Le Lysis (ou Sur l’Amitié, en ) est un dialogue de Platon. Il appartient à la série dite des « Premiers dialogues », composés à l’époque où l’auteur était encore jeune.
Ce texte est essentiellement un monologue de Socrate, lequel sait intéresser et captiver son auditoire composé de plusieurs jeunes gens. Si l’on en croit une anecdote rapportée par Diogène Laërce, Platon aurait écrit ce dialogue très tôt, du vivant de Socrate, qui se serait exclamé à la lecture du dialogue : . Il a vraisemblablement été composé plus tardivement, après le Lachès ou le Charmide, car des éléments fondamentaux du système platonicien y sont déjà perceptibles.
Personnages Tous les personnages sont réels et appartiennent à de grandes familles athéniennes. Socrate ; Hippothalès : fils d’Hiéronyme, ce jeune garçon, âgé de quinze à dix-huit ans peut-être, se caractérise par le puissant désir qu’il éprouve pour son camarade Lysis, dont il est l'admirateur secret, amant malheureux. Il n'intervient pas, ne dit rien dans la partie principale du dialogue, de peur d’importuner son bien-aimé, et sert au lecteur d’exemple concret au thème de la discussion ; Ctésippe : du dème d'Attique de Péanie, c'est un jeune disciple des sophistes, ami d’Hippothalès et cousin de Ménexène. Il manifeste une certaine raillerie condescendante à l’égard des sentiments que ressent son camarade pour Lysis. Ce personnage apparaît également dans l’Euthydème. On sait enfin de lui que, tout comme Ménexène, il assista à la mort de SocrateIl ne faut pas le confondre avec le fils de Criton d'Athènes, originaire d'un autre dème.. Ménexène : cousin et disciple de Ctésippe, grand ami de Lysis, a la réputation d’un jeune garçon intelligent sachant manier les idées. Il manque encore, en réalité, d’un peu de maturité, et ne sait pas rivaliser avec la dialectique de Socrate ; Lysis : Athénien du , jeune garçon charmant, peut-être âgé d’une douzaine d’années ; il semble paré de toutes les vertus physiques et morales ; il est le fils du riche Démocratès, du dème d’AïxonèDémocratès est une sorte de gentleman farmer ou d’honnête homme, en grec ancien / kalos kagathos.. Il n’est connu que par ce dialogue. Il a pour meilleur ami Ménexène.
Le dialogue : les relations d’amitié
Le Lysis traite des relations qui doivent exister dans l'amitié (philia) pour que l'on puisse parler d'amitié authentique. Ce concept doit cependant s’entendre en son acception grecque, bien plus large que la notion d'amitié : la philia recouvre en effet toutes les formes d’affection bienveillante et réciproque, notamment les relations amicales entre deux personnes, les relations entre citoyens dans le cadre politique ou économique et les relations entre les parents et leurs enfants. Il n’apporte aucune conclusion ferme sur la nature spécifique de ces relations.
Scène introductive
Alors qu’il passe devant un gymnase à Athènes, Socrate rencontre Hippothalès et Ctésippe, accompagnés de plusieurs autres jeunes gens. Ils participent régulièrement, expliquent-ils, à des discussions dans ce gymnase, en compagnie de maîtres sophistes, et invitent Socrate à se joindre à eux.
Ce dernier remarque immédiatement le trouble visible d’Hippothalès et lui en fait part. Comme il l’avait deviné, le jeune homme est amoureux d’un camarade, dont Socrate apprend qu’il s’appelle Lysis. Ctésippe lui explique, sans ménagement pour son ami, que ce dernier n’a que le nom de son bien-aimé à la bouche et qu'il les importune de ses poèmes :
C’est, pense Socrate, une bien mauvaise manière de faire sa cour, car charger de tant d’éloges la personne que l’on désire aura pour seul effet de la rendre plus orgueilleuse et encore moins accessible :
Hippothalès, désireux d’en savoir autant que possible sur la bonne manière d’agir, ne s’oppose pas à ce que Socrate rentre avec eux dans le gymnase pour converser avec Lysis : SOCRATE :
Une fois à l’intérieur du gymnase et afin d’inciter le timide Lysis à les rejoindre et à prendre part à la conversation, Ctésippe va chercher son cousin Ménexène, qui est aussi le meilleur ami de Lysis. Enhardi par cette présence, Lysis se joint au groupe. Hippothalès se place en retrait pour ne pas être vu du jeune garçon.
