vignette|Bannière « Travailler moins, vivre mieux ! », lors d'une manifestation (Suisse, 2022). vignette|Temps de travail annuel par travailleur en France Le temps de travail qualifie et mesure la durée pendant laquelle une personne travaille à titre professionnel.
Mesure et définition Définition L'Union européenne (UE) définit le temps de travail comme toute période durant laquelle le travailleur, dans l'exercice de son activité ou de ses fonctions, est à la disposition de l'employeur conformément à la législation et à la pratique nationales..
Pour être mesuré et facilement comparé, le « temps de travail » est rapporté à une période de référence : il peut être mesuré en nombre d'heures travaillées dans une journée ; rapporté à la semaine, il s'exprime en jours ou en heures ; rapporté à l'année, il est mesuré en heures travaillées ou mesuré en nombre de jours travaillés pendant l'année.
Durée légale de travail La limitation du temps de travail est affirmée par l'article 24 de la Déclaration universelle des droits de l'homme« Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques. » et l'article 7 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturelsPacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, article 7-d « Le repos, les loisirs, la limitation raisonnable de la durée du travail et les congés payés périodiques, ainsi que la rémunération des jours fériés. », comme le droit au travail.
La durée légale de travail est une notion propre à chaque pays. Elle est souvent cadrée par une loi par l'État (loi sur les 35 heures en France, par exemple). L'État peut aussi limiter légalement le temps de travail effectifEn France, selon l'article L.3121-1 du Code du travail, le temps de travail effectif est le temps pendant lequel le salarié est à la disposition de l'employeur et doit se conformer à ses directives sans pouvoir vaquer librement à des occupations personnelles., en restreignant les contingents d’heures supplémentaires en deçà desquels les employeurs sont libres d’ordonner des heures supplémentaires et au-delà desquels ils doivent demander l’autorisation à l’inspection du travail..
Certains pays, notamment la Grande-Bretagne sont réticents à légiférer, préférant laisser les employés et les employeurs négocier entre eux le temps de travail hebdomadaire.
Dans l’Union Européenne, la directive 2003/88/CE sur le temps de travail fixe des exigences minimales auxquelles tous les États membres doivent se conformer. L’objectif de la directive est de protéger la santé et la sécurité des personnes car de nombreux arrêts cardiaques sont provoqués par un excès de travail, comme l'atteste une étude conjointe de l’OMS et du BIT.
Question du temps au travail
L'historien François Jarrige souligne en 2021 qu'. Mais déjà au Moyen Âge, la question des horaires de travail et de leur respect existe.
Selon les historiens Corine Maitte et Didier Terrier, la question du temps en lien avec le travail est récurrente. Selon François Jarrige commentant leur ouvrage Les Rythmes du labeur. Enquête sur le temps de travail en Europe occidentale, en 2021 : . D'autres penseurs se sont également penchés sur le rôle du temps ou les manières dont il est considéré, en lien avec le travail, tels que Lewis Mumford, qui appuie l'importance du temps dans la période industrielle, ou Edward Palmer Thompson, qui souligne l'importance croissante de la « mesure par le temps » dans cette même période — à la différence de l'estimation plus ancienne du travail à la tâche — qui avait pourtant déjà lui-même des contraintes en termes de temps.
Le temps de travail est un élément complexe à étudier car il peut être étudié sur différentes temporalités et rythmes (journée, semaine, mois, saison, année…), mais aussi selon différents métiers et situations, groupes professionnels, régions du monde, périodes, enjeux. Plusieurs autres éléments influent sur lui, tels que l'activité et ses variations, la forme du travail (à la tâche, à façon…), le rôle de l’État, l'encadrement, la rémunération, la mécanisation et ses impacts. Et cet ensemble d'éléments fait que le temps de travail annuel d'un individu peut être très différent de celui d'un autre, et que les moyennes faites sur de grands ensembles cachent parfois des réalités très diverses.. De plus, la question de ce qui est considéré comme du travail se pose, par exemple pour les corvées dans l'Ancien régime, l'esclavage, les activités des femmes (hors des manufactures), l'emploi des enfants. Enfin, certaines personnes ont des emplois stables, d'autres des emplois journaliers, hebdomadaires, saisonniers et variables en termes d'activités, ce qui fait que le calcul d'un temps de travail annuel, par exemple, n'a pas le même sens pour tous, voire pas de sens pour les plus précaires.
En outre, en ce qui concerne les lois, il peut y avoir des différences entre ce qu'elles énoncent et leur mise en application.
Par ailleurs, selon Corine Maitte et Didier Terrier commentés par François Jarrige, la durée imposée du travail peut être vue comme un outil de mise au pas et domination du travailleur ; par ailleurs, l'exploitation au maximum de ce temps limité peut entraîner une densification du travail. Cette dernière peut elle-même engendrer davantage de fatigue et d'usure pour le travailleur qui y est soumis.
Enfin, si l'on regarde dans le détail, les évolutions du temps de travail ne sont pas aussi linéaires qu'on se le représente souvent.
Histoire du temps de travail Avant l'ère industrielle Le temps de travail au sein de l'ère pré-industrielle est une donnée difficile à appréhender. Pour les civilisations de chasseurs-cueilleurs, il serait de l'ordre de 5 heures par jour.. Dans les civilisations agricoles de l'Europe médiévale, le temps de travail était mesuré en journées et donc variait selon la saison et le lieu. Le début et la fin du travail furent longtemps rythmés par les heures canoniales sonnées à tierce (9h) et none (15h) par les églises.
