix ans plus tard (2004) en réponse aux défis et enjeux soulevés par ceux qui tentent des approches ouvertes (open source, open data, multilingue, travaux interfacultés, consortiums inter-institutions…) et multidisciplinaires les US National Academies publient un rapport intitulé qui invite les institutions à abaisser les obstacles qui freinent ces approches (par exemple en permettant des flexibilités de financement permettant des coûts partagés entre plusieurs départements).
Exemple des disciplines médicales ; motivations politiques Le cloisonnement des disciplines est notamment marqué dans des disciplines médicales, qui se sont individualisées, segmentées, mais aussi hyperspécialisées dans une dynamique comparable de celle des disciplines scientifiques.
La subdivision en disciplines a des avantages en termes de circonscription du champ de savoir et de production de connaissance, mais elle fournit également une garantie de définition d’intérêts catégoriels pour les professionnels de la discipline en question. La parcellisation et le calibrage des disciplines trouvent donc également leur origine dans des motivations politiques voire corporatistes de scientifiques de la discipline en question, aussi pour minimiser l’influence de l’encadrement et du sommet stratégique des universités (Mintzberg, 1982)H. Mintzberg (1982), Structure dynamique des organisations, Paris, Éditions d'Organisation..
Limites de l’hyperspécialisation Comme l’a démontré Edgar Morin, la vertu de délimitation du champ de savoir de la logique disciplinaire a pour contrepoint l’hyperspécialisation et une tendance à la chosification de l’objet étudié, avec le risque d’oublier qu’il est à la fois extrait et construitEdgar Morin (1990), Articuler les disciplines, communication au colloque « Interdisciplinarité » organisé en 1990 par le CNRSMartin, J. (2017) Theory and Practical Exercises of System Dynamics :
Les modes d'articulation des disciplines Même si les phases premières de la science vont vers un modèle « officiel », celui de la disciplinarité, une autre histoire lui est inséparable, à savoir le développement de trois démarches nommées pluridisciplinarité, interdisciplinarité et transdisciplinarité : la pluridisciplinarité est la rencontre autour d'un thème commun entre chercheurs, enseignants de disciplines distinctes mais où chacun conserve la spécificité de ses concepts et méthodes. Il s'agit d'approches parallèles tendant à un but commun par addition des contributions spécifiques. Dans le cadre d'un développement technologique, différentes disciplines ou métiers peuvent collaborer pour traiter chacun un sous-problème ; l'interdisciplinarité suppose un dialogue et l'échange de connaissances, d'analyses, de méthodes entre deux ou plusieurs disciplines. Elle implique qu'il y ait des interactions et un enrichissement mutuel entre plusieurs spécialistes. Un exemple récent en est l'éthologie humaine, rencontre entre l'étude du comportement animal et la psychologie de l'enfant ou le cancer vu sous le regard croisé des biologistes, des médecins, des psychologues, des philosophes. L'interdisciplinarité est aussi le principe que l'on retrouve comme fondateur des sciences cognitives. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, le droit est une discipline qui s'est ouvert à l'interdisciplinarité. Les travaux de François Ost et de Michel Van de Kerchove ont abouti à la création d'une Revue interdisciplinaire d'études juridiques. Le mouvement de l'analyse économique du droit a connu de nombreux développements, notamment aux États-Unis sous le nom de Law and Economics, mais également en France. Le mouvement droit et littérature se développe également aux Etats-Unis et en Europe. En Italie, notamment, il existe une active société savante, l'Italian Society for law and literature. En France, la Revue Droit et Littérature a été lancée en 2017 ; la transdisciplinarité désigne un mode de recherche participatif dans lequel non seulement les sources scientifiques, mais aussi les connaissances empiriques et pratiques sont intégrées dans le travail de recherche ; l'indisciplinarité (selon Catellin et Loty, 2013).
Les limites de l'interdisciplinarité, et la métadisciplinarité comme solution L'interdisciplinarité est nécessaire pour mieux appréhender un sujet dans sa « réalité globale » (approche holistique), mais sans une grande rigueur scientifique, elle comporte toujours le risque de l’approximation conceptuelle, de la confusion des concepts voire de l’illusion de l’embrassement de tous les savoirs. C’est pourquoi certains proposent de dépasser l’interdisciplinarité par une « métadisciplinarité », qui consisterait à « écologiser » les disciplines, c'est-à-dire à dépasser la segmentation en disciplines tout en la conservant (Morin, 1994).
L'interdisciplinarité implique aussi un investissement plus collaboratif (et donc du temps et des interactions humaines plus importantes). Selon Laura Meagher, consultante qui accompagne des équipes dans l'interdisciplinarité, l'erreur la plus commune est de sous-estimer la profondeur de l'implication personnelle et des relations interpersonnelles nécessaires pour réussir un projet interdisciplinaire. .
Difficulté de financement et questions de reconnaissance académique L'interdisciplinarité est universellement reconnue comme une valeur nécessaire pour affronter et tenter de résoudre les questions liées aux changements globaux, aux systèmes complexes et pour tenter d'apporter des réponses aux grands problèmes du monde (changement climatique, soutenabilité, santé publique, crise de la biodiversité, problèmes sociétaux et de la paix dans le monde, etc.), mais elle se heurte à de nombreux obstacles.
En particulier le vocabulaire, les métriques, les outils et les méthodes de travail diffèrent d'un champ à l'autre, ce qui rend les passerelles parfois difficiles à établir entre des champs disciplinaires éloignés. Si les scientifiques se sont relativement bien affranchis des barrières linguistiques et géographiques, la structuration générale de l'enseignement puis du monde de la recherche en facultés et départements disciplinaires très cloisonnés n'a pas été propice à la coopération ni au travail interdisciplinaire.