vignette|John Maynard Keynes, l'économiste fondateur de l'école de pensée qui porte son nom.

Le keynésianisme est à la fois une école de pensée économique fondée par l'économiste britannique John Maynard Keynes, et le nom générique donné aux différentes écoles de pensées postérieures affiliées au keynésianisme. La thèse centrale des keynésiens est que les marchés laissés à eux-mêmes ne conduisent pas nécessairement à l'optimum économique, et que l'État et les institutions publiques ont ainsi un rôle majeur à jouer dans le domaine économique afin de pallier les défaillances du marché, d'ordre structurel.

Chaque courant keynésien propose ses propres thèses, en augmentant ou rejetant celles soutenues par l'école précédente. Le keynésianisme originel de 1936 enfante la décennie suivante de la synthèse néo-classique (aussi appelée néokeynésianisme) qui cherche à fusionner les travaux de Keynes et ceux de l'école néoclassique. Après une période d'effacement dans le monde académique, une école appelée nouvelle économie keynésienne émerge dans les années 1990 grâce aux travaux de George Akerlof et de Joseph Stiglitz fondés sur la notion d'asymétrie d'information. Parallèlement à cela subsiste une école post-keynésienne, hétérodoxe et minoritaire, qui se veut la plus proche du keynésianisme fondateur.

Keynésianisme originel Thèses principales Le keynésianisme est fondé sur l'articulation de six principaux traits, dont trois concernent le fonctionnement de l'économie et trois les politiques économiquesAlan Blinder, Keynesian EconomicsLire en ligne..

Les trois principes du fonctionnement de l'économie sont : La demande agrégée détermine la croissance mais est erratique ; Les inflexions de la demande ont une plus grande influence sur la production et l'emploi que sur les prix ; Les prix (et notamment les salaires) réagissent lentement au changement de l'offre et de la demande (absence d'ajustement spontané).

À partir de là, les keynésiens avancent trois principes de politique économique : Le niveau usuel de l'emploi est rarement idéal : il est sujet à la fois aux caprices de la demande et à des ajustements des prix trop lents ; Le système économique est par nature instable et il est nécessaire pour la puissance publique de mettre en œuvre des politiques de stabilisation ; Il est préférable de soutenir l'emploi plutôt que lutter contre l'inflation. Keynes propose sa théorie en réaction à celles de l'école néoclassique, dont les positions ne permettent pas d'expliquer le phénomène de sous-emploi (chômage de masse) et l'incapacité des marchés à revenir spontanément à l'équilibre. Il considère que la , c'est-à-dire qu'elle est un cas particulier de sa propre théorieKeynes, 1936, ..

Position méthodologique Keynes ne raisonne pas dans le cadre d'une rationalité économique parfaite, à la différence des néoclassiques. Les agents économiques ne sont pas des homo economicus, et ne disposent pas d'information parfaite. De fait, leurs comportements peuvent être erratiques et parfois incohérentsBrémond, 1987, ..

Les travaux de Keynes sont caractérisés par l'étude approfondie du système économique au niveau macroéconomique, là où les néoclassiques se concentraient sur le comportement des agents économiques, c'est-à-dire le niveau microéconomique. Le passage à la macroéconomie permet à Keynes de penser l'économie comme interconnectée par des boucles de rétroaction. Les héritiers des néoclassiques (les monétaristes et les nouveaux économistes classiques) ont ainsi pu critiquer le keynésianisme en ce qu'il ignorerait en partie la capacité des agents à réagir (au niveau micro) aux politiques keynésiennes, ce qui neutraliserait en partie ou partiellement leurs effets (voir Critique de Lucas et keynésianisme hydraulique)..

Critique de la loi de Say L'économie classique s'est fondée sur la loi de Say, énoncée par Jean-Baptiste Say, selon laquelle l'offre crée sa propre demande. La production permet la distribution de salaires, qui sont dépensés dans les produits créés (première conclusion de la loi de Say). Cela doit logiquement mener, selon les classiques, à un équilibre sur le marché du travail de plein-emploi (deuxième conclusion).

Keynes attaque ce mécanisme auto-régulateur, qu'il perçoit comme déficient. La loi de Say n'est juste que si les salariés dépensent l'intégralité de leur salaire, ce qui n'est pas le cas ; que s'ils consomment uniquement la production nationale, ce qui n'est pas le cas (fuite macroéconomique). Il rejette ainsi la première conclusion.

L'économiste substitue à la loi de Say le concept de demande effective. Cette demande est celle qui est anticipée par les entrepreneurs, qui estiment la production qu'ils doivent réaliser afin d'offrir la quantité optimale de biens et de services demandée par les agents économiques. Comme les entrepreneurs ont, en période de crise, des anticipations pessimistes et sous-estiment la demande réelle, ils sous-emploient leurs facteurs de production, ce qui conduit au chômage. Il rejette par là la deuxième conclusion.

Marché du travail L'école néoclassique avait fait du salaire un coût comme un autre, adoptant la perspective de l'employeur. Keynes remarque que le salaire n'est pas qu'un coût : en versant un salaire, les employeurs versent en réalité leurs bénéfices futurs. En effet, la distribution de salaires est ce qui rend possible la consommation, via le canal de la demande que les salariés adressent aux entreprises..

Par ailleurs, Keynes s'oppose à la théorie néoclassique selon laquelle tout chômage est volontaire. Les tenants de cette thèse soutenaient que les salariés sont rémunérés à leur productivité marginale (productivité marginale du travail, « PmL ») ; les salariés proposent leur force de travail en fonction du gain qu'ils peuvent en espérer, c'est-à-dire que l'offre de travail par les salariés dépend du salaire réel (w/p, où w est le salaire nominal et p est l'indice des prix). S'il y a du chômage, c'est que le salaire réel w/p est supérieur à la productivité marginale du travail. Le chômage adviendrait lorsque le salaire deviendrait inférieur à la productivité marginale du travailleur, c'est-à-dire que les travailleurs refuseraient d'être payés à leur véritable productivité.

