vignette|Manifestation étudiante contre la dictature militaire, en juin 1968. La dictature militaire au Brésil, aussi désignée localement la Cinquième République à partir de 1967, est le régime politique du Brésil qui débuta à la suite du coup d'État du , mené par le maréchal Castelo Branco renversant la Quatrième République et son président élu João Goulart, et qui dura jusqu'à de Tancredo Neves en 1985. Les militaires ont justifié le coup d'État, qui prenait place quelques années après l'alignement du régime cubain sur l'URSS, en prétextant la menace communiste.

Mais, sur le plan intérieur, le coup d'État marque l'influence de l'armée brésilienne sur la politique, et sa volonté de prendre les commandes du pays en vertu d'une doctrine de la sécurité nationale formée sous l'influence des États-Unis, mais aussi de la FranceL'interventionnisme militaire au Brésil date du temps de l'Empire (1822-1889), mais, selon Marie-Monique Robin, (, 2008, chap. XVIII : « Les États de sécurité nationale », ). Scott D. Tollefson et Frank D. McCann, , Bibliothèque du Congrès.

La dictature mit en place plusieurs actes institutionnels, aboutissant avec l'Acte institutionnel de 1968 à la suspension de la Constitution de 1946, la dissolution du Congrès, la suppression des libertés individuelles et l'instauration d'un code de procédure pénale militaire qui autorise l'armée et la police à arrêter, puis à emprisonner, hors de tout contrôle judiciaire, tout « suspect », chap. XVIII, « Les États de sécurité nationale », ..

Préludes du coup d'État La doctrine de la sécurité nationale

Le maréchal Castelo Branco, le chef de la junte, et son éminence grise le général Golbery do Couto e Silva sont des alliés inconditionnels de Washington. Ils ont combattu avec l'armée américaine pendant la campagne d'Italie lors de la Seconde Guerre mondiale. Castelo Branco y a rencontré le général Vernon Walters, futur sous-directeur de la CIA, qui joua un rôle clé lors du putsch de 1964.

En 1949, l'armée brésilienne fonde l'École supérieure de guerre à Rio de Janeiro, sur le modèle du National War College de Washington. L'ESG forme aussi bien des militaires que des civils, et adopte dès 1961 la doctrine de la sécurité nationale, telle qu'elle est définie par le Pentagone et la Maison-Blanche, en introduisant des cours sur la « guerre contre-révolutionnaire ». Ayant ses propres écoles, le Brésil n'envoie ainsi qu'un faible nombre d'officiers à Panama, où se situe l'École des Amériques. L'anticommunisme des militaires brésiliens précède d'ailleurs la Seconde Guerre mondiale, datant du soulèvement communiste raté de 1935 (lIntentona Comunista), dont l'écrasement a été célébré tous les ans jusqu'à Cardoso. La police brésilienne bénéficie toutefois aussi de cours donnés par des agents de la CIA ou par l'« A companhia secreta », Mais!, Folha de S.Paulo, 23 août 1998. (connu pour son agent Dan Mitrione). Selon Martha Huggins, policiers brésiliens auraient ainsi été formés par les États-Unis, au Brésil ou sur le territoire nord-américain, entre 1958 et 1974.

Dans les années 1950, l'ESG insiste sur les études socio-économiques pour les officiers, sous l'influence de la mission militaire française (1919-1939) et la Joint Brazil-United States Defense Commission (1942-1977). Les étudiants, civils et militaires, de l'ESG, analysent ainsi l'inflation, les réformes bancaires, agraires, les systèmes électoraux, les transports, l'éducation, et la guerre contre-insurrectionnelle. Au milieu des années 1960, cette doctrine de sécurité nationale, qui forme les officiers à gouverner un pays, est reflétée à l'''ECEME (École de commandement de l'état-major de l'Armée), et imprégnait donc l'ensemble du corps des officiers de l'armée brésilienne. Outre l'influence de la doctrine de sécurité nationale, des laboratoires de pensée de la bourgeoisie industrielle, tels que l’ (Institut de recherches et d'études sociales) et l’ (Institut Brésilien d’Action Démocratique, financièrement soutenu par les États-Unis), élaborent une propagande conservatrice auprès des officiers et de la société civile Maud Chirio, « Le pouvoir en un mot : les militaires brésiliens et la « révolution » du 31 mars 1964 », Nuevo Mundo, Mundos Nuevos (revue publiée par l'EHESS), 7, 2007, mis en ligne le 12 juin 2007, référence du 25 avril 2008..

