Georges Bataille, né le à Billom (Puy-de-Dôme) et mort le à Paris, est un écrivain, philosophe et bibliothécaire français.
Figure intellectuelle singulière du , il est l'auteur d'une œuvre protéiforme qui traverse la littérature, la philosophie, l'anthropologie, l'économie politique, la sociologie et l'histoire de l'art. Refusant les classifications disciplinaires traditionnelles, Bataille conçoit l'écriture comme un moyen d'exploration des limites de l'expérience humaine, articulant réflexion théorique et pratique littéraireGeorges Bataille, Mémorandum, O.C. VI, ..
Son œuvre, marquée par une réflexion sur le sacré, la transgression, l'érotisme, la mort et la souveraineté, entretient des liens étroits avec sa propre expérience intellectuelle et existentielle... Il a souvent revendiqué le brouillage des genres et des catégories, tant par la diversité de ses écrits que par l'usage de pseudonymes, notamment pour ses textes érotiques.
Biographie Famille et éducation vignette|Georges Bataille, son père et son frère Martial (à droite), vers 1898. Collection Julie Bataille. Le père de Georges, Joseph-Aristide Bataille, a épousé Marie-Antoinette Tournadre alors qu'il avait déjà 35 ans. Successivement économe de collège, employé à la maison centrale de Melun puis receveur buraliste, il a quarante-deux ans à la naissance de son deuxième fils : Georges. L'aîné de Georges, Martial, est celui qui va s'opposer à son frère lorsqu'en 1961 Bataille déclare dans une entrevue avec Madeleine Chapsal que son père était fou. Joseph-Aristide est atteint de syphilis, maladie qui s'est déclarée entre la naissance de ses deux enfants et qui progresse rapidement. À la naissance de Georges, il est déjà presque aveugle et ses membres sont paralysés, comme Bataille l'évoquera par le biais de la fiction, dans Histoire de l'œil (son premier récit publié, anonymement, en 1928) : Histoire de l'œil, O.C. I, p. 75, cité par .
Georges n'a que trois ans lorsqu'il est témoin des effets furieux de la maladie de son père : douleurs atroces, troubles des viscères, des sphincters : O.C. I, , cité par Michel Surya, .. Georges aime néanmoins ce père qui avait tout d'une « bête ». Il l'aime jusqu'à ce que son amour se transforme en haine quand commencent à se manifester les premiers signes de folie, que Georges constate vers 1911, à l'âge de quatorze ans. Selon lui, l'aveugle criait des insanités à caractère sexuel au médecin venu le soigner, ainsi qu'à sa femme qui perdit la raison pendant un tempsHistoire de l'œil, épilogue : Histoire de l'œil, , Dictionnaire du français non conventionnel, Jacques Cellard, Alain Rey, 1980, au mot piner signifiant : posséder une femme.
La famille est alors installée à Reims, sans doute parce que le père y a été muté en 1898. Georges est baptisé à la paroisse Saint-André le . Toutefois, Marie-Antoinette survit à son époux une quinzaine d'années en compagnie de ses enfants et il n'est plus, ensuite, question de sa folie. De l'enfance de Georges, on sait peu de choses à l'exception des souvenirs qu'il livre de ses parents. Tous se rapportent d'abord à l'affliction du père. Bataille écrit qu'il s'est adonné au plaisir de l'auto-mutilation avec son porte-plume « pour s'endurcir contre la douleur » dans Le Bleu du ciel, sans qu'il soit possible de distinguer la part autobiographique de ce récit et la part littéraireO.C. III, cité par . Bataille ne l'a jamais écrit ouvertement, mais il a longtemps été convaincu que son père s'était livré sur lui à des attouchements incestueux, il aurait même parlé de viol.