Comment parler à l'être aimé
En préambule à la conversation sur l’amitié, Socrate veut discrètement indiquer à Hippothalès la manière dont il convient de rabattre et de restreindre l’amour-propre de celui qu’on aime pour mieux le conquérir.
Il se met donc à questionner Lysis. Il va de soi que les parents de ce dernier lui portent un grand amour et souhaitent de tout cœur son bonheur. Comment, dès lors, expliquer que son père lui interdise de conduire un char lors d’une course alors qu'il le permet à son esclave, ou lui impose l’autorité d’un pédagogue, esclave lui aussi : « Mais que leur as-tu donc fait pour qu'ils t'empêchent avec tant de rigueur d'être heureux et de faire ce qu'il te plaît, pour qu'ils te tiennent toute la journée dans la dépendance de quelqu'un, en un mot dans l'impossibilité de faire à peu près rien de ce que tu peux désirer ? »208 e ; éd. Cousin, IV, p. 46.
C’est, répond Lysis, qu’il n’a pas encore l’âge requis pour échapper à toutes ces choses.
Pourtant, réplique Socrate, il est certaines choses que les parents de Lysis lui laissent faire, et même lui font faire en priorité par rapport aux autres personnes du foyer, comme écrire des lettres ou jouer de la lyre. L'âge n'est donc pas une raison. Lysis explique cette différence d’attitude : « — C'est, je pense, parce que je sais les unes, et que j'ignore les autres. »209 c ; éd. Cousin, IV, p. 48.
Les personnes savantes, capables ou compétentes se voient volontiers confier les tâches artisanales, économiques ou politiques dans lesquelles elles ont démontré leurs capacités, ce qui leur donne le droit de commander même aux rois, tandis que les ignorants doivent obéir et obéissent volontiers dans les domaines qui ne sont pas de leur compétence ; les premiers s’attachent l’amitié et la confiance de tous, tandis que les seconds ne sont appréciés de personne. L'amitié, que Socrate entend au sens large que la notion de philia possède en grec, est donc, dans ce passage, fondée sur l'utile : SOCRATE : « Oui, cher Lysis, ainsi vont les choses: dans quelque genre que nous acquérions des talents, tout le monde s'adressera à nous, Grecs et Barbares, hommes et femmes ; tout ce qu'il nous plaira de faire, nous le pourrons, personne ne s'avisera de nous le défendre ; pour tout cela nous serons libres, et même nous commanderons aux autres ; [...] »210 b ; éd. Cousin, IV, p. 49. « — Si donc tu acquiers des lumières, mon enfant, tout le monde deviendra ton ami et te sera dévoué, car tu seras utile et précieux : dans le cas contraire, personne n'aura d'amitié pour toi, ni tes proches, ni ton père, ni ta mère. »210 d ; éd. Cousin, IV, p. 50.
Si Lysis a toujours besoin d’un maître, c’est qu’il n’est pas encore parfaitement instruit. Et s’il n’est pas encore parfaitement instruit, c’est donc qu’il ne saurait en aucun cas ressentir de la fierté pour lui-même. Lysis ayant donné son assentiment à cette conclusion de Socrate, ce dernier a ainsi montré à Hippothalès, comme il se le proposait, comment il faut parler avec ceux qu'on aime : en s'efforçant de les rendre humbles plutôt qu'en les louant immodérément par des poèmes210 e ; éd. Cousin, IV, p. 51..
L’« ami » est celui qui aime, celui qui est aimé, ou les deux
thumb|Achille pansant Patrocle. Socrate en appelle à l’expérience de Ménexène
Ceci ayant été convenu, Lysis prie Socrate de bien vouloir s’entretenir avec Ménexène, qui sait selon lui parler avec élégance sur de nombreux sujets.
