Germaine Lubin, née le au 60, rue de Miromesnil dans le . et morte le dans le Archives numérisées de l'état civil de Paris, acte de naissance , avec mention marginale du décès, date indiquée : 27 octobre 1979 (consulté le 11 juin 2012)., est une soprano française, une des divas internationales de l'entre-deux-guerres.
Biographie Formation (1890-1911) Germaine Lubin naît à Paris, fille d'une métropolitaine et d'un pharmacien masogan de Guyane, Samuel Lubin, qui lui enseigne le piano dès l'âge de six ans. Elle fait sa scolarité au collège Sévigné et se destine à des études de médecine.
À dix huit ans, elle se présente au Conservatoire national de musique et de déclamation, où elle est reçue à l'unanimité et fait l'admiration de Gabriel Fauré.. Son premier professeur de chant y est Auguste Martini. Elle est formée à la déclamation dans la classe d'opéra comique« Les professeurs de chant au Conservatoire de Paris », in Encyclopédie de l'art lyrique français, Association L'art lyrique français, Dammarie-les-Lys. de Jacques Isnardon. De 1909 à 1912, elle suit l'enseignement de Félia Litvinne à Paris et de Lilli Lehmann à Berlin..
Peu avant la Première Guerre mondiale, elle se dispute avec son père, auquel elle reproche d'être trop présent et de faire obstacle à sa carrière. Dépité, ce dernier retourne vivre en Guyane. Pour la jeune femme, c'est une libération. Sa , classique et sculpturaleIn Lyrica, 1922, cité in R. Martet, Les Grandes divas du XXe siècle, , Buchet/Chastel, Paris, 2015 ., sa taille haute, ses yeux bleus et sa chevelure blonde ne peuvent que la prédestiner à incarner les grandes héroïnes wagnériennes.
De l'Opéra-Comique à l'Opéra (1912-1919) En 1912, elle obtient trois premiers prix (chant, opéra et opéra-comique) au Conservatoire de Paris. Aussitôt engagée par Albert Carré, elle commence le sa carrière à l'Opéra-Comique dans le rôle d'Antonia des Contes d'Hoffmann d'Offenbach. Elle est l'interprète favorite de Gabriel Fauré, qui se plaît à l'appeler « ma belle statue » et n'hésite pas à lui dire : .
En 1913, elle épouse Paul Géraldy, auteur du recueil de poèmes Toi et Moi, dont Germaine Lubin est probablement l'inspiratrice. De leur amour naît en 1916 un fils, Claude, qui se suicidera le , d'un coup de revolver dans la tête..
Elle rejoint le palais Garnier en 1914 pour y effectuer, jusqu'en 1944, presque toute sa carrière. Elle interprète des rôles lyriques tels que Marguerite du Faust de Charles Gounod, Thaïs de Jules Massenet, joue le rôle de Camille dans Zampa ou La fiancée de marbre de Ferdinand Herold, celui de Koethe dans Le Pays de Guy Ropartz avant d'aborder des rôles plus difficiles : les rôles titre de Aïda, de Verdi, et Salammbô, de Reyer, la Marguerite de La Damnation de Faust de Berlioz et ses premiers Wagner, Elsa, Élisabeth, Éva, Sieglinde.
En 1919, elle donne à Pierrefitte un concert de soutien aux « Poilus » rescapés en présence de Philippe PétainCh. Bourseiller, « Germaine Lubin, la cantatrice préférée d'Hitler. », in Musicus politicus, France Musique, Paris, 21 décembre 2014., vainqueur nouvellement honoré du titre de maréchal. S'ensuit une correspondance intime de plusieurs années, seul indice d'une rumeur au sujet d'une liaison, qui deviendra à la fin de l'Occupation une accusation. Détruite par la destinataire, il n'en restera que le faible écho qu'elle en donnera oralement, qu'elle ne cessera d'admirer le héros de Verdun, qu'il avait l'âge de son père et qu'elle le trouvait très bel hommeG. Lubin, cité in J. Chancel, « Germaine Lubin », in Radioscopie, France Inter, Paris, 24 juillet 1975..
