Les Buddenbrook, sous-titré Le déclin d'une famille (titre original : Buddenbrooks: Verfall einer Familie), est l'un des premiers romans de Thomas Mann, paru en 1901 à Berlin, chez Fischer.
Grâce à cette œuvre de jeunesse, Thomas Mann reçut le prix Nobel de littérature en 1929, alors que cette récompense concerne généralement l'œuvre complète d'un auteur. L'Académie suédoise a précisé que le prix était attribué à Thomas Mann, .
Inspiré notamment par Le Monde comme Volonté et comme Représentation d'Arthur Schopenhauer, l'ouvrage est aussi marqué par le naturalisme. L'extrême acuité du tableau social de générations successives illustre le destin de la famille lübeckoise Buddenbrook. L'ouvrage peut faire penser à un paquebot qui entraînerait dans son naufrage tous ses passagers, de générations successives, sans aucun secours possible. Les descriptions détaillées de la physionomie des personnages principaux constituent un choix délibéré de l'auteur pour souligner leurs différences de caractère. Les multiples figures issues des « classes dites inférieures » sont également dépeintes avec virtuosité et crédibilité, ajoutant encore au caractère naturaliste du roman.
Dans Les Buddenbrooks, Thomas Mann fait preuve d'une virtuosité en matière socio-historique, psychologique, sociale et économique qui rappelle, dans une certaine mesure, certains romanciers français du , tels Honoré de Balzac ou Emile Zola. Thomas Mann est l'un des principaux représentants du roman social en Allemagne au . Le succès considérable de ce premier grand roman permettra à l'écrivain, qui se transformera en , selon le terme de Gérard Valin, de bénéficier avec sa famille de la prospérité qu'avaient connue ses ancêtres de la Hanse. Cette situation financière confortable, entretenue tout au long de sa carrière avec l'aide de son épouse Katia Pringsheim, l'autorisera à poursuivre son oeuvre littéraire et à multiplier ses interventions publiques en toute indépendance d'esprit.
Contexte Thomas Mann entame la rédaction de ce roman en 1897, à l'âge de vingt-deux ans, en Italie (Palestrina et Rome), où il séjourne avec son frère, Heinrich. Il a, écrit-il à un ami, « soudainement découvert un sujet », l'histoire de ses propres ancêtres, commerçants de la Hanse, dont la maison avait été fondée en 1790 à Lübeck : c'est dans cette ville qu'il fait la connaissance d'Ida Boy-Ed qui devient sa mécène. Il achève le livre en à Munich où sa mère Julia s'est installée en 1894 ; le titre est publié en première édition en , par l'éditeur berlinois, Samuel Fischer.
Thomas Mann a nourri son inspiration, par des lectures éclectiques : Léon Tolstoï, Paul Bourget, Gustave Flaubert, Theodor Fontane ; Renée Mauperin, roman des frères Goncourt, l'a captivé par son mode d'écriture. Il a par ailleurs recours à certains concepts philosophiques empruntés à Arthur Schopenhauer et à Friedrich Nietzsche, qui l'amènent à une vision pessimiste de la société en soulignant la décadence des valeurs morales. Il n'avait pas encore lu, à cette époque, le cycle des Rougon-Macquart, contrairement à son frère Heinrich qui s'était déjà passionné pour la civilisation française. Heinrich et Thomas s'opposeront sur les notions de civilisation française et de culture allemande pendant les vingt premières années du . Leur véritable réconciliation n'interviendra qu'en 1922.
Vue synthétique du roman L'ouvrage est divisé en onze parties, subdivisées à leurs tours en chapitres. Le style de Thomas Mann repose à la fois sur la précision des biographies, l'analyse approfondie des sentiments et l'ironie des situations. Chaque personnage principal anime les fils directeurs de destinées qui s'entrecroisent au cours d'une histoire familiale complexe, heurtée et finalement dramatique.
