thumb|Relevés du géométral d'une des arches avec deux des piles par Eugène Viollet-le-Duc sur la partie du pont Saint-Bénézet reconstruite sous le pontificat de (de 1342 à 1352).
L’ordre des Frères pontifes (fratres pontifices) est un ordre religieux hospitalier éventuellement légendaire, ayant supposément regroupé à partir de la fin du des moines constructeurs de ponts, constituant des établissements au bord des fleuves et des rivières afin d'assurer un passage gratuit des voyageurs et procurer des secours éventuels. Cet ordre aurait été sécularisé en 1519 à la suite d'abus commis. Il s’agit en réalité d’une confusion avec les confréries regroupant ordinairement, au Moyen Âge, les ouvriers laïcs travaillant à la construction d’un pont donné.
L'érection de deux ponts durables sur le Rhône, à savoir le pont d'Avignon de de long, comportant vingt-deux arches, bâti de 1177 à 1185, et le pont Saint-Esprit de de long avec dix-huit arches, élaboré de 1265 à 1309, figurent parmi leurs plus grandes réalisations. La première est attribuée à une association pieuse marquée par saint Bénézet d'Avignon. Pendant la construction, souligne le dévouement des membres travailleurs, qui se contentaient d'aumônes et considéraient l’œuvre comme exclusivement pieuse, dévoués à la réalisation d'œuvres d'art favorisant l'échange entre les hommes.
Signification de pontifex ou pontife Le mot latin signifie à l'origine « faire ou entretenir le pont Sublicius à Rome ». Il a qualifié un collège religieux masculin, le collège des pontifes, qui s'est progressivement chargé des affaires religieuses de la cité républicaine. Le pontifex maximus était leur premier dignitaire, il était choisi par le pouvoir civil parmi leurs membres illustres au terme de leur cursus honorum pour gérer les possessions et biens de cette puissante institution.
Entre légende et histoire Chateaubriand est le premier à s’être persuadé de l'existence de l’ordre des Frères pontifes (leur nom vient du fait qu’ils construisent des pontsLeur nom ne vient pas d’un lien avec le souverain pontife.), mais il lui donne comme origine le pont de Bonpas construit sur la Durance. Quinze ans après Chateaubriand, Henri Grégoire, comte d'Empire et ancien évêque constitutionnel de Blois, écrit en 1818 un mémoire sur les congrégations hospitalières des Frères pontifes. Après Avignon et Bonpas, il voit l'intervention de l'ordre à Lourmarin, Mallemort, Mirabeau, puis à Pont-Saint-Esprit, de là les Frères pontifes passent en Italie, à Lucques, où ils construisent deux ponts, puis en Espagne, au Portugal, en Suède — où se trouve à la tête de l'évêché de Skåre, dans le comté de Värmland, un autre Benoît, contemporain de Bénézet —, au Danemark et jusqu'en Grande-Bretagne où ils se firent connaître sous le nom de « Bridgebuilding Brotherhoods ». Quant à Jean-Baptiste Marie Joudou, qui rédigea une Histoire d'Avignon en 1842, il glosa longuement sur l'ordre, lui faisant parcourir toute la France et l'ancien royaume d'Arles, afin de lancer des ponts sur fleuves et rivières dans un but religieux et humanitaire, celui de rendre plus accessible les lieux de pèlerinage.
À la fin du , Bénézet eut une vision l’appelant à construire un pont sur le Rhône. Les travaux commencèrent en 1177 et ne prirent fin qu'après 1184, date de sa mort. Il n'en fallut pas plus pour que le jeune pâtre fut considéré comme l'initiateur de l'ordre religieux des Frères pontifes, approuvé par le pape Clément III en 1189Raymond Hostie, Vie et mort des ordres religieux : approches psychosociologiques. éditions Desclée de Brouwer, Bibliothèque d'études psycho-religieuses, Paris, 1972.. Mais les choses sont loin d'être aussi claires puisqu'à la date de 1189, retenue dans la XI édition de l'Encyclopédie Britannique, s'oppose celle de 1191, du même pontife selon les indications de la Catholic Encyclopedia de 1913. Ce qui fait penser à des faux.