Vedette créatrice de rôles (1920-1939) Toujours en quête de perfection, Germaine Lubin s'interdit de se reposer sur ses succès et poursuit tout au long des années vingt un travail pour parfaire sa voix, avec Jean De Reszké et Félia Litvinne, ainsi que sa présence scénique, avec Lilli Lehmann.. Les jalousies professionnelles sont féroces et son perfectionnisme, son ambition aussi, lui valent la réputation d'être hautaine. Avec la célébrité vient l'isolement moral, celui d'une déesse inaccessibleR. Martet, Les Grandes divas du XXe siècle, , Buchet/Chastel, Paris, 2015 .. En 1926, elle se sépare de son mari. Deux ans plus tard, elle refait sa vie avec un des directeurs des éditions Larousse, Jacques MoreauPierre Raynaud, « Germaine Lubin, star de l’Opéra de Paris dans l’entre-deux-guerres, a vécu à Saint-Babel. », in La Montagne, Clermont-Ferrand, 25 décembre 2015.. Ils ont une fille, Dominique. Ces tribulations personnelles l'empêchent de donner suite aux propositions venues d'Outre-Atlantique et notamment du Metropolitan Opera.
Elle crée plusieurs rôles de l'opéra moderne. Sa voix, aux grave et médium doux et à l'aigu puissant, lui donne accès aux grands rôles dramatiques : Donna Anna, la Maréchale, Alceste, Iphigénie, Fidelio, Brünnhilde, Kundry et Isolde, , qu'elle chante pour la première fois en 1930, en français, et dont elle assure en allemand une triomphale centième au palais Garnier en 1938 sous la direction de Wilhelm Furtwängler.
Vedette internationale, elle est ovationnée sur toutes les grandes scènes européennes. Le , elle incarne Sieglinde au Staatsoper Unter den Linden à Berlin. Dans sa loge, elle reçoit le compliment d'Hermann Goering, que lui présente l'ambassadeur André François-Poncet. En juillet 1938, sa Kundry, interprétée sous la direction de Franz von Hoesslin à Bayreuth, fait d'elle une véritable idole. Elle est reçue à la villa Wahnfried par Winifred Wagner, qui la présente à deux hôtes intimes, Hitler et Goebbels. Cette même année, elle a rejoint la « section des artistes » du Parti populaire français, organisation d’extrême droite radicale créée en 1936 par Jacques Doriot.. Elle est invitée derechef l'année suivante, en août 1939, pour chanter sous la direction de Victor de Sabata encore une fois Isolde, mais à Bayreuth, aux côtés de Max Lorenz. Hitler, qui assiste au concert, la complimente : .
Sous l'Occupation (1940-1944)
Après la défaite, Jacques Rouché essaye de rouvrir l'Opéra et invite Germaine Lubin à revenir chanter Alceste. C'est elle qui le , dans le rôle de Léonore, inaugure le premier opéra allemand chanté à Paris sous occupation, Fidelio. Suit le la représentation du Chevalier à la Rose, où elle est une Maréchale admirée du général Hans Speidel, qui huit mois plus tôt, le , faisait visiter Paris à Hitler et huit mois plus tard, le , commencera la série d'exécution d'otages. Introduit auprès d'elle par le journaliste allemand Hans Joachim Lange, il est là tous les soirs.
Le , elle chante à nouveau Isolde encore une fois au côté de Max Lorenz mais avec la troupe de la Staatsoper de Berlin en visite à Paris, sous la direction de Herbert von KarajanP. Ory, Les Collaborateurs 1940-1945, , coll. Points Histoire, Seuil, Paris, 1976.. La représentation célèbre le jour anniversaire de la naissance de Richard Wagner (né le ). Elle a lieu en présence de Winifred Wagner, qui l'avait reçue à Bayreuth, et s'inscrit dans un programme de propagande collaborationniste organisée par le secrétaire d'État Fernand de BrinonCahiers franco-allemands, CFA, Paris, mai-juin 1941.. Germaine Lubin devient une des vedettes de Radio Paris puis de Radio nationaleFrançoise Taliano-des-Garets, Villes et culture sous l'Occupation. Expériences françaises et perspectives comparées., , Hors Collection, Armand Colin, Paris, 2012 .. Elle ne rompt pas ses amitiés nouées avant-guerre avec des Allemands.