L'action se situe à Lübeck, port historique de la Hanse, entre et l'automne 1877. Le roman raconte le déclin d'une riche famille de négociants, depuis la fondation de la maison de commerce par Johann Buddenbrock, entrepreneur travailleur et pieux. Devenu veuf avec un enfant, Gotthold, après un an de mariage, il épouse Antoinette, une riche jeune femme d'origine aristocratique de Hambourg dont il aura un second fils, Jean. Ce dernier le secondera dans l'administration de l'entreprise, avant de prendre la tête de la firme. Il aura lui-même deux garçons, Thomas, Christian, et deux filles, Antonie (Tony) et Clara.
Cette troisième génération se situe au cœur du roman. Thomas, homme brillant et apprécié, hérite de la direction de la prospère société familiale. Il a épousé une jeune femme issue d'une riche famille d'Amsterdam, Gerda Arnoldsen ; ils auront un seul fils, Hanno. Homme actif, engagé dans les affaires politiques de sa ville, Thomas ressent, à la fin de la trentaine déjà, une certaine langueur de l'esprit et une perte d'énergie vitale qui n'iront qu'en s'accentuant avec le temps. Plus tard, il méditera sur les conceptions pessimistes d'Arthur Schopenhauer. Il se met à l'écoute de son espace intérieur, ce qui l'amène au retrait progressif de ses responsabilités commerciales.
Il espère trouver en Hanno son successeur, mais ce ne sera pas le cas : le jeune homme, de nature artiste, est doté d'une constitution peu robuste ; l'avenir professionnel qui l'attend le rebute et l'angoisse, ce qui désespère son père. Tombé malade et ne pouvant plus assumer la direction de la maison de commerce, ni la transmettre à son fils, Thomas ordonne que la firme Buddenbrook soit liquidée dans l'année qui suivra sa propre mort, ce qui intervient dans la dixième partie du roman. La onzième et dernière partie du livre narre les derniers jours de Hanno, emporté en 1877, à l'âge de seize ans, par la fièvre typhoïde. Sa disparition marque la fin de la branche masculine des Buddenbrook.
Résumé vignette|La maison (bâtiment blanc) des Buddenbrook à Lübeck.
Partie I (1835) Le roman s'ouvre en avec trois générations de la famille Buddenbrook, réunies dans un des salons de la vaste et belle demeure que Johann Buddenbrook vient d'acquérir dans la Mengstrasse. On découvre la personnalité de l'aïeul Johann, libre penseur aimable, et de son épouse Antoinette Duchamp, hambourgeoise d'ascendance franco-suisse. Leur fils Jean devient le consul des Pays-Bas ; c'est un homme de son temps, admirateur de l'idéal de la monarchie de Juillet, personnage scrupuleux, soucieux de la moralité traditionnelle des affaires. Son épouse, Elisabeth, est née Kröger. Tous deux ont, à cette époque, trois enfants, Christian, Tony (Antonie) et Thomas ; une quatrième enfant, Clara, naîtra une douzaine d'années plus tard. La cousine Clothilde, jeune fille sans fortune ni charme a perdu sa mère ; son père est intendant de l'ancienne propriété « Ungnade » dans le Mecklembourg ; Jean et Elisabeth l'ont recueillie et élevée à Lübeck. Tous vivent sous le même toit familial de la Mengstrasse. Les Buddenbrook donnent un grand repas de fête à l'occasion de l'inauguration de leur nouvelle maison, auquel participent les membres de la famille, ainsi que les amis et relations : notables, négociants, pasteurs, etc. Il s'agit d'une soirée joyeuse et animée pour tous les invités. Cependant, une lettre, arrivée le jour même de cette réception, va jeter une ombre sur cette journée de fête : elle est adressée à Johann père par son fils Gotthold, né d'un premier lit ; celui-ci lui réclame à nouveau une partie de son héritage dont il s'estime avoir été lésé. Le père, auquel Jean présente cette lettre, après le départ des invités, juge que son premier fils a reçu son dû, et refuse de donner suite à cette demande inconvenante de Gotthold.
