L'expression changement linguistique désigne la modification continue dans le temps des éléments et des structures de tous les domaines d’une langue. Il y a deux grandes catégories : des changements internes à une langue donnée et des changements externes. Les changements consistent en transformations, en ajouts et en éliminations d’éléments et de structures.., chap. 5, ...

Le changement linguistique est étudié par la linguistique historique, qui étudie la formation et l’évolution des langues en tant que processus se déroulant par des changements. La sociolinguistique s’en occupe également, en se concentrant sur les changements qui ont eu lieu et qui sont en cours en raison de phénomènes de société..

Certains linguistes distinguent nettement, au sujet du changement, le lexique d’un côté et les systèmes grammatical et phonémique/phonétique de l’autre, en insistant sur le fait que seuls les changements dans ces derniers sont linguistiques à proprement parler, étant des changements systémiques. Si, par exemple, dans une langue sont apparus les articles dans l’emploi des noms, la détermination par ceux-ci se fait conformément à des règles et des exceptions appliquées à tous les noms. Par contre, dans le lexique, les changements concernent des éléments individuels que, par conséquent, on ne peut pas encadrer dans des règles, sauf celles de la formation des mots, qui tiennent de la morphologie aussi. Une autre différence entre le lexique et les autres domaines est que les changements du premier sont relativement rapides et facilement observables, alors que ceux des derniers sont lents et, de ce fait, pratiquement imperceptibles pour les locuteursNádasdy 2003..

Motivations du changement linguistique

Au sujet du changement du phonétisme et du système grammatical en général, certains linguistes se sont posé la question de savoir s’il a ou non une finalité concernant la langue dans son ensemble, et ils sont arrivés à la conclusion qu’il n’en a pas.

L’une des motivations serait la tendance à la simplification. Certains changements constituent effectivement des simplifications, par exemple la disparition de la déclinaison en français., mais d’autres ont pour résultat une complexification. Ainsi, le latin avait trois formes de passé à l’indicatif, dont le français a hérité deux, a refait le troisième (le plus-que-parfait) et a développé sept formes de plus : le passé composé, le passé surcomposé, le plus-que-parfait surcomposé, le passé antérieur. et deux formes avec le verbe semi-auxiliaire venir.. En revanche, le hongrois avait cinq formes de passé au ., dont il reste une seule dans la langue actuelle., mais sa déclinaison est toujours complexe.. L’idée que les changements visent la simplification de la langue dans son ensemble est erronée, parce qu’elle suppose qu’à ses débuts la langue était très complexe et qu’au cours de son histoire elle n’a fait que se simplifier, ce qui ne correspond pas à la réalité. En fait, les deux tendances s’équilibrent, par conséquent, la langue ne se simplifie pas et ne se complexifie pas non plus.

Une autre motivation serait l’évitement de l’ambiguïté. En effet, il y a des cas où le changement a ce but. Par exemple, en roumain, le verbe a acorda « accorder » a deux sens, dans des syntagmes comme a acorda ajutor « accorder de l’aide » et a acorda un pian « accorder un piano ». Dans le but de la désambiguïsation, du moins au temps présent de certains modes, il s’est produit un changement morphologique, l’ajout d’un suffixe dans le deuxième sens : acordă ajutor « il/elle accorde de l’aide » vs acordează un pian « il/elle accorde un piano ».. En revanche, certains changements au cours de l’histoire de la langue ont abouti à des cas d’ambiguïté. En roumain également, les formes de la première personne du singulier et du pluriel du verbe a avea « avoir » auxiliaire du passé composé, sont devenues identiques, et l’expression du sujet par un mot à part n’est pas obligatoire, ex. : Am plecat la facultate « Je suis allé(e) / Nous sommes allé(e)s à la faculté ». La désambiguïsation exige une complexification de l’expression.

L’une des motivations des changements phonétiques est de faciliter la prononciation. Il était peut-être difficile aux locuteurs de l’ancien français de prononcer le son [ts] et ils l’ont réduit à [s] ; mais, par ailleurs; cela a produit des cas d’ambiguïté lexicale par homonymie, ex. cire – sire [si:r]..

En conclusion, même si, dans certains cas, on peut motiver le changement, on ne peut pas expliquer pourquoi, dans des cas semblables, il se produit dans certains mais pas dans d’autres, ou pourquoi c’est même un changement contraire qui se produit dans ces derniers. De toute façon, chaque langue accomplit bien sa fonction de communication dans sa communauté linguistique, indifféremment des changements qui s’y produisent ou non.

Cependant, les changements lexicaux ont une motivation, principalement la nécessité d’adapter la communication aux changements de la société, comme la nécessité de nommer des objets et des concepts nouveaux. Il peut aussi s’agir de la volonté de l’utilisateur de la langue d’être le plus expressif possible..

Mécanisme du changement linguistique

Le changement de la langue est une manifestation de sa variation en diachronie, c’est-à-dire dans son évolution d’une étape historique à une autre. Cette variation est en relation avec la variation en synchronie, c’est-à-dire à chaque moment de l’histoire de la langue. Chaque locuteur a sa propre variété de langue (son idiolecte) qui diffère plus ou moins des variétés de tous les autres locuteurs. Par exemple, la prononciation est différente non seulement d’un locuteur à l’autre, mais aussi le même son est prononcé différemment d’une fois à l’autre par le même locuteur.. L’idiolecte change au cours de la vie de son locuteur aussi. De même, la langue que les parents transmettent à leurs enfants est déjà légèrement différente dans l’usage de ceux-ci.