Keynes soutient a contrario la thèse que le chômage est principalement un chômage involontaire. Pour Keynes, le mécanisme des prix sur le marché du travail n'aboutit pas usuellement au plein emploi. En effet : les salaires nominaux w ne peuvent pas baisser parce qu'il y a une viscosité des salaires nominaux liés à la négociation des contrats (rigidité des salaires à la baisse)Combemale, 2006, . ; une baisse des salaires nominaux n'est pas désirable car elle entraînerait une contraction de la demande, qui provoquerait à son tour une baisse de la production. L'insuffisance de la demande effective déterminerait une offre d'emploi qui ne correspondrait pas à une situation de plein emploi (Keynes, 1936, .).

Toutefois, Keynes ne récuse pas totalement la théorie classiqueVoir Combemale, 2006, . En effet, s'il ne croit ni possible ni souhaitable une baisse du salaire nominal w, la baisse du salaire réel w/p à la suite d'une montée de l'inflation symbolisée par une hausse de p est pour lui possible citation de Keynes in Combemale, 2006, . Cela conduira le courant de la synthèse néo-classique à utiliser la courbe de Phillips dans le cadre d'arbitrages entre inflation et chômage.

Formalisation de la consommation et de l'épargne Le keynésianisme originel formalise les fonctions de consommation et d'investissement dans le cadre d'une économie fermée. Keynes écrit que la demande effective D est égale à la somme de la consommation (C) et de l'investissement (I)Combemale, 2007, .. La fonction de consommation keynésienne :

Où :

C est la consommation ; c est la propension marginale à consommer, c'est-à-dire la part du revenu qui est consommée. Si l'agent consomme tout, c = 1Keynes, 1936, . ; Y est le revenu ; Co est la consommation incompressible, c'est-à-dire la part du revenu qui est nécessairement consommée (revenu désépargné) ;

la fonction d'épargne keynésienne ;

S est l'épargne, que Keynes définit par la négative : c'est la part du revenu qui n'est pas consommée ; I est l'investissement, c'est-à-dire l'engagement de capital pour acheter des biens qui généreront à l'avenir de la richesse ;

l'égalité fondamentale du système économique ;

signifiant que le revenu global de l'économie (l'ensemble des salaires, des revenus) est égal à la consommation et à l'investissement ; d'où : le revenu global de l'économie est égal à la consommation et à l'épargne (c'est-à-dire le revenu consommé plus le revenu non consommé) ; d'où, enfin, . L'investissement est l'épargne, l'épargne (le revenu non consommé) est utilisé pour investir.

Il est important de noter que Keynes renverse la proposition des néoclassiques. La consommation n'est pas ce qui reste lorsque l'agent a épargné : l'épargne est ce qui reste lorsque l'agent a consommé. Chez les classiques, l'épargne est fonction du taux d'intérêt (i), c'est-à-dire que les agents arbitrent entre consommation et épargne selon le taux d'intérêt ; chez Keynes, l'épargne dépend du revenu (Y) et de la propension marginale à consommer. Keynes soutient que le taux d'intérêt permet l'arbitrage entre détention de liquidités et achat de titres financiers..

Le lien investissement–épargne a donné lieu à un débat entre John Maynard Keynes et les disciples de Knut Wicksell dont Dennis RobertsonVoir les termes du débat sur l'encyclopédie du CEPA..

Investissement Keynes s'oppose aux classiques, selon lesquels l'investissement est fonction de l'épargne. L'investissement (I) est selon Keynes fonction du taux d'intérêt. Selon lui, les investisseurs décident d'investir ou pas en comparant le taux d'intérêt qu'ils peuvent obtenir en détenant un portefeuille d'obligations avec le taux d'efficacité marginale du capital (c'est-à-dire le retour sur investissement). Il définit plus précisément le taux d'efficacité marginale du capital comme Keynes, 1936, ..

L'investissement n'est par conséquent possible que si EMC > i, c'est-à-dire que l'efficacité marginale du capital est supérieure au taux d'intérêt. Keynes préconise par conséquent que la politique monétaire soit stable et assure des taux d'intérêt longs à un niveau faible..

Propension marginale à consommer et le multiplicateur Lecteur d'ouvrages de psychologie et de psychanalyse, Keynes redéfinit la fonction de consommation en créant la loi psychologique fondamentale.. Selon lui, la consommation est première, et l'épargne est seconde. La décision de consommation est déterminée par la propension marginale à consommer, d'autant plus grande que le revenu est faible.

Keynes utilise ce concept pour en développer un autre, qui est le multiplicateur keynésien. Selon l'économiste, . Dès lors, une augmentation du revenu permet une augmentation de la dépense.

L'économiste reprend l'idée de multiplicateur à l'économiste Richard Kahn (multiplicateur de Kahn)Keynes, 1936, .. Le multiplicateur de l'investissement I est égal à :

où 1 représente 100 % du salaire d'un agent économique ; c est égal à la part du salaire qui est consommé ; (1-c) est égal à la part du salaire qui n'est pas consommé.

Ainsi, si l'État investit , et si la propension marginale à consommer (c) est de 0,8, alors la demande effective sera augmentée de 100 × 1/(1 − 0,8) = 100 × 5 = .

Le multiplicateur est d'autant plus élevé que la consommation est élevée et l'épargne est faible. Aussi, le multiplicateur est affaibli lorsque la demande (consommation) des agents économiques est adressée à un pays étranger. Dans ce cas, l'effet multiplicateur déborde de la frontière du pays..

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