L’abbaye de Munster, dite aussi abbaye Saint-Grégoire, est une ancienne abbaye dont les ruines se trouvent au centre de la ville de Munster, dans le département du Haut-Rhin, en France. L’abbaye a été fondée vers 660 dans la vallée de Munster, à la confluence de la Petite et de la Grande Fecht, bien qu’il ne soit pas exclu que des moines aient pu être établis dans la vallée dès 633. Créée dans le but de contribuer à la réintroduction du christianisme dans une région où il était en recul depuis la fin de l’Empire romain d’Occident, elle bénéficie des largesses des rois des Francs, notamment et Louis le Pieux. Longtemps restée un établissement modeste, l’abbaye croît ainsi considérablement sous le règne de ce dernier et possède à la fin du une grande partie de la vallée.

La richesse de l’abbaye attire rapidement les convoitises et elle est l’objet dans les siècles qui suivent de nombreux conflits entre les évêques de Bâle, ceux de Strasbourg et les empereurs du Saint-Empire romain germanique. L’abbaye décline spirituellement et matériellement dès la fin du en raison du relâchement de la règle dans ses murs et de l’hostilité croissante de la population alentour, qui se convertit massivement au protestantisme au début du . Le déclin de l’abbaye se poursuit jusqu’à l’annexion de l’Alsace par . Afin de favoriser le retour du catholicisme dans la région, l’abbaye de Munster est unie en 1659 à la Congrégation de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe, dont les membres repeuplent et reconstruisent les bâtiments délabrés. Au cours du , l’abbaye devient ainsi un centre intellectuel d’importance régionale, par lequel transitent par exemple l’abbé Charles Marchant ou le théologien Augustin Calmet. Cet élan est interrompu par la Révolution française, qui a pour conséquence la dissolution de l’abbaye ainsi que la confiscation et la revente de ses biens.

Une partie des bâtiments conventuels, notamment l’église abbatiale, sont détruits dans les années suivant la Révolution et la majeure partie du reste pendant les bombardements de la Première Guerre mondiale, ne laissant subsister que le logis abbatial et quelques ruines du cloître. L’ensemble de ces vestiges est inscrit au titre des monuments historiques depuis le . Après avoir été largement laissés à l’abandon depuis les années 1990, ils font l’objet au début des années 2020 d’un projet de valorisation.

Le problème des origines Tous les textes évoquant la fondation de l’abbaye de Munster sont postérieurs d’au moins cinq siècles à celle-ci. Les plus anciennes mentions de la création de l’abbaye se trouvent en effet dans une chronique de la fin du , les Annales de Munster. Celle-ci indique d’abord que des moines ont habité la vallée de Munster pour la première fois en 633, puis, plus loin, que les moines sont arrivés vers 660. Les histoires rédigés postérieurement reprennent ces éléments et les embellissent : la fondation par des moines bénédictins apparaît au , ils sont dits venir de Rome au et deviennent en plus d’origine irlandaise au . À cette date, le récit, plus ou moins légendaire, est le suivant : l’abbaye aurait été fondée par des moines irlandais ou anglo-saxons, disciples de , qui auraient choisis de se retirer à l’écart du monde dans une vallée sans nom, sauvage et inhabitée. S’étant d’abord installés en 633 dans un lieu qu’ils appellent Schweinsbach, au fond de ce qui deviendra la vallée de Munster, ils déménagent en 660 au confluent de la Fecht et du Muhlbach, où il fondent l’abbaye.

