La compagnie du Scioto dite aussi « compagnie des Vingt-quatre », est une société fondée, au début de l’année 1790, par Jean-Jacques Duval d'Eprémesnil avec le marquis Lezay-Marnésia, Jean-Antoine Chais de Soissons et l’ingénieur écossais William Playfair, qui avaient acheté au gouvernement américain trois millions d’acres entre l’Ohio et le Scioto pour y fonder une colonie française et la ville de Gallipolis.

Genèse thumb|Jean-Jacques Duval d’Eprémesnil. En 1789, avant la convocation des États Généraux, Duval d'Eprémesnil et le comte d’Antraigues avaient déjà formé le projet de passer en Amérique et d’y fonder des colonies. Tous deux, alors au comble de la réputation, songeaient pourtant à quitter la France, et voulaient entrainer avec eux le grand écrivain Bernardin de Saint-Pierre.

Si d’Antraigues abandonna rapidement le projet, d’Eprémesnil y persista et fit bientôt des prosélytes parmi ceux dont la Révolution froissait les intérêts, les préjugés ou les croyances. Même avant la Révolution, l’idée d’aller habiter l’Amérique s’était emparée de bien des Français. la compagnie du Scioto, qui s’était formée aux États-Unis, dont le but était d’attirer des émigrants à l’ouest des montagnes Bleues, dans les régions de l’Ohio et du Scioto, estimait que la France peut lui fournir un appoint considérable d’émigrants, surtout des capitaux. Elle s’était, à cet effet, fait concéder par l’État de vastes territoires que les Amérindiens abandonnaient, disait-on, environ trois millions d’acres ou arpents anglais.

Représentée à Paris par Playfair et l’avocat au Parlement de Paris, Chais de Soissons, la compagnie du Scioto installa ses bureaux, rue Neuve-des-Petits-Champs, 162. Playfair et Chais ne devaient pas conquérir, de prime abord, la faveur du public, car de mauvais bruits circulèrent sur les territoires dont ils disposaient : des voyageurs racontaient que la température du Scioto était des plus inégales : très élevée dans le jour, très basse la nuit, le soir et le matin ; des brouillards épais, une humidité glaciale, résultant peut-être des défrichements, y rendaient souvent tout travail impossible : le sol lui-même n’avait chance d’y devenir productif que du jour où les buissons et les ronces, partout en quantité prodigieuse, en seraient extirpés, du jour où, de tous côtés on aurait fait disparaitre les eaux croupissantes ; encore faudrait-il que le soleil pénétrât partout la terre et, pour cela, combien de temps et d’argent ? Combien de vies humaines ?

Organisation thumb|Le Scioto. Assez vite les Parisiens cessèrent de prêter attention à ces funestes prophéties de malheur et ils s’éprirent de la compagnie du Scioto, qui reçut leur argent à bureau ouvert, leur attribuant, sur les bords de l’Ohio, autant d’arpents de terre qu’ils donnaient eux-mêmes d’écus de six livres. Au mois de , D’Eprémesnil et sa femme achetèrent à la Compagnie du Scioto une parcelle de mille acres à choisir sur un plan gravé, au prix de six mille livres tournois ; puis D’Eprémesnil, pour lui seul, dix mille acres de terre au prix de dix mille livres.

Les deux parcelles devaient être occupées et exploitées de façon différente. Pour prendre possession de celle de dix mille acres, D’Eprémesnil expédia en Amérique un procureur pour mettre en valeur celle de mille acres. Il donna pouvoir à Joseph de Barth et Thiébaut de la Vignerie, déjà établis dans le Nouveau Monde, et faisant partie, comme lui, d’un groupe de spéculateurs connu sous le nom de « Société des Vingt-Quatre ».