L'existence de cet ordre de bâtisseurs de ponts créée par Bénézet a été reprise et popularisée par nombre d'auteurs : au , Théophile Raynaud et Charles du Fresne, sieur du Cange ; au , Frédéric Godefroy et Eugène Viollet-le-Duc ; au début du , Ulysse Chevalier et Jean Jules Jusserand. L'autre hypothèse est celle de Chateaubriand, après sa venue à Avignon, en 1802. En se basant sur un certain nombre d'ouvrages qu'il découvrit chez l'imprimeur-libraire Chambeau, il se persuada de l'existence d'un ordre des Frères pontifes. Il situa sa fondation sur les bords de la Durance, où ces moines auraient construit les ponts de Bonpas puis d'Avignon, avant d'essaimer dans toute l'Europe.
Les œuvres des Ponts Distinction entre les œuvres des Ponts et l’ordre des Frères pontifes Selon un auteur, Pierre-Joseph de Haitze (1657-1737), qui écrivit en 1708 sous le pseudonyme d'Agricol Magne une vie fort romancée de Bénézet où il en faisait un vieillard commandeur de l'hospitalité du pont de Bonpas, les pontifes étaient divisés en trois catégories : les chevaliers, les prêtres et les ouvriers Pierre-Joseph de Haitze, dit Agricol Magne, Histoire de saint Bénézet contenant celle de l'ordre des religieux pontifes, Aix, Vve de C. David et J. David, 1708, .. En 1875, l'archéologue et historien Louis Bruguier-Roure fut le premier à contredire cette thèse dans le Bulletin monumentalLouis Bruguier-Roure, Les constructeurs de ponts au Moyen-Âge. Récits légendaires et historiques, Bulletin monumental, Paris, 1875, .. Il y démontra l'inanité de l'assimilation des œuvres des Ponts à un ordre religieux de Frères pontifes. Textes à l'appui, il prouva que ces confréries étaient particulières à chaque ouvrage, ouvertes à des laïcs hommes ou femmes, qu'il n'y avait pas de frères pontifes et que le seul prêtre était le chapelain nommé par l'évêque du diocèse. Ce fut en 1905 que ces hypothèses séduisantes sur l’ordre mais fausses furent à nouveau mises à mal par l'historien François de Foucher dans un Mémoire de l'académie de Vaucluse. Il y expliqua : . Et, contestant que cet ordre fut supprimé en 1459 par , il nota : F. de Foucher, Mémoire de l'académie de Vaucluse, 1905.. Depuis, leur analyse a été reprise et développée par Marjorie Nice BoyerMarjorie Nice Boyer, « The Bridgebuildings Brotherhoods », Speculum, , 1964, . en 1964.
La maison des Chevaliers et le pont du Saint-Esprit
Sur le Rhône, la seule structure à peu près équivalente à celle qu'a voulu populariser le , fut celle du pont du Saint-Esprit mais dans un cadre totalement civil. Une maison des Chevaliers a bien existé à Pont-Saint-Esprit. Elle fut du la propriété exclusive de la famille de Piolenc, de riches négociants qui firent fortune dans le trafic du sel et du fer et qui par les taxes payées finançaient en partie l'hospitalité du pont du Saint-Esprit. Le plus connu d'entre eux est Guillaume de Piolenc qui, en 1450, fit réaliser ce chef-d'œuvre qu'est la salle d'apparat au premier étage.
thumb|left|Vue d'ensemble du pont Saint-Esprit
Sur la rive droite du fleuve, l'entrée du pont était précédée par le logis de l'œuvre du Saint-Esprit. Celle-ci, dirigée par un recteur laïc, avait pour fonction de faire curer le Rhône, afin de faciliter le passage des barques sous le pont et de faire entretenir celui-ci. Cette œuvre, à fonction hospitalière, pouvait recevoir des aumônes et des dons par testament. y ajouta le privilège de récupérer les taxes saunières au passage du pont. Grâce à cette manne financière, en 1474, l'œuvre fit appel à Blaise Lécuyer pour faire construire une église hospitalière.
Tant pour l'entretien que pour les réparations du pont ou des digues du fleuve, l'œuvre prenait en charge le salaire des ouvriers des différents corps de métiers, ainsi que l'achat et le transport des matériaux. Maîtres d'ouvrage, les recteurs rémunéraient de même le magister operis (maître d’œuvre) qui était chargé de faire exécuter ses plans et de surveiller ses chantiers.
Pont de Bonpas thumb|Violence des eaux de la Durance sur les piles de l'actuel pont de Bonpas Châteaubriand, dans le Livre IV chapitre III du Génie du christianisme, expliquait à propos des frères pontifes : Citation du Livre IV, chapitre III, du Génie du christianisme de Châteaubriand.
