René Girard, né le à Avignon et mort le à Stanford en Californie, est un anthropologue, historien, théologien et philosophe franco-américain.

Ancien élève de l'École des chartes, il part faire son doctorat aux États-Unis où il passera toute sa carrière. Il y enseigne d'abord la littérature. Il est professeur à l'université Johns-Hopkins de 1957 à 1980, puis à l'université Stanford de 1980 à 1995.

Il est le père de la « théorie mimétique » qui, à partir de la découverte du caractère mimétique du désir (autour du concept de désir mimétique), cherche à fonder une nouvelle anthropologie de la violence et du religieux. Partie de la littérature, dans Mensonge romantique et Vérité romanesque (1961), son analyse s'étend ensuite aux mythes fondateurs, aux rites sacrificiels et aux phénomènes de violence collective et de persécution (autour du concept de bouc émissaire), dans La Violence et le Sacré (1972).

Il est élu à l'Académie française en 2005.

Biographie

Il est né à Avignon le jour de Noël 1923.. Le père de René Girard, Joseph Girard, avait une formation d'archiviste paléographe et a été conservateur du Palais des Papes ainsi que de la bibliothèque et du musée Calvet à Avignon de 1906 à 1949 ; il était de tendance anticléricale et républicaine. Sa mère, qui fut la première bachelière du département de la Drôme, était catholique. Il a comme deuxième et troisième prénoms Noël et Théophile, et est le deuxième garçon d'une famille de cinq enfants.. Il apprend à lire seul à l'âge de six ans Marie-Dominique Lelièvre, Book émissaire, Libération, 4 janvier 2003.. De 1943 à 1947, René étudie à l'École nationale des chartes à Paris, dans la même promotion que Henri-Jean Martin. Il soutient sa thèse d'archiviste paléographe sur La Vie privée à Avignon dans la seconde moitié du , sous la direction de Marcel Aubert et André MassonChronique de l'École des chartes et des archivistes-paléographes, 1948, p. 186..

En 1947, en dépit des conseils de son ami René Char, il part comme enseignant de français avec une bourse du gouvernement pour les États-Unis, où il fera toute sa carrière. Il s'y marie le , selon le rite méthodiste, avec une Américaine, Martha McCullough, qui est bibliothécaire et avec laquelle il a trois enfants : Martin, Daniel et MarieBiographie René Girard, Who's Who in France.. Il obtient un doctorat d'histoire en 1950 à l'université de l'Indiana à Bloomington avec une thèse intitulée American Opinion of France : 1940-1943. À l'université de l'Indiana à Bloomington, il commence à enseigner la littérature, domaine qui assure sa réputation. Il devient professeur à l'université Duke (1952-1953), puis professeur assistant à Bryn Mawr College (1953-1957). De 1957 à 1968, il enseigne à l'université Johns Hopkins de Baltimore, où il côtoie Leo Spitzer, Georges Poulet et Jean StarobinskiBret McCabe, René Girard and the mysterious nature of desire, Hub, Johns Hopkins, 8 août 2018.. En , il y organise un colloque international intitulé Les Langages de la critique et les sciences de l'homme, qui réunit les plus grands noms de la critique française : Roland Barthes, Jacques Lacan, Lucien Goldmann, Jean Hyppolite, Paul de Man, Edward Said, Guy Rosolato, Nicolas Ruwet, Tzvetan Todorov et Jean-Pierre VernantCynthia L. Haven, «The French Invasion», The Quarterly Conversation, 11 décembre 2017.. Alors que l'objectif de cette French Invasion était de faire découvrir le structuralisme aux universitaires américains, un philosophe jusqu'alors inconnu, Jacques Derrida, accapara l'attention avec une communication« La structure, le signe et le jeu dans le discours des sciences humaines », publié dans L'écriture et la différence. qui eut pour effet de dynamiter le structuralisme et d'établir la déconstruction comme la nouvelle théorie dominante, au grand déplaisir de Girard qui la qualifiera de « peste » pour les universités américainesCité par Cynthia L. Haven, qui précise toutefois que Girard « although dismayed by the deconstructive frenzy Derrida wrought, clearly had respect for his colleague as well. In particular, he wrote and spoke admiringly of Derrida’s early essay, “Plato’s Pharmacy”, which anticipated his own insights in some respects. ».