Les papiers de D’Eprémesnil n’indiquent pas comment fut organisée Compagnie du Scioto, ni quel but précis elle poursuivait, seulement que les Vingt-Quatre s’étaient unis pour acquérir d’énormes propriétés dans les régions du Scioto, pour y construire des villes et constituer, sur un terrain neuf, une société neuve. Le marquis de Lezay-Marnésia était un agronome franc-comtois et député à l’Assemblée nationale, qui estimait qu’on pouvait faire au Scioto une fortune considérable. Mais il y chercha surtout un milieu propice pour ses spéculations religieuses, morales ou sociales. En enrôlant ses colons, il exigeait d’eux des billets de confession, qu’ils savaient d’ailleurs se fabriquer eux-mêmes ; en enrôlant les femmes, il préférait qu’elles fussent grosses. Il se laissa tromper par une foule de gens, notamment par un bénédictin de Saint-Denis, qu’il voulait faire évêque du Scioto, et qui vola, parait-il, à Saint-Denis, les ornements et les vases sacrés dont il jugeait devoir se munir avant de passer en Amérique.

Les organisateurs thumb|Le projet d’achat par la Compagnie du Scioto délimité en rouge. Lezay-Marnésia était fort lié avec D’Eprémesnil ; il était, comme lui, affilié à la franc-maçonnerie et, bien qu’il se fût montré d’abord d’opinions politiques assez libérales, il en était venu, en 1790, à penser que, pour quiconque avait fait partie des corps privilégiés, la vie n’était plus possible en France. Du Havre même, il écrivit à D’Eprémesnil, pour qui il parait avoir conçu une sorte d’admiration et avoir vu en lui le législateur nécessaire des colonies du Scioto, pour le presser de mettre en ordre ses affaires, de régler celles des émigrants dont il était comme le chef, et de partir après pour l’Amérique. Mais il redoutait que la passion de la politique ne retint d’Eprémesnil en France plus longtemps qu’il ne convenait pour sa sécurité, ou même pour sa gloire. À ses yeux, d’Eprémesnil devait émigrer, comme lui, au Nouveau Monde, où il était propriétaire, y porter ses vertus, ses lumières et son génie, et fonder un régime vraiment patriarcal avec ses amis de France.

Marnésia, s’il avait des illusions sur le Scioto, reconnaissait clairement l’impuissance politique du vieux parti parlementaire, l’impuissance radicale de toute l’aristocratie française. Et Marnésia donne même à d’Eprémesnil le conseil de sortir de la vie publique avec éclat, en publiant une sorte de lettre à la Nation, en annonçant à tous sa résolution d’aller chercher . Au même moment, d’Eprémesnil faisait plans sur plans, pour préparer la fondation d’une colonie agricole et d’une ville au milieu des dix mille acres qu’il se proposait d’administrer seul. Il a laissé un exposé circonstancié de ses vues dans une espèce de Mémoire, ou plutôt de circulaire destinée au public : propriétaire de dix mille acres sur les bords de l’Ohio, d’Eprémesnil entreprenait de fonder là une colonie. Il attribuait à l’emplacement d’une ville quatre cent trente-deux acres, dont cent quarante-quatre réservés pour les rues, les places, les édifices publics et les promenades ; le reste devait être distribué entre les familles qui voudront l’accompagner, à raison de six acres par famille. Les douze familles qui viendraient les premières recevraient, en outre, chacune trois cents acres dans le voisinage de la ville. Pour former le noyau de sa colonie, d’Eprémesnil devait faire venir de France, à ses frais, une quarantaine de cultivateurs, des architectes, des maçons, des charpentiers, des serruriers, des menuisiers, des ecclésiastiques, etc., en tout cent cinquante individus. Il achètera et fera transporter tous les outils nécessaires aux colons, toutes les provisions dont ils auront besoin, jusqu’à la première récolte. Il estimait que ses dépenses ne s’élèveraient pas, de ce chef, au-delà de cent pistoles par passager, ou de cent cinquante mille livres pour toute sa colonie. En vue de récupérer ses avances, il demandait au gouvernement américain l’autorisation d’expédier dans un port quelconque des États-Unis deux navires, au maximum, de quatre cents tonneaux chargés de marchandises, avec exemption de toute espèce de droits.

