La mystique rhénane est un courant spirituel catholique de grande ampleur, qui s'est étendu approximativement des Flandres à la Rhénanie, entre le et le .
Lorsqu'ils entendent souligner son extension géographique, les spécialistes parlent de « mystique rhéno-flamande », mais lorsqu'ils veulent désigner le courant par son épicentre culturel (de Cologne à Constance), ils le nomment « mystique rhénane », allant jusqu'à réserver cette expression à la tendance spéculative (eckhartienne) du courant.
Ses plus célèbres représentants sont Hildegarde de Bingen et Gertrude de Helfta, Hadewijch d'Anvers et Mathilde de Magdebourg, Maître Eckhart, Henri Suso et Jean Tauler, ainsi que Jan van Ruusbroec. vignette|Hildegarde von Bingen, ancêtre de la Mystique rhénane
Contexte historique
La mystique rhénane trouve son origine dans le bouillonnement spirituel du , lequel se manifeste par la réforme ou la fondation d'ordres monastiques : cisterciens, chartreux, fontevristes, etc., auxquels on peut adjoindre les prémontrés. Ces nouveaux ordres religieux drainent de nombreuses recrues, de sorte qu'entre l'Escaut et le Rhin, les fondations de monastères masculins, et plus encore féminins, se multiplient. Ces communautés développent une théologie basée sur leur mode de vie : liturgie, lectio divina, contemplation. Ainsi, avec saint Bernard, mais aussi Rupert de Deutz ou Philippe de Harveng, émerge une exégèse spirituelle des textes sacrés qui va faire école. En Rhénanie, deux bénédictines dominent cette époque : Hildegarde de Bingen et Élisabeth de SchönauJeanne Ancelet-Hustache, Maître Eckhart et la mystique rhénane, coll. Maîtres spirituels, 7, Seuil, 1980, p. 13..
vignette|Une béguine au Le voit l'apparition de mouvements apostoliques qui cherchent à mettre en exergue et pratiquer la pauvreté évangélique. Parmi ceux-ci, les uns vont être jugés hétérodoxes (les cathares ou les disciples de Pierre Valdo, par exemple), tandis que d'autres vont devenir des fers de lance de la chrétienté, à savoir les ordres mendiants, fondés par saint François (franciscains) et saint Dominique (dominicains). Ce phénomène vient du Sud de l'Europe, mais le Nord (Flandre, Brabant, Pays-Bas, Allemagne du Nord) va également être témoin d'une forme de vie inédite, relevant de la mouvance apostolique : les béguines, dont l'origine demeure, à ce jour, sujette à hypothèsesJ. Ancelet-Hustache, op. cit., p. 15..
Ces femmes ne sont pas des religieuses, mais elles vivent pieusement, dans de petites communautés, travaillant de leurs mains pour gagner leur pain, et soignant les malades. Comme il ne s'aligne pas sur les cadres reconnus par l'Église, ce mode d'existence et la culture spécifique qui l'accompagne, vont attirer la suspicion des autorités. Les cisterciens et les prémontrés s'étant récusés, les béguines trouveront parmi le personnel des ordres mendiants des directeurs spirituels avertisJ. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 16.. Arrivés à Cologne en 1221, les dominicains rencontrent un énorme succès en Rhénanie : nantis de leur prestige intellectuel, ce sont eux qui guideront la plupart des béguines de la région, mais aussi les moniales dominicaines et même les cisterciennesJ. Ancelet-Hustache, op. cit., p. 21. ; étant donné qu'ils s'expriment en moyen allemand, leur prédication va également toucher des groupes dévots (les Amis de Dieu) et le petit peuple.
Au mouvement béguinal du appartiennent, d'ouest en est, des personnalités comme Hadewijch d'Anvers, Marguerite Porète, sainte Lutgarde d'Aywiers, la Bienheureuse Marie d'Oignies, sainte Julienne de Cornillon et Mechtilde de Magdebourg, laquelle finira ses jours dans le fameux monastère de Helfta. Cette communauté cistercienne fondée par Gertrude de Hackeborn, compte, à cette époque, deux illustres mystiques : sainte Mechtilde de Hackeborn et sainte Gertrude la Grande. Du côté belge, il convient de citer une autre moniale : Béatrice de NazarethJ. Ancelet-Hustache, op. cit., pp. 16-19..
vignette|Henri Suso et Albert le Grand, deux représentants dominicains de la Mystique rhénane Le assiste à l'émergence de la mystique spéculative dans le milieu rhénan. En 1314, Maître Eckhart a une cinquantaine d'années, lorsqu'il est chargé du studium (centre de formation universitaire) dominicain de Cologne, où il recevra comme élèves ceux qui deviendront ses principaux disciples : Henri Suso et Jean TaulerJ. Ancelet-Hustache, op. cit., p. 41.. Tous trois vont s'attacher à une double mission : d'une part, jeter des passerelles entre l'expérience des béguines et moniales, et les concepts de la théologie scolastique ; d'autre part, se démarquer de cercles voisins, considérés comme hérétiques (secte du Libre-Esprit), et ce dans le contexte délicat de la condamnation du mouvement béguinal, prononcé par le concile de Vienne (1311-1312). Pour y parvenir, ils se basent essentiellement, à la suite de saint Albert le Grand (dominicain de Cologne), sur la théologie du Pseudo-Denys, un philosophe néoplatonicien du , converti au christianismeJ. Ancelet-Hustache, op. cit., p. 10., ainsi que sur l'œuvre d'un autre néoplatonicien, Proclus, qui venait d'être traduit. Cependant, contrairement à son aîné, Thierry de Freiberg, Eckhart cherche également à réaliser une synthèse entre ce néoplatonisme et l'aristotélisme de son maître, saint Thomas d'Aquin. Par ailleurs, en contexte brabançon, le chanoine Jan van Ruusbroec opère le lien entre pôle flamand et pôle rhénan. Cependant, sa réévaluation critique de l'œuvre d'Eckhart, après la condamnation posthume de celle-ci en 1329J. Ancelet-Hustache, op. cit., p. 127., et sa réhabilitation de l'engagement actif par rapport à la contemplation, prépare la Devotio moderna qui, apparue en Hollande vers la fin , répandra, dans la zone d'influence de la mystique rhénane, une certaine méfiance à l'égard des constructions intellectuelles et des phénomènes surnaturels.