En 1968, Girard rejoint l'université d'État de New York à Buffalo, où il enseigne jusqu'en 1975, après quoi il retourne pour quatre ans à Johns Hopkins (1976-1980), où il se lie et collabore avec Michel Serres. René Girard l'invite fréquemment dans cette université, et lorsqu'il va sur la côte ouest Michel Serres le suitLe philosophe et académicien Michel Serres est mort..

Son premier livre est publié en 1961 : il s'agit de Mensonge romantique et Vérité romanesque, où il expose sa découverte du désir mimétique. Puis il commence à réfléchir aux aspects anthropologiques du mimétisme comportemental : la question du sacrifice. Ce sera l'objet de son livre le plus connu, La Violence et le Sacré, paru en 1972. Sa thèse est assez mal reçue par la critique parce qu'elle remet en cause certains concepts fondamentaux de Freud et de Lévi-Strauss.. Il prépare la troisième étape de son travail théorique dès 1971. La relative incompréhension qu'a rencontrée La Violence et le sacré lui fait éprouver la difficulté de rendre ses idées accessiblesLes origines de la culture, Paris, Desclée de Brouwer, .. Avec l'aide de Jean-Michel Oughourlian et de Guy Lefort, deux psychiatres français, il met au point l'ouvrage qui expose l'ensemble de sa pensée, y compris, pour la première fois, le rôle central qu'ont pour lui les textes bibliques. Ce livre, Des choses cachées depuis la fondation du monde, paru en 1978, est bien accueilli par le grand public français mais dans les milieux universitaires. Malgré cela, il poursuit sa recherche et précise sa pensée dans de nombreux ouvrages.

Il poursuit sa carrière universitaire à Stanford, de 1980 jusqu'à sa retraite en 1995. Il y dirige, avec Jean-Pierre Dupuy, le Program for interdisciplinary research, qui organise plusieurs colloques importants.

Le , René Girard est élu à l'Académie française au fauteuil 37, succédant au révérend père Ambroise-Marie Carré, mort en . Il est reçu sous la Coupole le Discours de réception et réponse de Michel Serres., Michel Serres, son ami de longue date, le qualifiant de « nouveau Darwin des sciences humaines » et Pierre Chaunu d'« Albert Einstein des sciences de l’homme »« René Girard : un allumé qui se prend pour un phare », Note de lecture de Jacques Van Rillaer reprenant le titre d'un ouvrage de René Pommier peu favorable aux théories de Girard, SPS , avril 2011..

René Girard meurt le à Stanford., en Californie, à l'âge de .

Le à l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, dans le , en présence de Michel Serres, un hommage lui est rendu..

Le , les cendres de René Girard sont rapatriées dans le caveau familial d’Avignon. René Girard aurait eu ..

