Les Tatars de Crimée sont un peuple turcophone, descendants des Kiptchaks et des Turcs ottomans qui s'installèrent dans la péninsule de Crimée entre le . L'établissement du khanat de Crimée au fut un élément déterminant dans la formation de l'identité tatare de Crimée. Au cours de ce même siècle, l'Empire ottoman conquit les possessions génoises en Crimée et soumit le khanat, exerçant ainsi son influence culturelle et démographique sur la péninsule et créant un mélange culturel unique, issu des steppes pontiques et des cultures méditerranéennes.
Victimes en 1944 d'une déportation massive ordonnée par Staline, et quoique beaucoup aient pu y revenir à partir de 1989, les Tatars ne représentent actuellement qu'environ 10 % des environ de l'actuelle république de Crimée, conséquence de cette « politique ethnocidaire » qu'ils ont subieInstitut Thomas More, Jean-Sylvestre Mongrenier : "Les Tatars de Crimée". 19 mai 2014 .
Ethnogenèse Les Tatars de Crimée sont issus de différents peuples cavaliers de la steppe, dont le plus important en nombre est celui des Coumans (que les Russes appellent Polovtses), venus d'Asie centrale vers la Volga aux . Ils progressèrent ensuite vers la mer d'Azov et la mer Noire. Installés dans les montagnes de l'actuelle Crimée lors des incursions mongoles, initialement tengristes, les Tatars de Crimée embrassent l'islam sunnite au moment de la formation du khanat de Crimée à partir de 1441 et qui dura jusqu'en 1783. Bénéficiant d'apports turcs ottomans d'Asie Mineure, les Tatars vécurent, en maîtres du pays, parmi les autres peuples de Crimée descendants du mélange de populations disparues en tant que telles : Scythes, Sarmates, Grecs antiques, Goths, Grecs pontiques, Alains, Khazars, Slaves (principauté de Tmoutarakan), Arméniens, Circassiens. Ces peuples se mélangèrent durant l'Empire romain et plus tard l'Empire byzantin, ainsi que durant la colonisation génoise avant d'être en partie assimilés par les Tatars.
D'autre part, l'analyse historique suggère que les Tatars de Crimée, qui descendent de musulmans vivant à Pachalik de Kefe sur la côte sud de la péninsule, descendent en fait de colons turcs ottomans d'Anatolie.
Histoire vignette|upright|gauche|Tatars de Crimée au .
Les Tatars de Crimée étaient craints et haïs pour leurs raids dévastateurs en Ukraine, Russie, Moldavie, Valachie, Transylvanie et Hongrie (où le dernier raid tatar eut lieu en 1717Géza Dávid, Pál Fodor, Ransom Slavery Along the Ottoman Borders: (Early Fifteenth - Early Eighteenth Centuries), BRILL, 2007, p. 203.)Au encore, en Hongrie, on disait aux enfants turbulents, pour leur faire peur : jönnek a tatárok (« les Tatars arrivent... ») (Auguste de Gérando, La Transylvanie et ses habitants, volume I, Imprimeurs-Unis, Paris, 1845, p. 388 (lire en ligne)).. Ces raids se déroulèrent régulièrement du milieu du au milieu du . En 1571, les Tatars de Crimée prirent et brûlèrent Moscou. Ils pratiquèrent jusqu'au le commerce d'esclaves capturés en Europe orientale et dans le Caucase avec l'Empire ottoman et le Proche-Orient. Le port de Caffa (Kefe) était un de leurs principaux marchés aux esclaves. Les anciennes affirmationsThéophile Lavallée : http://www.crda-france.org/fr/6histoire/a_d/16_devchirme.htm faisant état de plus de trois millions de personnes, principalement des Ukrainiens, Russes, Biélorusses et Polonais, capturées et asservies à la suite des incursions des Tatars de Crimée, sont exagérées. À l'inverse, celles de l'historien polonais Andrzej Dziubiński, estimant qu'au le nombre de Slaves vendus par les Tatars aux Ottomans atteignait en moyenne autour d'un millier par an, sont minorées. L'historien anglais Alan Fischer estime quant à lui qu'entre 1475 et la fin du plus d'un million d'esclaves furent pris en Pologne-Lituanie, essentiellement dans ce qui est aujourd'hui l'Ukraine, et vendus en Crimée. À ces ventes effectives sur les marchés s'ajoutent les massacres commis pour les captures, et les morts au cours du transport. Il faut ajouter les centaines de milliers de victimes razziées dans le Kouban, le Caucase, les Carpates, la Moldavie, la Bucovine ... et la Russie. Le total se comptabilise donc en millions sur 1/2 millénaire.