Les incohérences de cette histoire sont nombreuses. En premier lieu, la vallée n’était au ni inhabitée, ni inculte : outre les traces d'occupation gallo-romaine de Walbach, Wihr-au-Val et Metzeral, il existait une cour colongère à proximité d’Eschbach-au-Val. En deuxième lieu, l’objectif des établissements monastiques de cette période étant de rechristianiser la région, il n’aurait pas eu de sens de s’établir à l’écart du monde. Par ailleurs, l’argument linguistique comme quoi le préfixe « Stoss- » de Stosswihr proviendrait de schott, « écossais », et prouverait l’origine iro-écossaise des moines est en fait de l’étymologie populaire sans réalité scientifique. Le site de Schweinsbach est au surplus exclut, car il n’a été occupé qu’à une époque plus tardive, probablement pas avant le . Il faut également noter que la règle bénédictine n’a commencé à pénétrer en Alémanie que dans le deuxième quart du , ce qui rend une fondation par des moines bénédictins improbable. Enfin, les Annales de Munster ne sont pas une source des plus fiables pour cette période, inventant par la suite de nombreux abbés qui seraient devenus évêques de Strasbourg.

L’état de la recherche au début du établit un relatif consensus autour d’une fondation du monastère à la confluence entre la petite et la grande Fecht vers 660, fondation rapidement appuyée par Childéric II qui fait une importante donation à l’établissement en 675. Il n’est toutefois pas entièrement exclut qu’un premier groupe de moines ait pu s’établir dans la vallée vers 633, peut-être plus en amont de la Petite Fecht, ni que les moines du second groupe aient été irlandais ou anglo-saxons.

Histoire Constitution du domaine abbatial () vignette|Chapiteau provenant de l’ancienne église romane, milieu ou deuxième moitié du . Après sa fondation vers 660, l’abbaye reste longtemps une affaire modeste. Déjà qualifié de « petit monastère » en 675, la situation semble avoir peu évolué jusqu’au début du , l’abbaye étant classée à cette date par l’administration royale dans la catégorie des établissements monastiques n’ayant pas suffisamment de richesses pour payer des impôts ou fournir des hommes pour l’armée. C’est surtout au cours du que l’abbaye croît, en grande partie grâce aux libéralités faites par Louis le Pieux en 823 et Lothaire en 843. À la fin du , le domaine de l’abbaye comprend ainsi la majeure partie de la vallée de Munster, à laquelle s’ajoutent de nombreux villages dans la plaine d’Alsace et au-delà.

Début du déclin () En 870, le traité de Meerssen partage la Lotharingie et l’abbaye entre dans les possessions de Louis le Germanique. La période qui suit est mal connue du fait de l’absence presque totale de sources. Les quelques éléments existants indiquent néanmoins que l’abbaye est un enjeu pour les différences puissances qui s’affrontent dans la région et se disputent les richesses locales. Elle tombe ainsi à la fin du dans le patrimoine du comte Éberhard, tandis que sa direction passe entre les mains des abbés d’Empire, nobles cumulant souvent les titres reçus en récompense de leur soutien à l’empereur ; ainsi en 1088 l’abbatiat échoit à Samuel de Wissembourg, qui est déjà abbé de Murbach depuis 1080.

Les quelques sources existantes laissent à penser que l’abbaye est en difficulté à partir du deuxième quart du . Elle passe ainsi sous la tutelle de l’évêché de Bâle avant 1146, ce qui signifie qu’elle a perdu son statut d’abbaye impériale, et doit céder une partie de ses domaines. À la même époque des conditions climatiques défavorables engendrent famines et désastres : des inondations, un hiver particulièrement rigoureux suivi d’une longue sécheresse cause ainsi la mort de tous les frères convers en 1150. Enfin en 1183, l’abbaye brûle à deux reprises, le et le .

À partir de la fin du , l’abbaye passe alternativement du giron de l’évêque de Bâle à celui de l’empereur, jusqu’à ce que parvienne à s’imposer pour un temps vers 1213. Frédéric II possède alors un tiers de l’avouerie, qui regroupe les droits temporels, comme celui de rendre la justice civile, de collecter les impôts, diriger des soldats, etc. Il pousse ensuite l’abbaye à lui remettre en 1235 les deux autres tiers en échange de la restitution du statut d’abbaye impériale, puis confie l’intégralité de l’avouerie à la Ville de Munster.