Un récit inédit, intitulé Le Rêve, décrit ainsi ce père : O.C. II, p. 10. On a fini par convaincre Bataille que ces scènes n'avaient pas pu avoir lieu à la cave comme il le raconte, puisque son père était paralysé, mais il reste sans doute possible que certains gestes du père aient pu paraître obscènes à l'enfant. C'est cette atmosphère traumatisante que décrit Bernard Noël dans son récit La Maladie de la chairRécit qui corrobore ce que suggère Michel Surya, quant à de possibles gestes incestueux. Le père y est présenté comme un « déchet », « cadavre vivant », incarnation « bien pire que la mort » : « la mort vivante », La Maladie de la chair, Éditions Ombres, 1995, p. 39. On retrouve aussi dans ce texte la plupart des obsessions majeures de Bataille : la mort et la joie devant la mort, l'obscénité, l'extase, le sacrifice, l'angoisse, etc..
Georges étudie au lycée de Reims jusqu'en classe de première, il poursuit ensuite au collège d'Épernay où il est pensionnaire à sa demande, il y obtient son premier baccalauréat en 1914.
La foi en Dieu, conversion Beaucoup de choses sont difficiles à comprendre, voire inexplicables, dans la démarche de Bataille. Pour quelle raison, affirme-t-il, en 1914, que ? Il a dix-sept ans à cette date, et rien n'explique pourquoi il découvre Dieu à ce moment-là : son père était irréligieux, sa mère indifférente. Il se convertit en à la cathédrale de Reims où il assiste aux offices du cardinal Luçon. Toutefois, il semble qu'il ait reçu le baptême étant enfantBataille reçut le baptême le à Reims : Pléiade, 2004, . Mais les parents de Georges auraient été irréligieux ou indifférents à la religion..
Dès le mois de septembre de la même année, après la déclaration de guerre par l'Allemagne, Georges est évacué, avec sa mère et son frère, en même temps que les populations réfugiées à Reims depuis le début du mois d'août. Ils s'établissent à Riom-ès-Montagnes dans le Cantal, chez les Tournadre. Le père, incapable de se déplacer, a été laissé sur place, confié aux soins ponctuels d'une femme de ménage. Georges vit ce départ comme un abandon, il en ressentit une certaine culpabilité, d'autant qu'il ne reverra jamais son père vivant : Joseph-Aristide meurt le .
Dans l'esprit de Bataille, la mort du père revient, par un cheminement de pensée complexe, à « la mort d'un dieu ». Sa conversion, passagère, est alors à assimiler à un rapprochement vers un Dieu de consolation. L'influence du christianisme sur sa pensée n'est pas simple à interpréter. Selon Michel Surya, .
À Riom, Georges mène une vie pieuse dans la maison de ses grands-parents Tournadre. Il passe son temps en promenades et en études, et il prépare son second baccalauréat. Il n'y a que de rares témoignages sur lui à cette époque : il aime chasser, pêcher les truites à mains nues. Entre dix-sept et vingt-trois ans, on le présente plutôt comme un jeune homme modèle, déférent. Le premier texte qu'il écrit en 1918 est un livre pieux (dédié à Léon Bloy), courte plaquette publiée à Saint-Flour : Notre-Dame de Rheims (sic). Il envisage de devenir prêtre, ce dont son oncle Victor le dissuade. Il passe tout de même une année scolaire, d' à au séminaire de Saint-Flour, qu'il quitte à la fin de la guerre pour entrer à Paris à l'École nationale des chartes où il est admis en . Avant d'entrer au séminaire, il est brièvement mobilisé en 1916 et renvoyé en 1917 pour raisons de santé : des problèmes pulmonaires ont été détectésSelon son registre matricule militaire (registre matricule de Reims, classe de 1917, , livre 2, page 970), Bataille a été incorporé le 7 janvier 1916, arrivé au 154e régiment d'infanterie, à Lérouville (Meuse), le 9 janvier 1916, hospitalisé le 6 février 1916 pour bronchite et laryngite et reformé le 23 janvier 1917, pour « bronchite persistante et petites adénopathies cervicales et axillaires ». Il avait les cheveux châtains, les yeux bleus et de taille.. Notre-Dame de Rheims n'est pas à compter dans l'œuvre littéraire de Bataille : anecdotique, autobiographique, il reste seulement un témoignage précis de la jeunesse de l'auteur. L'image des ruines de Notre-Dame de Reims, encore debout, peut être vue comme le symbole de la foi dressée contre l'irréligion, mais inversement, assimilée à l'image de la mère, ses ruines sont aussi le symbole inconscient du doute et de l'abandon : .