II (1838) Nous sommes en , le jour du baptême de Clara, quatrième et dernière enfant de Jean et Elisabeth. Jean inscrit l'événement dans le livre de raison de la famille, puis feuillette le carnet. On apprend ainsiLes Buddenbrook, LP, 2003, p. 63. qu'à la fin du , un Buddenbrook, le premier de ce nom, avait vécu à Parchim, que son fils avait été élevé à la dignité d'échevin à Grabau, puis qu'un autre Buddenbrook, tailleur d'habits, s'était marié à Rostock ; plusieurs années plus tard, le grand-père de Jean s'était installé à Lübeck, où il avait fondé un commerce de grains, le . Cette date marque donc la fondation de la raison sociale Buddenbrook. Le grand-père avait par ailleurs laissé à Johann un conseil que lui et son fils auraient l'occasion de méditer : « Mon fils, consacre avec joie le jour aux affaires, mais non point à celles qui, la nuit, troubleront ton sommeil. »
On découvre également les enfants de Jean et Elisabeth. Thomas est un adolescent sérieux et travailleur, destiné au commerce, en qui Jean place tous ses espoirs. Christian apparaît comme un caractère inquiet, mais aussi bouffon. Quant à Tony, c'est une jeune fille espiègle et pleine de joie. Si Johann compte sur Thomas pour sa succession, Christian l'inquiète : il est impoli avec ses professeurs et fait la cour à une actrice. « Voilà le chemin que prend notre fils… » déclare Jean à sa femmeLes Buddenbrook, LP, 2003, p. 89.. Tony est une jeune fille gaie mais espiègle ; on décide de la mettre en pension chez Thérèse Weichbrodt. Elle s'y lie d'amitié avec Gerda Arnoldsen, jeune fille élégante et musicienne venue d'Amsterdam, et Armgard von Schillig, issue d'une famille noble, ce qui n'est pas le cas de Tony qui vient d'un milieu aisé mais bourgeois. Tony se montre attachée à la conscience de classe, et gardera sa vie durant ce goût pour le mot distingué, « [qui] était ancré dans [sa] petite tête (…)Les Buddenbrook, LP, 2003, p. 94-95.. » Cependant « les années passaient et, à tout prendre, ce fut une jeunesse heureuse que celle de Tony BuddenbrookLes Buddenbrook, LP, 2003, p. 99.. »
En 1841, l'aïeule Antoinette meurt, suivie dans la mort deux mois plus tard par son époux Johann. Cette même année, le jeune Thomas, qui a seize ans, rejoint son père dans la gestion de la maison de commerce. Gotthold se réconcilie de mauvaise grâce avec son demi-frère Jean.
III (1845) Benix Grünlich (pour Benedikt), relation d'affaires du consul Jean Buddenbrook, rend visite à la famille lübeckoise. Cet homme flagorneur, à l'accoutrement ridicule, se présente aux membres présents comme un commerçant hambourgeois dont les affaires seraient prospères. Très vite, il remarque la jeune Tony, qui a maintenant dix-neuf ans, et entame une cour assidue. Si Grünlich produit une impression favorable sur les parents de Tony (il est fils de pasteur, a de très bonnes références), celle-ci ne supporte pas ses avances. Les parents de Tony soutiennent cependant la demande en mariage que Grünlich présente, mais ils se heurtent au refus de leur fille. Ses parents insistent, et Tony dépérit, si bien qu'on décide de l'envoyer en vacances à Travemünde dans le foyer, simple, mais accueillant et dévoué, du commandant de pilotage, Schwarzkopf.
Sur les bords de la Baltique, Tony s'éprend du fils Schwarzkopf, Morten, étudiant en médecine, amour partagé par le jeune homme. Les vacances se terminent et Tony retourne à Lübeck. Malgré cette idylle estivale et la promesse échangées entre les deux jeunes gens d'attendre fidèlement pour se marier, elle accepte l'union avec Benix Grünlich, par conformisme familial et social. C'est elle qui, de sa main, va compléter avec orgueil le livre de raison familial, pour annoncer ses fiançailles avec Grünlich. La signature du contrat de mariage assure une dot de marks, payée comptant, au futur ménage ; une fois le mariage célébré, les nouveaux époux vont s'installer à Hambourg.
De son côté, son frère le jeune Thomas rend régulièrement visite à Anna, une jeune fleuriste qu'il connaît et fréquente depuis un an et demi, rompant avec le conformisme familial, et ses apparences mondaines.
IV (1846-1855)