Le M. Schwartz, « Musique et diplomatie : Wilhelm Kempff et la propagande culturelle des pianistes allemands », in La musique à Paris sous l'Occupation, , Fayard, Paris, octobre 2013 ., elle se produit au musée de l'Orangerie lors d'un concert clôturant l'exposition d'Arno Breker, sculpteur quasi officiel de l'idéologie nazie. Pour bien marquer en cette occasion la collaboration culturelle franco-allemande et le dépassement des conflits grâce à la musique, elle est accompagnée par le Français Alfred Cortot quand elle chante des lieder en allemand et par l'allemand Wilhelm Kempff quand elle chante en français des mélodiesM. Schwartz, « Musique et diplomatie : Wilhelm Kempff et la propagande culturelle des pianistes allemands », in La Musique à Paris sous l'Occupation, , Fayard, Paris, octobre 2013 .. Elle déclarera après-guerre avoir accepté cette participation pour obtenir la libération de Maurice Franck, chef des chœurs de l'Opéra tombé sous le coup du « statut des Juifs »., qui bénéficie du soutien d'un comité d'artistes et est effectivement libéré du camp de Royallieu, mais en ce mois d', c'est par une amitié toute personnelle qu'elle accepte l'invitation de Wilhelm Kempff d'accompagner celui ci dans son retour vers la Lanhaus de Potsdam qu'il habite avec sa famille, en face de Cecilienhof. Le virtuose répondra à son invitation de séjourner au château de La CarteM. Schwartz, « Musique et diplomatie : Wilhelm Kempff et la propagande culturelle des pianistes allemands », in La Musique à Paris sous l'Occupation, , , Fayard, Paris, octobre 2013 ., casteletC. Chevalier, « Le château de la Carte à Ballan », in Mémoires de Société archéologique de Touraine, , , SAT, Tours, mars 1860. qu'elle possède à Ballan-Miré, en Touraine, et qui avait été, au , la résidence du futur pape Martin IVEdmond Quincarlet, « Excursion de la société archéologique à Chinon le 20 juillet 1881 », in Bulletin de la Société archéologique de Touraine, , , L. Péricat, Tours, 1881. avant d'être reconstruite au .
Condamnation et exil (1944-1950) En 1944, après la Libération, Germaine Lubin, comme Marie Laurencin, Sacha Guitry, Pierre Taittinger, Arletty, Betty Bouwens, épouse de Ramon Fernandez, est arrêtée et emprisonnée à Drancy lieu d’internement de personnes suspectes de collaboration. Elle n'a pas les mêmes appuis que Marie Laurencin, sauvée par Marguerite Donnadieu (Duras). « On lui reproche ses sympathies allemandes et surtout, la dénonciation à la Gestapo de son couple de jardiniers, dont l'hostilité à l'égard de l'occupant ne lui était pas inconnue ». Des charges de collaboration avec l'ennemi sont retenues contre elle et elle est transférée à Fresnes.
À l'issue de son procès, en , elle est lavée de cette seule accusation mais pas d'avoir livré à la Gestapo son jardinier et sa femme, qui étaient des sympathisants de la Résistance. Son argument que ces domestiques lui servaient d'intermédiaires pour aider des individus persécutés par le régime ne convainc pas. Si elle a en effet pu avancer les témoignages de plusieurs personnes qu'elle avait aidées pendant la guerre., elle n'en est pas moins frappée d'indignité nationale à vie, dans un contexte politique appelant à .. Elle est interdite de séjour en France et ses biens sont confisqués. En 1947, après trois années de prison, elle trouve refuge chez des amis en Suisse, puis en Italie.
Pour sa part, elle continuera de nier tout lien avec l'Allemagne nazie, et gardera une grande amertume de la façon dont le gouvernement français l'a traitée. Elle dit un jour :
Elle déclarera dans un entretien donné au Quotidien de Paris en 1974 : .
Professeur de chant à Paris (1950-1979) Après-guerre, Paul Géraldy, qui eut pour maîtresse la secrétaire de Jean Moulin, s'active pour réduire la peine de Germaine Lubin et le la condamnation à l'indignité nationale à vie est ramenée à cinq ans.. En 1950, les biens de la cantatrice lui sont en partie restitués et l'interdiction de séjour est limitée au département d'Indre-et-Loire. En 1953, elle cède à l'État son château tourangeau de La Carte.