On peut supposer l'existence d'un pont au passage du Maupas au . Mais la violence des flots l'aurait emporté au milieu de la seconde moitié du XII. Les textes l'attestant se trouvent dans les Lettres Communes de Jean XXII. L'une, en 1316 autorisait les chevaliers de Noves à utiliser les pierres d'un ancien pont pour tenter d'en construire un nouveau. Projet qui échoua puisque la bulle de ce même pontife fondant la Chartreuse de Bonpas, en 1320, ne mentionnait qu'un bac et un port. Par contre une Lettre, datée de 1329 faisait à nouveau allusion à un pontem antiquum détruit à cet endroit.
Le passage des charrois sur la Durance étant vital, il fut construit le pont de Mirabeau en 1260. Connu sous le nom de Cante Perdrix, il était placé sous la protection de l'ecclesiam Beate Mariæ Magdalena de Ponte Pernicis. Emporté rapidement par une crue, il fut remplacé, à partir de la première moitié du , par un bac à traille. Une seconde tentative de construction d’un pont fut faite en 1488 mais échouaRobert Bailly, Dictionnaire des communes de Vaucluse, Éd. Alain Barthélemy, Avignon, 1985, p. 272..
La traversée de la rivière torrentielle au Maupas devenu Bonpas, ne fut pas abandonnée. Un bac à traille est attesté dès 1166Catherine Lonchambon, D’une rive à l’autre de la Durance : d’étranges bateaux, in Guy Barruol, Denis Furestier, Catherine Lonchambon, Cécile Miramont, La Durance de long en large : bacs, barques et radeaux dans l’histoire d’une rivière capricieuse, Les Alpes de lumière n° 149, Forcalquier, 2005, p. 55.. Paul Pansier, dans une étude sur les frères du Pont d'Avignon, indique : Paul Pansier, Histoire de l'Ordre des frères du Pont d'Avignon, Annales d'Avignon et du Comtat, 1922, p. 8..
Cette Œuvre du pont fut fondée quinze ans avant celle d'Avignon, elle avait créé un abri pour voyageurs et pèlerins leur assurant gîte et soins, l'allusion aux constructeurs laisse supposer soit un projet d'édification d'un pont - sous la gouverne de l'évêque d'Avignon - soit un passage sur un pont de barques, soit une passerelle en bois, ces moyens de passage s'étant substitués au pont de pierre emporté par les eaux de la rivière.
Le pont de pierre ne fut pas reconstruit. Au et au , les textes n'en font jamais mention. Ce qui n'empêcha point la maison hospitalière de Bonpas de continuer son œuvre en assurant la maintenance d'un bac à trailleAbbé Dubois, La Chartreuse de Bonpas, Revue Mabillon, 1931, p. 14.. Ce bac fonctionnait encore au comme l'indique une carte gravée sous l'intitulé Carte de la Durance au Bac de Noves et qui est conservée parmi les Estampes de la Bibliothèque NationaleMireille Pastoureau, Jean-Marie Homet et Georges Pichard, Rivages et terres en Provence, Éd. Alain Barthélemy, Avignon, 1991, , p. 150.. Le pont en pierre ne fut reconstruit qu'au cours du .
Pont d'Avignon
Bénézet se fixa comme tâche essentielle d'organiser l'Œuvre du Pont. Elle fut prise en charge par les Frères du Pont, des laïcs qui ne prononcèrent pas de vœux mais restèrent des frères donats, entrant dans la communauté après lui avoir donné leur fortune et leurs biens. Ces frères géraient l'Hospice, son Hôpital et sa chapelle. Leur rôle étaient d'héberger voyageurs et pèlerins et de leur fournir les soins nécessaires. En 1187, Rostaing de Marguerittes, évêque d'Avignon, autorisa l'Œuvre à posséder son propre cimetière.
L'Œuvre du pont d'Avignon vivant d'aumônes et de legs, le Magistère jugea utile et nécessaire de les encourager. Ce fut Innocent III qui, le premier par une bulle datée du , accorda des indulgences à celles et à ceux qui donneraient de l'argent. L'Hôpital et sa chapelle furent définitivement installés dans l'actuelle rue Ferruce.
thumb|left|Les premières structures avec tablier en bois du pont d'Avignon.