Outre le pillage et le commerce d'esclaves, les Tatars de Crimée avaient comme ressource l'élevage (notamment de chevaux, surtout pratiqué par les Roms dits Tataritika Roma qui leur servaient aussi d'éclaireurs, de charrons et de goujats)Stéphane Zweguintzow, « Les Roms dans la C.E.I. », Échos de Russie et de l'Est, , jan.-février 1995, 16, Éd. B. de Saisset, . Goujat doit ici s'entendre dans son sens premier de « valet d'armée »., l'agriculture (fréquemment pratiquée par des esclaves slaves ou moldaves) et le commerce (en particulier la vente de chevaux très réputés, de fruits secs et de fourrures, notamment vers l'Empire ottoman, leur principal débouché).
Les Tatars de Crimée furent en guerre quasi permanente contre les puissances chrétiennes voisines, notamment la Russie et la Pologne-Lituanie, qui armèrent contre eux des troupes irrégulières d'hommes libres vivant dans le pays : les Cosaques. Ceux-ci adoptèrent le même style de vie et se livrèrent aussi au pillage. Les Cosaques pillèrent non seulement les Tatars, mais parfois aussi les chrétiens catholiques d'obédience polonaise ou les juifs. Ils vécurent dans ce que la Russie appela l’, littéralement sa « marche-frontière », peuplée de « Ruthènes » ou « Petits-Russiens » (comme on appelait alors les Ukrainiens).
Empire russe En 1792, l'Empire ottoman perdit une guerre de cinq ans contre l'Empire russe et dut lui céder la Crimée : les Tatars de Crimée se trouvèrent dès lors soumis à leurs anciennes victimes. Ils durent rendre les armes, libérer tous les esclaves chrétiens, céder leurs Roms aux monastères et seigneurs russes, et un grand nombre d'entre eux s'enfuirent dans l'Empire ottoman, notamment en Dobrogée, en Bulgarie, en Anatolie et dans le Caucase. Au cours des décennies suivantes, ils devinrent minoritaires en Crimée, car l'Empire russe y installa un grand nombre d'agriculteurs russes, ukrainiens et allemands.
La guerre de Crimée de 1853 et les lois de 1860-1863 et 1874 provoquèrent un nouvel exode des Tatars de Crimée vers des territoires ottomans — aujourd'hui la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie. Ceux de la côte sud étaient réputés pour leurs connaissances en jardinage, leur honnêteté et leurs habitudes laborieuses. Les Tatars de montagne ressemblent beaucoup à ceux du Caucase, alors que ceux de la steppe (les Nogaïs) sont certainement d'origine mélangée entre des Turcs et des Mongols.
Union soviétique Le régime communiste provoqua, parmi les Tatars de Crimée, une nouvelle saignée démographique durant la collectivisation et les Grandes Purges des années 1930 : une génération entière d'hommes politiques et d'intellectuels disparut sous les fausses accusations du NKVD.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands tentèrent d'embrigader les Tatars, mais bien que seule une minorité eût accepté la collaboration active, toute la population tatare de Crimée fut victime de la répression stalinienne. Ils furent accusés d'être des collaborateurs du Troisième Reich et déportés en masse en Asie centrale (Ouzbékistan) et dans les régions lointaines de l'Union soviétique (Sibérie), le Le Temps, 30 decembre 2023, Camille Pagella : "En Ukraine les Tatars de Crimée se battent aussi pour leur histoire" . En deux jours, du 18 au , environ furent déportésJean-Jacques Marie, Les peuples déportés de l'Union soviétique, éd. Complexe, 1995, . Cette punition collective fut également appliquée indistinctement, quelques mois plus tard, aux Grecs, aux Allemands et aux Arméniens vivant dans la péninsule. Beaucoup moururent de maladie et de malnutrition. L'année suivante, la république socialiste soviétique autonome de Crimée fondée en 1921 fut supprimée et transformée en un simple oblast de Crimée au sein de la république socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR). En 1954, cet oblast fut rattaché à la république socialiste soviétique d'Ukraine.