Pensée Désir mimétique Caractère mimétique du désir René Girard est professeur de littérature française aux États-Unis à la fin des années 1950 et cherche une nouvelle façon de parler de littérature. Au-delà de la « singularité » des œuvres, il cherche ce qu’elles ont de commun et s’aperçoit que les personnages créés par les grands écrivains évoluent dans une mécanique de rapports présente d'un auteur à l'autre : Il existerait donc bien des « lois psychologiques », comme le dit Marcel Proust. Ces lois, ou cette mécanique, si bien décrites par les romanciers, René Girard en dégage et formule clairement le fondement : le caractère mimétique du désir. Tel est le contenu de son premier livre : Mensonge romantique et Vérité romanesque (1961). Selon Girard, tout désir est l'imitation du désir d'un autre. Loin d’être autonome (c'est l'illusion romantique), notre désir est toujours suscité par le désir qu'un autre a d'un objet quelconque. Le sujet désirant attribue un prestige particulier au modèle : l'autonomie métaphysique ; il croit que le modèle désire par lui-même. Le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : il y a toujours un triangleMontrer ce triangle n'est pas l'apanage des seules œuvres « sérieuses », au contraire il est plus explicite dans des œuvres satiriques et comiques, puisque c'est aussi le fameux triangle de vaudeville : le mari, la femme et l'amant (l'une objet, les deux autres l'un modèle et l'autre imitateur-désirant), le spectacle de la rivalité créant le malaise qui arme la réponse sous forme de rire.. À travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle médiateur, qui attire ; c'est l'être du modèle qui est recherché. René Girard qualifie le désir de métaphysique dans la mesure où, dès lors qu'il est autre chose qu'un simple besoin ou appétit, , aspiration à la plénitude ontologique attribuée au médiateur. En cela, contrairement au besoin, le désir humain recèle un caractère infini, au sens où il ne peut jamais être véritablement satisfait.

Des chefs d'entreprise de la Silicon Valley, notamment Peter Thiel, ont été influencés par la pensée de René Girard et sa théorie du désir mimétique..

Médiation externe, médiation interne La médiation est externe lorsque le médiateur du désir est socialement hors d’atteinte du sujet, voire hors du monde réel comme l'est Amadis de Gaule pour Don Quichotte. Le héros vit une sorte de folie qui reste cependant optimiste. La médiation est interne lorsque le médiateur est réel et au même niveau que le sujet. Il se transforme alors en rival et en obstacle pour l’appropriation de l'objet, dont la valeur augmente à mesure que la rivalité croît. C’est l'univers des romans de Stendhal, Proust ou Dostoïevski, œuvres particulièrement étudiées dans Mensonge romantique et Vérité romanesque.

Littérature Croire à l’autonomie de notre désir c’est l’illusion romantique qui est à la base de la plus large littérature. Découvrir la réalité du désir, dévoiler le médiateur, c’est ce que réalisent les grands romanciers comme ceux qui sont étudiés dans ce livre, c’est accéder à la vérité romanesque. C'est notamment à travers l'exemple de l'évolution de Proust que René Girard décrit cette conversion romanesque nécessaire à la véritable grandeur littéraire. Dans Jean Santeuil, premier roman (inachevé) de Proust, l'écrivain place son héros dans la loge de de Guermantes, arrivé, heureux et triomphant. Dans À la recherche du temps perdu, Proust inverse son point de vue et place le narrateur dans le parterre obscur, contemplant avec avidité l'objet inaccessible de son désir, la loge de de Guermantes. Cette inversion, révélatrice de la véritable nature du désir, donne à la scène la profondeur et la grandeur littéraire qui faisaient défaut à la scène correspondante de Jean Santeuil. En effet, l'expérience véritable du désir est celle du manque, de l'humiliation et de la diminution d'être, face à un médiateur qui semble tout-puissant, quelle que soit la position objective occupée par le sujet. C'est en renonçant aux rêves romantiques du triomphe et de la plénitude individuelle, tels qu'ils sont fantasmés dans la représentation que le sujet désirant se fait de son médiateur, que Proust trouve l'inspiration qui lui permettra d'achever l'immense somme romanesque que constitue la Recherche. Déjà esquissée dans Mensonge romantique et Vérité romanesque, l'analyse mimétique de l’œuvre de Shakespeare est approfondie dans Les Feux de l'envie.

Métamorphoses du désir À travers leurs personnages, ce sont nos comportements qui sont mis en scène. Chacun tient absolument à l’illusion de l’authenticité de ses désirs ; les romanciers exposent implacablement toute la diversité des mensonges, dissimulations, manœuvres – comme le « snobisme » des héros proustiens – qui ne sont que les « ruses du désir » pour éviter de voir en face sa vérité : l’envie et la jalousie.