Entre 1400 et 1430, paraît la Theologia deutsch ou Theologia germanica, un ouvrage anonyme qui reprend certaines thèmes eckhartiens, en insistant surtout sur la vie du Christ. Même si Luther apprécie cette œuvre, ainsi que certains textes de Tauler, il n'en reste pas moins que le réformateur ne veut pas fonder sa spiritualité sur l'héritage médiéval, et que la Réforme va faire fermer, au cours du , toutes les maisons religieuses d'AllemagneJ. Ancelet-Hustache, op. cit., p. 167.. Du côté catholique, Érasme se situe dans la perspective de la Devotio moderna de ses maîtres hollandais : c'est un moraliste, pas du tout un mystique. Parmi les humanistes du , le néoplatonicien Nicolas de Cues est le seul à prendre en compte la théologie apophatique (ou négative) d'EckhartJ. Ancelet-Hustache, op. cit., p. 170.. Toutefois, à la même époque, le franciscain Harphius compile, adapte et diffuse la doctrine de Ruusbroec, à la faveur de l'invention de l'imprimerie. C'est essentiellement par son intermédiaire que certains aspects de la mystique rhénane vont passer, au , des Pays-Bas méridionaux en Espagne et en France.
Spiritualité Deux herméneutiques Sans vouloir rigidifier les oppositions, on distingue habituellement dans la mystique rhénane une tendance affective et une tendance spéculative. Chacune se fonde sur un texte biblique emblématique, assorti d'une herméneutique précise. La tendance affective se base sur une exégèse spirituelle du Cantique des cantiques, tandis que la tendance spéculative se base sur une interprétation métaphysique du Prologue de l'évangile de JeanA. de Libéra, "Rhéno-flamande, mystique", pp. 1226, col. 2 - 1229, col. 2, in Y. Lacoste (dir.), "Dictionnaire critique de théologie", Paris, Presses Universitaires de France, 2007, p. 1227, col. 1.. L'exégèse spirituelle poursuit une tradition qui débute avec Bernard de Clairvaux, marquée par l'enseignement patristique et la lyrique courtoise, alors que l'interprétation métaphysique constitue une reprise critique de la théologie négative du Pseudo-Denys, marquée par un souci de traduire en termes néoplatoniciens l'approche chrétienne du divin. Le point de départ est évidemment toujours le donné révélé, et sa mise en relation avec l'expérience vécue. Cependant, la tendance affective théorise cette mise en relation au moyen d'un héritage platonicien légué par saint Augustin : dans cette forme d'exemplarisme, il s'agit d'être attentif à l'empreinte trinitaire au cœur des réalités sensibles (particulièrement l'humanité du Christ), en vue d'une élévation progressive vers le Créateur. En revanche, la tendance spéculative insiste essentiellement sur le détachement vis-à-vis du sensible (y compris l'humanité du Christ), considéré comme un néant, ontologiquement parlant : dans cette forme d'intellectualisme, seul le fond de l'âme (intellective) est déiforme, étant donné que la transcendance du Dieu Un réside ultimement dans un pur acte de connaissance, antérieur à l'Être.
La mystique affective vignette|Le monastère d'Helfta, haut-lieu de la mystique affective La contemplation tend à l'union avec le divin. Trouvant son origine dans un chant d'amour biblique, la spiritualité peut envisager cette union sur le modèle du mariage : l'Époux du texte sacré, c'est Jésus, et l'Épouse c'est l'âme, choisie pour entrer, par la médiation du Christ, parfaite image de Dieu, dans les secrets de la Trinité. Cette mystique dite P. Doyère, Gertrude d'Helfta, p. 331-339, in Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, tome VI, Paris, Beauchesne, 1967, pp. 334. est donc christocentrique. Elle va développer une écriture, souvent collective, qui exprime l'expérience spirituelle par le biais de visions et de révélations particulières, qui, sans avoir le caractère cosmique des ouvrages d'Hildegarde de Bingen, ne sont jamais séparées d'un contexte liturgique et sacramentel, où l'image a valeur de symbole. Ce faisant, elle constitue un patrimoine de dévotions qui connaîtra de multiples prolongements (pas toujours dans le sens originel) : principalement le Sacré-Cœur, la Vierge médiatrice et l'intercession pour les âmes du Purgatoire. Les œuvres les plus représentatives de cette tendance sont celles rédigées par la moniale sainte Gertrude la Grande, au , à Helfta. Toutefois, la mystique sponsale ne se limite pas aux cisterciennes : ainsi les béguines, Hadewijch développe un lyrisme courtois, Lutgarde jette les bases du culte du Sacré-Cœur et Mathilde de Magdebourg s'intéresse au Purgatoire. Elle ne concerne pas seulement les femmes, comme en témoigne la biographie d'Hermann Joseph de Steinfeld. Elle dépasse largement le , avec L'Ornement des noces spirituelles de Jan van Ruysbroeck, par exemple.
La mystique spéculative Chez Eckhart