L'argument ontologique est un argument qui vise à prouver l'existence de Dieu. Il est dit ontologique, car il appuie sa preuve sur la définition de ce qu'est l'être (ontos) de Dieu : il est dans l'être de Dieu d'exister. On considère généralement que Boèce () est le premier à avoir proposé un argument de ce genre, mais c'est sa formulation par Anselme de Cantorbéry au qui rend l'argument célèbre. À l'époque moderne, la version cartésienne de l'argument a été particulièrement influente, faisant l'objet de plusieurs critiques qui conduisent à rejeter la valeur des arguments ontologiques en général.
Fonctionnement de l'argument Bien qu'il existe des différences selon les auteurs, la structure de l'argument ontologique reste globalement invariante.
Dieu est un être parfait. Une perfection qui n'inclurait pas l'existence ne serait évidemment pas complète. Donc, Dieu est aussi doté de l'existence.
Autrement dit, Dieu est un être dont l'essence implique l'existence.
Exposé par Anselme L'argument d'Anselme de Cantorbéry, publié dans Proslogion en 1077, chapitres II et suivants., peut être résumé de la façon suivante : proposition 1 : Dieu est quelque chose de tel que rien ne peut se penser de plus grand ; proposition 2 : et il est bien certain que ce qui est tel que rien ne peut se penser de plus grand ne peut être seulement dans l'intellect ; proposition 3 : car si c'est seulement dans l'intellect, on peut penser que ce ne soit aussi dans la réalité, ce qui est plus grand ; proposition 4 : mais cela est à coup sûr impossible ; proposition 5 : il est donc hors de doute qu'existe quelque chose de tel que rien ne peut se penser de plus grand, et cela tant dans l'intellect que dans la réalité.
Thibaut Giraud en donne une autre interprétation, sous la forme d'un raisonnement par l'absurde : Dieu est par définition l'être le plus grand qui est concevable. Sachant que : On peut concevoir que Dieu existe. Exister est supérieur à ne pas exister (plus grand). En concevant que Dieu existe, tout en affirmant que Dieu n'existe pas, on conçoit quelque-chose de supérieur à Dieu. Mais rien n'est supérieur à Dieu par définition => contradiction.
Exposés par Descartes Il est admis que Descartes a repris l'argument d'Anselme dans ses travaux, mais aucune source ne permet de le soutenir avec certitude.
L'argument ontologique figure dans les trois principaux exposés de sa métaphysique : la quatrième partie du Discours de la méthode (1637), les Meditationes de prima philosophia (1641), et les Principia philosophiæ (1644).
Discours de la méthode, IV Je voulus chercher, après cela, d'autres vérités, et m'étant proposé l'objet des géomètres, que je concevais comme un corps continu, ou un espace indéfiniment étendu en longueur, largeur, et hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient avoir diverses figures et grandeurs, et être mues ou transposées en toutes sortes, car les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelques-unes de leurs plus simples démonstrations. Et ayant pris garde que cette grande certitude, que tout le monde leur attribue, n'est fondée que sur ce qu'on les conçoit évidemment, suivant la règle que j'ai tantôt dite, je pris garde aussi qu'il n'y avait rien du tout en elles qui m'assurât de l'existence de leur objet. Car, par exemple, je voyais bien que, supposant un triangle, il fallait que ses trois angles fussent égaux à deux droits; mais je ne voyais rien pour cela qui m'assurât qu'il y eût au monde aucun triangle. Au lieu que, revenant à examiner l'idée que j'avais d'un être parfait, je trouvais que l'existence y était comprise, en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidemment ; et que, par conséquent, il est pour le moins aussi certain, que Dieu, qui est cet Être parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être. Comme dans ses futurs exposés, l'argument s'appuie sur une analogie avec les idées mathématiques : l'existence est en l'idée d'un être parfait comme la propriété d'une figure géométrique est en l'idée de celle-ci.
Méditations métaphysiques, V L'argument ontologique apparaît dans la des Méditations métaphysiques de Descartes. Il peut se résumer ainsi : [Prémisse 1] : tout ce qui est clairement contenu dans l'idée d'une chose, peut être affirmé avec vérité de cette chose. [Prémisse 2] : or l'existence éternelle et nécessaire est clairement contenue dans l'idée de Dieu. [Conclusion] : donc il est vrai de dire que Dieu existe.