Les journaliers travaillaient généralement moins d'heures par an que maintenant mais sur un cycle moins régulier. Leur temps de travail excédait les normes modernes pendant la haute saison quand le surcroît de travail était utile mais se réduisait durant les saisons creuses. Les fêtes religieuses étaient nombreuses, et les périodes chômées pouvaient s'étendre de 8 semaines jusqu'à la moitié de l'année...
La notion de temps de travail au sens moderne apparaît au Pour Jacques le Goff, on passe à cette époque du « temps de l’Église » au « temps des marchands ».
Le christianisme s’est emparé du rapport au temps remplaçant le temps naturel des saisons et du soleil. La crainte du Jugement dernier et l’espérance d’accéder la vie éternelle étaient utilisés par l’Église qui enjoignait les fidèles à ne pas perdre leur temps pour leur préparation au Salut. La perte de temps devient alors un péché et les ouvriers chrétiens sont invités à travailler davantage afin d’accéder au Paradis. Ainsi, selon le « Disciplina degli spirituali » de Domenico Cavalca, l’oisif est semblable aux animaux car il ne maîtrise pas son temps.
Les corporations se distinguent du temps naturel et du temps religieux avec le temps “artificiel”. Ces dernières adoptent tantôt une organisation du temps de travail en fonction de la journée naturelle et tantôt des journées fixes pour les apprentis (sans prise en considération du temps solaire). Dès que le réseau marchand s’est développé, le temps du travail devient un véritable objet de mesure et prend en compte la durée de temps de voyage ainsi que les prix. La durée de travail et sa réglementation deviennent de plus en plus précis au fur et à mesure que les marchands commencent à rechercher du profit. Il est donc possible d’observer le passage d’une société organisée sur les temps de l’Église à une société dans laquelle les ambitions des marchands règlent le rapport au temps.
Révolution industrielle
L’avènement de l’industrialisation dans les années 1800 va entraîner un mouvement de réduction du temps de travail qu’Alain Supiot définit comme “l’acte fondateur du droit du travail”. Pourtant, cette limitation du temps de travail ne débute qu’à partir de 1841 par d’importantes lois aux effets relatifs. Avec la Révolution industrielle, le temps de travail est désormais dicté par l'exigence d'une utilisation continue des machines.
Les entreprises qui veulent rentabiliser au maximum des équipements coûteux imposent des conditions de travail très dures à une main-d'œuvre bon marché. À la fin du et au début du , la durée de la journée de travail d'un ouvrier est de plus de 10 heures dans la plupart des pays industrialisés : les registres indiquent que les cadences peuvent atteindre 12 à 16 heures par jour, souvent six jours par semaine. Les avancées techniques du début du capitalisme et les stimulants coloniaux comme le café, le thé et le sucre rendent possible un travail de 70 heures par semaine et par personne.
Elle peut également aller jusqu'à 12 ou 14 heures pour les employés de boutique..
Les premières réglementations sur le temps de travail concernent le travail des enfants, aussi employés à l’usine où ils effectuent les tâches subalternes dans les mêmes mauvaises conditions que les adultes. On trouve ainsi des enfants dans les cotton mills du Nord de l’Angleterre, dans les docks et les ateliers textiles des États-Unis ou dans les filatures françaisesBénédicte Manier, Le Travail des enfants dans le monde, La Découverte, 2003, chap. I « Le travail des enfants dans l’histoire », p. 5-16..
En Angleterre, le Factory Act de 1833 interdit, dans l’industrie textile, le travail des enfants de moins de 9 ans et limite le temps de travail journalier en fonction de l’âge (10 heures pour les enfants de 9 à 14 ans, 12 heures pour ceux entre 14 et 18 ans) ; cette loi n’est élargie à l’ensemble des activités qu’en 1853Paul Bairoch, Victoires et Déboires, Tome I, folio histoire, 2001 (1997), p. 616.
En France, Louis René Villermé publie son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers, qui montrent des conditions horribles de travail des enfants. Charles Dupin écrit Du travail des enfants en 1840, ce qui mène à la loi du portant l’âge minimum à 8 ans. La journée de travail des enfants de 8 à 12 ans est de maximum 8 heures avec un temps de repos. De 12 à 16 ans, la limite est à 12 heures de travail et jusqu’à 13 ans il est interdit de travailler de nuit. La scolarisation est rendue obligatoire jusqu’à 12 ans, mais ces mesures n’ont que peu d’effet en raison du peu de moyens mis en place pour le contrôle et l’inspection des usines. Pour éviter de nouvelles dépenses budgétaires, la France met en place des commissions gratuites d’inspecteurs bénévoles chargés de donner à leur mission un caractère bienveillant pour ne pas effrayer les manufacturiers.
Aux États-Unis, certains États industriels comme le Connecticut ou le Massachusetts limitent la durée de travail à dix heures quotidiennes en 1843.
En France, le décret du de la deuxième république légifère le temps de travail sans distinction d’âge ni de sexe. Il s’agit d’une généralisation de la protection car les mesures vont s’appliquer pour les hommes comme les femmes. La journée de travail est réduite à 11 heures en province et à 10 heures à Paris. La mesure restera assez symbolique car dénuée de sanction. Elle est modifiée le pour une journée de travail de 12 heures effectives. Cette notion rallonge le temps de travail car en sont exclus les pauses ainsi que certains travaux de préparation ou d’entretien. De plus, le décret du vient mettre en place un certain nombre de dérogations qui autorisent par exemple les heures supplémentaires et l’absence de prise en compte du temps de nettoyage dans la durée effective du travail.