Dans les idiolectes, des innovations ont lieu et il se produit ainsi des variantes d’éléments et de structures qui coexistent en synchronie. Le processus diachronique se manifeste par la concurrence entre variantes. Parfois la nouvelle variante disparaît, mais d’autres fois elle se généralise graduellement en parallèle avec la diminution de l’emploi de l’autre, jusqu’à la disparition de celle-ci, le changement étant ainsi accompli.. Par exemple, en français, le verbe envoyer avait deux variantes de futur. La forme envoi(e)rai était encore fréquente au , étant attestée au aussi, et la forme enverrai est attestée dès le . Les deux variantes ont donc coexisté pendant plusieurs siècles, pour qu’au il n’en reste qu’une, enverrai..

Si les innovations se généralisent seulement dans des catégories de locuteurs déterminées régionalement ou socialement, la langue se différencie en variétés régionales (dialectes) et sociales (sociolectes)... Les faits de langue communs font que celle-ci existe en tant que telle, et elle continue d’évoluer par des changements, en se maintenant en tant que telle du moins pendant une certaine période. En même temps, les faits de langue spécifiques des dialectes se multiplient et évoluent eux aussi, pouvant devenir majoritaires par rapport aux faits communs, les dialectes se transformant ainsi, dans certaines conditions, en de nouvelles langues, différentes l’une de l’autre et de la langue d’origine, souvent en parallèle avec la disparition de celle-ci. C’est ainsi que se sont formées les langues romanes, par exemple, à partir des dialectes du latin vulgaire parlé dans divers territoires européens conquis par les Romains..

Il y a également diffusion d’éléments et de structures d’une langue à une autre, qui cause des changements sous forme d’emprunts du type adstrat, à la suite du contact linguistique populaire entre communautés linguistiques voisines.. Des changements se produisent également par contact linguistique savant, chap. 6, .. C’est ainsi, par exemple, que de nombreux mots des langues romanes occidentales ont été empruntés par le roumain, article împrumut « emprunt ».. Il y a surtout des emprunts lexicaux, mais il en existe aussi appartenant dans tous les autres domaines de la langue. Les emprunts se diffusent aussi à partir d’individus et se transforment, de faits d’intégration passive, en faits d’usage..

En prenant pour référence la variété commune d’une langue, celle-ci subit des changements par l’adoption de faits de langue issus des dialectes et des sociolectes. Dans la terminologie du linguiste américain William Labov, il y a « changement d’en bas » (change from below) et « changement d’en haut » (change from above).. Le premier a lieu dans les variétés de langue standard par l’adoption d’éléments des variétés non standard. Par exemple, de l’argot français des délinquants, des mots passent d’abord dans le registre de langue populaire, puis dans le registre familier ou directement dans celui-ci, certains de ces mots aboutissant dans le registre courant, tels maquiller ou mégot.. Au , le langage des médias est un facteur important du changement d’en bas. Il prend des éléments de sociolectes non standard et peut les répandre en raison de son prestige social..

Le changement d’en haut prend le sens inverse : les locuteurs de variétés non standard cherchent à introduire dans leur usage des traits de variétés plus prestigieuses que la leur. Le changement d’en haut est un phénomène général dans le cas des locuteurs dont la variété de langue maternelle est non standard (dialecte, registre populaire) et qui acquièrent la variété standard dans le système scolaire..

Dans le cas du changement sémantique, un autre mécanisme du changement tient dans la relation entre les signifiés. Par exemple, il a été observé que les mots désignant des concepts plus concrets, comme l'espace ou la localisation, ont régulièrement développé la capacité à désigner des concepts plus abstraits, comme le temps ou la pensée (ex. latin deduco « conduire, emmener d'un endroit à un autre » > français déduire, anglais deduce ).

Le changement dans les divers domaines de la langue

Changements lexicaux

Les changements du lexique sont les plus rapides et les plus évidents.

Une partie des mots d’une langue est héritée de sa langue mère et d’un éventuel substrat : en français, chêne, mouton, etc. (gaulois), chanter, tête, vert, etc. (latins), articles chêne, mouton, chanter, tête, vert.. Une autre partie est constituée de mots créés par des moyens internes à la langue, c’est-à-dire après que celle-ci peut être considérée comme une langue distincte. Certains de ces mots sont des créations spontanées, par exemple les onomatopées (glouglou, tic-tac, articles glouglou, tic(-)tac,(tic tac, tic-tac)., etc.).

Les changements internes ont pour point de départ de tels mots, qui servent de base pour former de nouveaux mots. En français, il y a des procédés de formation comme la dérivation par des suffixes (ex. glouglou > glouglouter), la dérivation par des préfixes (ex. chanter > déchanter), la dérivation par des préfixes et des suffixes à la fois (ex. tête > s’entêter), la composition (ex. chêne-liège) ou la conversion lexicale, ex. : tic-tac onomatopée > tic-tac nom, articles glouglouter, déchanter, entêter, chêne-liège, tic(-)tac,(tic tac, tic-tac)..

D’autres changements du lexique sont d’origine externe, à savoir les emprunts lexicaux, plus ou moins nombreux selon les langues. Il s’agit principalement de mots, mais aussi d’affixes lexicaux, comme les suffixes -ade et -esque fournis au français par l’italien..

Une combinaison de source externe de changement et de procédé interne de formation est le calque, c’est-à-dire la création de mots par traduction littérale de mots composés étrangers, par exemple surhomme (< Übermensch) ou gratte-ciel (< skyscraper)..

Les unités lexicales d’origine étrangère peuvent subir, elles aussi, des changements par les procédés internes de formation des mots.