Le socle de cette argumentation réside dans le principe selon lequel du connaître à l'être, la conséquence est bonne. La méthode cartésienne privilégiant les seules idées claires et distinctes comme critère de vérité, il faut en effet convenir que tout ce qui est évidemment contenu dans l'idée d'une chose se retrouve aussi nécessairement dans cette chose elle-même : Or maintenant, si de cela seul que je puis tirer de ma pensée l’idée de quelque chose, il s’ensuit que tout ce que je reconnais clairement et distinctement appartenir à cette chose, lui appartient en effet, ne puis-je pas tirer de ceci un argument et une preuve démonstrative de l’existence de Dieu ? Par exemple, si la propriété d'avoir ses trois angles égaux à deux droits est clairement contenue dans l'idée du triangle, il est légitime d'affirmer que la nature même du triangle est d'avoir ses trois angles égaux à deux droits. Ou encore, si j'aperçois clairement que le nombre trois est impair, il est légitime d'affirmer cette propriété à propos du nombre 3 lui-même (et pas seulement de son idée). Il n'en va pas différemment de Dieu, en l'idée duquel l'existence éternelle est clairement contenue, pour peu que j'y prête une attention suffisante : Il est certain que je ne trouve pas moins en moi son idée, c’est-à-dire l’idée d’un être souverainement parfait, que celle de quelque figure ou de quelque nombre que ce soit. Et je ne connais pas moins clairement et distinctement qu’une actuelle et éternelle existence appartient à sa nature, que je connais que tout ce que je puis démontrer de quelque figure ou de quelque nombre, appartient véritablement à la nature de cette figure ou de ce nombre. Et partant, encore que tout ce que j’ai conclu dans les Méditations précédentes, ne se trouvât point véritable, l’existence de Dieu doit passer en mon esprit au moins pour aussi certaine, que j’ai estimé jusqu’ici toutes les vérités des mathématiques, qui ne regardent que les nombres et les figures.
Objections et réfutations L'exposé des Méditations est des plus méticuleux, car Descartes énonce une objection contre chaque étape de son raisonnement (en commençant par la seconde prémisse, puis la conclusion, enfin la première prémisse) : [Prémisse 2] : l'existence n'est pas nécessairement renfermée dans l'idée de Dieu (je peux le concevoir comme inexistant) ; [Conclusion] : quand bien même l'existence se trouverait dans son idée, cela ne prouve pas que Dieu lui-même existerait ; [Prémisse 1] : quand bien même cela le prouverait, l'idée de Dieu était de toute façon une idée forgée par moi, de sorte que ce n'est qu'arbitrairement que je lui avais attribué toutes sortes de perfections, y compris l'existence.
Chaque objection est aussitôt suivie par sa réfutation.
[Prémisse 2] [Objection]...bien qu’à la vérité cela ne paraisse pas d’abord entièrement manifeste, mais semble avoir quelque apparence de sophisme. Car ayant accoutumé dans toutes les autres choses de faire distinction entre l’existence et l’essence, je me persuade aisément que l’existence peut être séparée de l’essence de Dieu, et qu’ainsi on peut concevoir Dieu comme n’étant pas actuellement. [Réfutation] Mais néanmoins, lorsque j’y pense avec plus d’attention, je trouve manifestement que l’existence ne peut non plus être séparée de l’essence de Dieu, que de l’essence d’un triangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l’idée d’une montagne l’idée d’une vallée ; en sorte qu’il n’y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c’est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l’existence (c’est-à-dire auquel manque quelque perfection), que de concevoir une montagne qui n’ait point de vallée.
[Conclusion] [Objection] Mais encore qu’en effet je ne puisse pas concevoir un Dieu sans existence, non plus qu’une montagne sans vallée, toutefois, comme de cela seul que je conçois une montagne avec une vallée, il ne s’ensuit pas qu’il y ait aucune montagne dans le monde, de même aussi, quoique je conçoive Dieu avec l’existence, il semble qu’il ne s’ensuit pas pour cela qu’il y en ait aucun qui existe: car ma pensée n’impose aucune nécessité aux choses ; et comme il ne tient qu’à moi d’imaginer un cheval ailé, encore qu’il n’y en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je pourrais peut-être attribuer l’existence à Dieu, encore qu’il n’y eût aucun Dieu qui existât. [Réfutation] Tant s’en faut, c’est ici qu’il y a un sophisme caché sous l’apparence de cette objection: car de ce que je ne puis concevoir une montagne sans vallée, il ne s’ensuit pas qu’il y ait au monde aucune montagne, ni aucune vallée, mais seulement que la montagne et la vallée, soit qu’il y en ait, soit qu’il n’y en ait point, ne se peuvent en aucune façon séparer l’une d’avec l’autre ; au lieu que, de cela seul que je ne puis concevoir Dieu sans existence, il s’ensuit que l’existence est inséparable de lui, et partant qu’il existe véritablement: non pas que ma pensée puisse faire que cela soit de la sorte, et qu’elle impose aux choses aucune nécessité ; mais, au contraire, parce que la nécessité de la chose même, à savoir de l’existence de Dieu, détermine ma pensée à le concevoir de cette façon. Car il n’est pas en ma liberté de concevoir un Dieu sans existence (c’est-à-dire un être souverainement parfait sans une souveraine perfection), comme il m’est libre d’imaginer un cheval sans ailes ou avec des ailes. On ne peut concevoir Dieu avec attention autrement que comme existant. Autrement, il ne s’agirait plus de Dieu, qui a la propriété singulière d’exister de toute éternité. Dieu existe donc nécessairement.
Aussi, ceux qui affirment que Dieu n’existe pas, ne conçoivent pas clairement Dieu. Ils forgent en leur esprit une parodie de l’être suprême, ce qui leur permet ensuite d'en nier l’existence. S’ils connaissaient le véritable Dieu, qui est parfait par nature, ils ne pourraient en détacher l’existence éternelle.
[Prémisse 1]