En 1967, un décret annula les accusations du NKVD portées contre les Tatars de Crimée déportés, mais le gouvernement soviétique ne prit aucune mesure concrète pour faciliter leur réinstallation en Crimée, ni pour réparer les pertes humaines et les confiscations. Les retours ne furent qu'individuels.
Ukraine thumb|Proportion (%) de Tatars de Crimée parmi la population de la Crimée en 2001, selon le gouvernement ukrainien. thumb|Proportion (%) de Tatars de Crimée parmi la population de la Crimée en 2014. Le retour collectif a commencé avec la dislocation de l'URSS à partir de 1989. Plus de sont retournés en Crimée, luttant pour rétablir leurs vies et réclamer leur autonomie et leurs droits culturels. Cette communauté, qui représente plus de 12 % de la population (19,4 % en 1939) de la Crimée, est malgré tout confrontée à beaucoup d'obstacles sociaux et économiques, comme la ghettoïsation, car la plupart des rapatriés vivent concentrés dans des immeubles vétustes à la périphérie des villes, ce qui ajoute à leur isolement.
Les problèmes que rencontrent les Tatars sont importants et portent d’abord sur : l'emploi (taux de 60 % de chômage), l’instruction, la sécurité sociale, les soins de santé dont le coût est prohibitif ; le logement (constitué généralement de logements ne répondant souvent pas aux normes) ; la protection culturelle et linguistique, alors que la presque totalité des Tatars de Crimée sont russophones et qu'il faut leur faire découvrir la langue de leurs ancêtres. vignette|Activités traditionnelles : Chaudronnier tatar (timbre ukrainien, 2015).
Depuis 1991, la défense des intérêts des Tatars est prise en charge par une organisation, le Mejlis (assemblée) des Tatars de Crimée qui, le de cette même année, déclara la souveraineté des Tatars de Crimée et adopta un hymne national, ainsi qu'un drapeau, le Qırımtatar bayrağı ou Kök bayraq. Depuis 1998, l'organisation envoie au parlement ukrainien (Rada), dont son leader, Mustafa Abdülcemil Qırımoğlu. Elle est soutenue financièrement par la Turquie.
En février et la Russie occupe la péninsule de Crimée et déclare l'annexer à son territoire.
Le Premier ministre de Crimée Sergueï Aksionov signe le un accord de coopération économique avec le président de la république du Tatarstan, Roustam Minnikhanov, dont la priorité est l'aide aux Tatars de Crimée Itar-Tass, 5 mars 2014, Signature d'un accord économique avec le Tatarstan. Cependant, la langue d'origine et l'histoire des Tatars du Tatarstan et des Tatars de Crimée sont différentes. Seuls le sunnisme, l'appartenance aux peuples de l'ex-URSS (avec le russe comme langue véhiculaire) et une très lointaine origine ethnique les rapprochent.
Le , l'une des figures politiques des Tatars, Moustafa Djemilev, se voit interdire par Vladimir Poutine d'entrer sur le territoire de la Crimée« Moustafa Djemilev, chef tatar d’une Crimée deux fois mutilée », Libération, 14 juillet 2014..
Le président Poutine signe un décret le concernant la réhabilitation des Tatars de Crimée, en tant que peuple réprimé sous Joseph Staline. Ce décret inclut des mesures pour le développement des autonomies culturelles nationales, pour l'accès à l'apprentissage des langues des peuples opprimés, pour le développement de leur artisanat et d'entreprises locales, et pour leur développement socio-économique.
En 2015, la chaîne de télévision ATR des Tatars de Crimée est fermée par le régulateur des médias russe..
Le Congrès mondial des Tatars de Crimée a lieu les et à Ankara. Parmi ses organisateurs principaux figurent Moustafa Djemilev et Refat Tchoubarov.