La situation de l’abbaye se dégrade encore pendant le Grand Interrègne : les Geroldseck prennent d’abord possession des lieux par l’intermédiaire de l’évêque de Strasbourg et construisent sans autorisation un château, le Schwartzenberg, sur les terres de l’abbaye pour s’en assurer le contrôle. Après la défaite des Geroldseck à Hausbergen en 1262, l’évêque de Bâle met une nouvelle fois la main sur l’abbaye. Ce dernier doit cependant y renoncer peu de temps après en faveur de Rodolphe de Habsbourg, qui avait entrepris de réintégrer dans le giron impérial les biens qui en avaient été spoliés pendant l’interrègne. Dans l’intervalle l’abbaye s’est considérablement appauvrie et a largement perdu de son influence régionale, notamment sur Colmar et Turckheim. Elle se trouve en outre de plus en plus menacée par la montée en puissance de la municipalité de Munster, élevée au statut de ville libre d’Empire en 1287.

Brève embellie Après son accession à l’abbatiat en 1329, l’abbé Marcquart tente de redresser la situation. Il obtient d’abord le soutien du pape Benoît XII par l’intermédiaire d’une bulle papale confirmant le les privilèges et protections dont jouit l’abbaye. Il remet ensuite de l’ordre au sein de la communauté, qui ne respecte alors plus vraiment la règle bénédictine : les moines disposent ainsi de propriétés personnelles à Munster et Colmar et certains ne vivent plus dans les bâtiments conventuels, alors que la règle impose normalement la mise en commun des biens et la vie commune. Le nouveau règlement, instauré vers 1339 et ratifié par l’évêque de Bâle en 1348, essaye de mettre un frein à ces abus, ainsi qu’à l’emprise grandissante des laïcs sur les biens de l’abbaye.

Époque moderne gauche|vignette|Ruines du cloître (). L’abbaye est forcée de renoncer à ses droits lors de la guerre des Paysans, mais parvient à les récupérer lorsque la révolte prend fin. La suite du voit cependant le déclin de l’abbaye se poursuivre : après la peste de 1539, il ne reste que deux moines et le nouvel abbé, Petermann d’Aponex, se révèle être un incompétent qui, après avoir vidé le trésor abbatial en dépenses de luxe, est obligé d’engager certains de ses droits. Profitant de la situation, les Munstériens, invoquant comme prétexte que l’abbé soutient le roi de France contre leur seigneur Charles Quint, envahissent l’abbaye et font prisonnier l’abbé.

À la mort de Petermann, il n’y a plus aucun moine à Munster. L’évêque de Bâle nomme Joachim Bremming abbé, mais celui-ci se révèle être un gestionnaire tout aussi catastrophique que son prédécesseur, au point que l’évêque le fait arrêter six ans plus tard. Le poste d’abbé reste ensuite vacant et l’abbaye vide de moines, ce dont les habitants de Munster, qui se sont entretemps convertis à la Réforme, profitent pour prendre leur indépendance. L’empereur intervient en 1568 en nommant abbé Henri de Jestetten, qui tente de réinstaurer les anciens droits de l’abbaye. La confrontation tourne cependant rapidement à l’affrontement armé et l’abbé fait entrer des mercenaires dans la ville pour contraindre les habitants de force. Toutefois, après de violents combats de rue et jusque dans l’église, l’abbé est forcé de se retirer. L’empereur envoie finalement son représentant dans la région, Lazare de Schwendi, afin de servir de médiateur dans la querelle. Après de longues négociations, un traité redéfinissant les droits de chacune des parties est signé en 1575, atténuant les tensions. La situation de l’abbaye continue cependant de se détériorer dans les décennies qui suivent, les abbés successifs se révélant plus intéressés par les plaisirs temporels que par la gestion du patrimoine de leur établissement ou la vie spirituelle de celui-ci. vignette|Palais abbatial () et tour (1872). L’abbaye commence à se relever après l’annexion de l’Alsace à la France en 1648 : l’abbaye est unie en 1659 à la Congrégation de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe, dont les membres viennent repeupler les bâtiments. Sous l’influence de ces nouveaux arrivants, qui sont davantage orientés vers la spiritualité que leurs prédécesseurs, l’abbaye devient au cours du un centre intellectuel d’importance.