Socrate commence par avouer son désir de faire un jour la connaissance d’un véritable ami, ce qui n’est jusqu’alors jamais arrivé : « [...] Ce que je désire avec passion c'est de posséder des amis : un bon ami serait plus précieux pour moi que la meilleure caille, le meilleur coq qui soit au monde, même que quelque cheval et quelque chien qu'on me proposât : oui, par le chien, je crois même que j'irais jusqu'à préférer, et de beaucoup, un ami à tout le trésor de Darius, quand on y ajouterait encore Darius en personne, tant je suis amateur passionné de l'amitié »211 e ; éd. Cousin, IV, p. 53..
Il complimente alors Ménexène sur la belle amitié qu’il entretient avec Lysis et l'interroge afin de l’éclairer de sa visible expérience en la matière « Pour moi, je suis si éloigné d'avoir fait une telle acquisition, que j'ignore même la manière dont on acquiert un ami, et c'est justement ce dont je voulais m'informer à toi, comme étant bien au fait. »212 a ; éd. Cousin, IV, p. 53.
L’ami n’est ni celui qui aime, ni celui qui est aimé, ni celui réunissant les deux conditions
La question, poursuit Socrate, se pose en ces termes : il souhaiterait d’abord savoir, quand un homme en aime un autre, lequel des deux est l’« ami ». Socrate demande si c’est celui qui aime, celui qui est aimé ou encore les deux à la fois, et Ménexène est tenté de répondre que les deux personnes sont amis, dès lors qu'un homme en aime un autre. Mais Socrate lui objecte qu’un homme en aimant un autre peut ne pas être payé en retour, ou même être haï par celui qu’il aime. Dans ce cas, au contraire, ni l’un ni l’autre ne semblent pouvoir être qualifiés d’amis. Ainsi : Si l'ami est l'amant, il peut être l'ami de son ennemi ; Si l'ami est l'aimé, il peut être l'ami de celui qu'il hait.
Ayant apparemment réfuté toutes les possibilités du rapport amant/aimé (mais en ignorant en réalité le cas de l'amour réciproque), Socrate fait part de son embarras, car l’ami, semble-t-il, n’est ni celui qui aime, ni celui qui est aimé, ni même celui qui tout ensemble aime et est aimé : « Comment donc ferons-nous si l'ami n'est ni l'aimant, ni l'aimé, ni même celui qui est à la fois l'un et l'autre ? Faut-il supposer un autre rapport dans lequel on peut devenir réciproquement amis ? »213 c ; éd. Cousin, IV, p. 57.
L'amitié en tant que rapport entre semblables ou entre opposés L’amitié peut naître entre deux personnes semblables
Reconnaissant que la discussion s’est engagée sur de mauvaises bases, Socrate reprend la recherche depuis le début par une autre question, destinée cette fois à Lysis, quant à savoir s'il est vrai que l’amitié ne peut naître qu’entre deux personnes semblables. Socrate rappelle que c’est ce que semble avoir pensé Homère lorsqu’il a écrit :
Un Dieu conduit toujours le semblable vers son semblable. (Odyssée, XVII, 218)
Au mieux, une telle idée n’est vraie qu’en partie : on peut en effet difficilement concevoir qu’un homme méchant se lie d’amitié avec un autre homme méchant, la méchanceté rejetant par nature toute forme d’amitié. Mais cette thèse ne trouve pas non plus d’application pour les hommes de bien : un homme parfaitement bon se suffit à lui-même et n’a pas besoin de l’amitié d’autres hommes bons.
Plus généralement, on peut donc dire que le semblable n’a pas besoin du semblable, et que la ressemblance empêche la naissance de l’amitié au lieu de l’encourager, comme le prouve cette citation d’Hésiode :
Le potier en veut au potier, l'aède à l'aède, Et le mendiant au mendiant.Les Travaux et les Jours, 25 et passim.
La naissance de l’amitié entre deux personnes contraires Se demandant si à l’inverse, l’amitié ne peut apparaître qu’entre des personnes n’ayant rien en commun, Socrate rappelle ici les idées d’HéraclitePlaton tient ces idées de sa période passée auprès de Cratyle., selon lequel chacun désire son contraire : . Toutefois il est évident que de nombreux types de contraires sont impossibles à unir : l’amitié et la haine, le juste et l’injuste, le bon et le mauvais et ainsi de suite. Cette seconde idée est par conséquent tout aussi fausse que la première.
La thèse de Socrate : l’amitié est le rapport d’un être imparfait à un être bon