Dès les années 1950, certains militaires brésiliens supposent ainsi l'existence d'une « guerre révolutionnaire » communiste en préparation au Brésil. Néanmoins, bien que les auteurs français dont ils s'inspirent (Roger Trinquier, Charles Lacheroy, Jacques Hogard, etc.) emploient cette expression, eux-mêmes préfèrent employer l'expression non pas de « guerre contre-révolutionnaire », mais de « guerre contre-insurrectionnelle » parce que, selon les mots du lieutenant-colonel , qui sera l’un des personnages importants du régime : si nous laissons aux adversaires le nom de révolutionnaire nous nous prêtons à nous-mêmes la désignation de contre-révolutionnaires et ainsi, dialectiquement, nous commençons à perdre avant de combattre Lieutenant-colonel , dans un journal interne à l'état-major de l'Armée, décembre 1961. Cité par Maud Chirio, « Le pouvoir en un mot : les militaires brésiliens et la « révolution » du 31 mars 1964 », Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, 7, 2007, mis en ligne le 12 juin 2007, référence du 25 avril 2008..

L'ESG élabore ainsi une doctrine par laquelle l'armée brésilienne se pose comme seule représentante de l'intérêt général et de l'identité brésilienne, transcendant les intérêts particuliers et de classe et garante du caractère chrétien de la nation brésilienne. Selon Maud Chirio : L’ESG formule en effet au début des années 1950 une véritable doctrine de gouvernement, seule à même d’organiser rationnellement le pays dans la perspective de la guerre inévitable contre le communisme international ; selon cette doctrine, toute l’activité du pays doit être orientée vers l’effort militaire, c’est pourquoi la responsabilité et la compétence ultimes appartiennent aux forces armées, plus ou moins associées à des civils qui font plus figure d’experts que de représentants du peuple.

Le contexte social vignette|Des femmes défilent avec une banderole sur laquelle on peut lire « Le Brésil ne sera pas un nouveau Cuba » lors de la Marche de la famille avec Dieu pour la liberté, entre le 19 mars et le 8 juin 1964. En outre, l'existence de nombreux mouvements sociaux au Brésil en 1963-1964 effraie les milieux conservateurs, à la fois brésiliens et américains, tandis que João Goulart (surnommé Jango') est jugé trop mou face à ces revendications. Tandis que le pays plonge dans l'hyperinflation (échec du préparé par le ministre Celso Furtado), le populaire Jango subit ainsi des pressions à la fois de la gauche, qui veut accentuer les réformes sociales et politiques, et des classes moyennes et supérieures, qui penchent au contraire vers le conservatisme et l'anti-communisme.

Les groupuscules anticommunistes se multiplient alors que le gouvernement Goulart annonce des « réformes de base ». Entre janvier et mars 1964, des manifestations anti-communistes rassemblent plusieurs centaines de milliers de personnes, par exemple les « » organisées par la (CAMDE, un mouvement financé par les milieux d'affaires) en mars et avril 1964. Dans les semaines qui précèdent le golpe, la presse appelle ouvertement au renversement du gouvernement trabalhista (travailliste), appels récupérés par l'armée pour légitimer a posteriori son coup d'État par un soi-disant appui populaire. La campagne de presse anti-Goulart de 1964 est soutenue, en sous-main, par l'administration Johnson Frank D. McCann, Library of Congress Country Studies - Brazil, Military Regime, 1964-85, Bibliothèque du Congrès américain, avril 1997..