À Paris, il se plonge dans Le Latin mystique de Remy de Gourmont, qui devient son livre de chevet, et Odon de Cluny. Mais, bien que très pieux et très austère, il ne pousse pas aussi loin le déni de la chair que le préconisent Odon de Cluny et Remy de Gourmont.
Évolution du jeune homme vignette|upright=0.9|Casa de Velázquez. vignette|upright=0.8|Henri Bergson. vignette|upright=0.8|Léon Chestov, 1927. vignette|upright=0.9| Las Ventas, arène de Madrid. Bataille a vingt-deux ans lorsqu'il tombe amoureux de Marie Delteil, fille de Jules Delteil, médecin de sa mère, et dont il va demander la main. Expérience douloureuse pour lui comme pour Marie : la demande est refusée en raison des craintes du père sur l'hérédité de Bataille. Déstabilisé, Georges, qui a déjà un penchant pour les femmes, écrit à sa cousine Marie-Louise Bataille le : ..
En 1920, le jeune homme hésite entre voyager ou vivre en reclus. Il est attiré par l'Orient mais son premier voyage l'emmène en Angleterre pour un séjour d'études au British Museum de Londres. À cette occasion, il passe trois jours à l'abbaye Notre-Dame de Quarr dans l'île de Wight, séjour fortuit qui n'a aucune influence sur sa décision : entre l'agitation et la contemplation, c'est l'agitation qui l'emporte, semble-t-il.. Lors de son séjour à Londres, il rencontre Henri Bergson, et lit Le Rire qui est une grande déception pour lui. Il revient sur cet événement important à deux reprises, la première fois dans L’Expérience Intérieure : Il y revient plus longuement dans une conférence de 1953 : Non-savoir, rire et larmes :
Après son séjour sur l’île de Wight, il abandonne sa vocation monastique, mais selon Michel Surya, l'abandon de la foi semble plus difficile à dater précisément : . Jean-Jacques Roubine précise que c'est peu à peu qu'il va découvrir . Il soutient, en 1922 (30, et février), une thèse sur L'ordre de la chevalerie, conte en vers du , avec introduction et notes. Reçu deuxième de sa promotion, il est nommé archiviste paléographe, et comme tel, il est envoyé à l'École des hautes études hispaniques de Madrid, actuelle Casa de Velázquez.
À Madrid, Bataille, toujours croyant, reste isolé ; il continue de rêver de l'Orient qui reste son seul but. Il décrit son projet dans une lettre à Marie-Louise Bataille : aller au Maroc. Il n'a pas encore découvert l'Espagne qu'il verra plus tard « grave et tragique » et son peuple « angoisséO. C., t. V, ». Enfermé dans sa piété, qu'il efface par la suite en lui superposant l'image d'une danseuse de flamenco, qu'il allait voir chaque soir et dont il dit, en 1946 : Bataille s'ennuie. Deux événements le sortent de sa torpeur : la prestation d'un chanteur de flamenco à Grenade, et une corrida du à Madrid où le matador Manuel Granero est mutilé par le taureau qui lui défonce l'œil droit. Le torero meurt, il a à peine vingt ans. Toutefois cette horrible scène ne déclenche pas l'effroi immédiat chez Bataille qui était placé trop loin pour voir. Il va ensuite recréer cet événement en imagination, d'après les récits qu'on lui fait. Plus tard, dans Histoire de l'œil, il consacre un chapitre à cet épisode sanglant intitulé : L'œil de GraneroO.C., t. I, . À ce moment sans doute, naît en lui ce plaisir mêlé d'angoisse qu'il décrit ainsi :
De retour à Paris, en 1923, Bataille se lie d'amitié avec le vaudois Alfred Métraux auquel il expose une forme de morale cynique (Le Joyeux cynique), acquise par les lectures de Gide, Nietzsche et Dostoïevski. Métraux observe chez son ami une forme de « conversion », un éloignement de toute piété.. État d'esprit qui s'amplifie avec la fréquentation de Léon Chestov qui le guide dans sa lecture de Nietzsche et de Platon :