D’Eprémesnil annonça qu’il arriverait lui-même en Amérique sur l’un des deux navires, espérant que le gouvernement américain l’investirait de l’autorité nécessaire pour conduire ses colons au Scioto. Pendant plus de quinze ans, d’Eprémesnil avait vécu de la vie politique et il en avait connu toutes les émotions. Il avait joui d’une grande popularité, qui s’évanouit aussi vite qu’elle lui était venue, lorsqu’il fut vu pour le réactionnaire forcené qu’il était. À la fin de l’année 1790, dès qu’il prenait la parole à l’Assemblée, il était systématiquement attaqué par ses adversaires, cela dégénérait et il y eut de nombreux rappels à l’ordre. D’Eprémesnil en revint donc aux visées coloniales de son grand-père, le contemporain de Law, le directeur de la Compagnie des Indes et de son père, le gouverneur de Madras, le gendre de Dupleix. Homme à projets toujours avide de mouvement, il cherchait en Amérique ce qui lui manquait désormais en France : l’occasion d’entrainer et de conduire des hommes. Esprit théorique et même visionnaire, avec plus de culture que le marquis de Marnésia, d’Eprémesnil rêvait, comme lui, de grandes spéculations agricoles et de législations idéales.

La question religieuse tenait autant au cœur de d’Eprémesnil qu’à celui du marquis. Il projetait de transporter au Scioto les couvents et les maisons religieuses qui venaient d’être abolis en France. Les revenus dont ils disposaient encore devaient leur permettre d’y acheter des terres et chaque citoyen des États-Unis pouvant vivre isolément ou en société, et faire son salut à sa manière, ils seraient libres de bâtir des églises ou des couvents, de se vêtir suivant leurs instituts. Avec la transmission à perpétuité des domaines aux différents ordres que l’admission des novices devait suffire à régénérer, les maisons religieuses se constitueront en Amérique .

Projets Les papiers de d’Eprémesnil regorgent de notes particulières écrites au jour le jour, montrant les préoccupations pratiques infiniment précises qui l’agitaient : calculs sur les frais de transport et d’installation des cultivateurs en Amérique ; indications sur la meilleure manière de faire passer les fonds; tableaux des distances entre les villes du littoral américain et divers points de l’Ohio; prix des marchandises à vendre en Amérique, parmi lesquelles poudre, onguents pour piqûres de guêpes ; liste des végétaux et arbres fruitiers à transplanter ou semer : ail, échalote, oignons, pépins de pommes, de poires, etc.

Les journaux et les brochures du temps, mais surtout des lettres écrites au magistrat, de divers points du royaume, et par des gens de toute condition témoignent du grand retentissement que les projets de d’Eprémesnil eurent dans toute la France : pères de famille, gentilshommes pauvres ou ruinés, prêtres, officiers redoutant de perdre leurs charges, artisans, cultivateurs, femmes, de tout jeunes gens, et même des collégiens s’adressaient à lui sans le connaitre, pour lui parler du Scioto, pour lui demander de les faire passer en Amérique ou d’y faire passer quelqu’un des leurs. N’ayant aucune donnée précise sur les pays où ils rêvaient de se rendre, ces requérants prenaient parfois l’Ohio pour un lac, et le Scioto pour une ile, mais tous étaient mécontents de leur sort, mécontents de la Révolution, prompts à croire que le Scioto leur donnerait ce que leur refusait la France. C’étaient des lettres de laboureurs, de tailleurs de pierres, d’entrepreneurs en bâtiments, de jeunes gens qui voulaient, pour la plupart, obtenir au Scioto des fondions de secrétaires, d’économes ou de sous-économes, ou de teneurs de livres.

Critiques thumb|Camille Desmoulins, l’un des plus virulents détracteurs de la compagnie du Scioto.