Une lecture dominante de l'historiographie du régime militaire affirme ainsi que le coup d'État résulte de la conjonction momentanée de deux courants de l'armée brésilienne, l’un modéré et attaché au respect de certains principes démocratiques (les « Sorbonnistes » de l'ESG, représentés par le maréchal Castelo Branco) et une « ligne dure » fortement répressive et désireuse du maintien d’un état d'exception (les généraux Golbery do Couto e Silva et Garrastazú Médici). L'historien Carlos Fito a néanmoins récemment contesté cette analyse, en mettant en avant le concept d'une « utopie autoritaire » propre aux militaires, qui lierait l'armée au-delà du seul dénominateur commun de l'anti-communismeCarlos Fico, « Versões e controvérsias sobre 1964 e a ditadura militar », Revista Brasileira de História, vol. 24 , São Paulo, USP, 2004. Cité dans Maud Chirio, Le pouvoir en un mot : les militaires brésiliens et la « révolution » du 31 mars 1964, Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, 7, 2007, mis en ligne le 12 juin 2007, référence du 25 avril 2008..

En 1964, les militaires brésiliens ont ainsi deux ennemis principaux: le communisme et les héritiers de l'ex-président Getúlio Vargas, en particulier le Parti travailliste brésilien (PTB); mais ils rejettent en fait l'ensemble de la classe politique. Selon Maud Chirio, . Reprenant l'idée d'une réforme radicale de la société présente dès les années 1920 dans le tenentismo, le mouvement révolutionnaire de jeunes officiers, ils prétendent assainir la vie politique en mettant fin à la corruption des dirigeants civils.

L'Acte institutionnel 1 de 1964 dépeint ainsi les militaires comme émanation de la souveraineté populaire, malgré leur irruption violente aboutissant à la destitution du président élu : La révolution victorieuse s’investit de l’exercice du Pouvoir Constituant. Celui-ci se manifeste par l’élection populaire ou par la révolution. C’est la forme la plus radicale du Pouvoir Constituant (…). Les chefs de la révolution victorieuse, grâce à l’action des Forces Armées et à l’appui sans équivoque de la Nation, représentent le Peuple et en son nom exercent le Pouvoir Constituant, duquel le Peuple est l’unique titulaire.

Mais si l'« utopie autoritaire » des militaires prône l'assainissement de la vie politique, en critiquant la corruption, la démagogie et les négociations (le politicagem), elle se concilie avec un rejet complet des institutions représentatives: le système électoral conduit, selon eux, à la représentation d'une multiplicité d'intérêts particuliers, contradictoire avec l'intérêt général qu'eux seuls représenteraient : (M. Chirio, 2007).

Le coup d'État et l'opération Brother Sam

Le général Olímpio Mourão Filho, commandant de la région militaire à Minas Gerais et participant du soulèvement intégraliste de 1938, prend de court ses collègues, en marchant dès le avec ses troupes sur Rio de Janeiro. Le , le président du Sénat, , déclare la présidence vacante. Le coup d'État militaire, préparé de longue date, a bénéficié de l'appui de la CIA.

En effet, l'ambassadeur américain Lincoln Gordon admettra par la suite le soutien financier de Washington aux opposants de Goulart lors des élections municipales de 1962 ; la présence de nombreux officiers du renseignement américains au Brésil ; l'encouragement aux putschistes et le fait que . Dans le cadre de l'opération Brother Sam, le Pentagone tenait à disposition des côtes des navires prêts à intervenir pour soutenir les putschistes, au cas où des militaires loyalistes se rebelleraient pour soutenir Jango. Gordon déclare en outre que l'assistance militaire accordée par les États-Unis avait été . Pour Walt Rostow, conseiller à la sécurité nationale de Kennedy puis Johnson, le maréchal Castelo Branco avait . Selon lui, la violence, instrument légitime dans la lutte contre le communisme, cesserait d'elle-même avec le développement capitaliste du pays.

L'instauration de la dictature

vignette|Manifestation Cultura contra Censura, ici avec les actrices , , , Norma Bengell et . Photographie issue de la documentation du Correio da Manhã (Brésil), aux Archives nationales (Brésil). Février 1968.