Rigas (ou Rhigas), dit Rigas Vélestinlis (), voire Rigas Féréos (), né vers 1757 à Velestíno (Magnésie en Thessalie) et mort en à Belgrade, était un écrivain, lettré et patriote grec, figure majeure de la renaissance culturelle grecque.

Fils d'un commerçant aisé, il fit ses études à Zagora, puis, pour des raisons obscures, quitta la Thessalie pour Constantinople. Là, il poursuivit son éducation et entra au service des Phanariotes. En tant que secrétaire particulier, il accompagna l'un d'entre eux, Alexandre Ypsilántis, en Valachie, lorsque ce dernier régna dans cette principauté chrétienne vassale de l'Empire ottoman. Rigas y resta au service des élites roumaines après le départ d'Ypsilántis, puis du nouvel hospodar, Nikólaos Mavrogénis. Il partit pour Vienne en 1796. Influencé par les idées de la Révolution française, il multiplia les écrits politiques au service de la démocratie, de la liberté et de l'indépendance des populations balkaniques opprimées par les Ottomans, comme son Thourios ou sa Nouvelle constitution politique. Il est considéré comme un précurseur de la lutte d'indépendance de la Grèce. À cause de ses activités politiques, il fut arrêté en à Trieste par les autorités autrichiennes puis livré aux Ottomans. Il périt étranglé à Belgrade dans la nuit du 24 au .

Il est le plus souvent appelé Rigas ou Rhigas, son prénom de baptême, courant dans sa région natale. Les noms de famille ne semblent pas y avoir été en usage. Il ajouta, comme c'était la tradition pour les lettrés de l'époque, « Vélestinlis », du nom de son village natal de Velestíno. Il signa tous ses écrits et actes, publics ou privés, soit Rigas (Rhigas), soit Rigas « Vélestinlis ». Quant au Féréos (ou Pheraíos), du nom de la ville antique de Phères, à l’emplacement de Velestíno, il a été utilisé par les savants grecs du , défenseurs de la tradition antique et de la katharévousa, mais pas par Rigas lui-même.

Biographie Premières années Rigas est natif de Thessalie, une des régions les plus prospères de Grèce au milieu du : une grande plaine agricole fertile et des villages avec une proto-industrie textile, principalement la coopérative textile d'Ambelákia qui produisait des fils blancs et rouges. La richesse de la région lui permit de créer et d'entretenir des écoles où enseignaient des lettrés renommés et patriotes. L'existence de ces écoles était garantie par les « cadeaux » faits aux gouverneurs ottomans mais aussi par la protection que leur assuraient les klephtes qui vivaient sur les flancs du mont Olympe.

thumb|alt=photographie couleurs : paysage de montagnes et de mer|Le Pélion.

Rigas naquit probablement en 1757C'est la date la plus communément admise. Ses différents biographes du proposent soit 1753, soit 1762. Un helléniste français, Émile Legrand, eut accès en 1890 aux archives de la police viennoise et aux interrogatoires de Rigas. Ce dernier déclara avoir quarante ans lors de son arrestation en 1797, d'où la date probable de sa naissance en 1757. .. Son père, commerçant aisé de Velestíno, s'appelait Kyriazis. Il avait au moins un frère : Constantinos, dit Kosta. La fortune paternelle permit à Rigas de faire des études. S'il alla à l'école primaire à Velestíno, il partit rapidement pour l'école très réputée de Zagora, dans le Pélion, où il étudia les auteurs classiques (la bibliothèque de Zagora nous est parvenue et elle est extrêmement riche). Il fréquenta aussi la bibliothèque d'Ambelákia. Il rencontra, lors de ses études, de nombreux savants et érudits réfugiés en Thessalie. En plus de la littérature classique, il s'initia aussi aux mathématiques. Il a peut-être aussi appris des rudiments d'aroumain auprès des bergers valaques de sa région, ce qui facilita ensuite sa vie en Valachie (le roumain étant très proche de l'aroumain). Tout en continuant ses études, il aurait été instituteur du petit village de Kissos.

Rigas devint, après l'indépendance grecque, un héros national en Grèce, et une figure de l'humanisme républicain roumain. De nombreuses légendes se créèrent alors autour de sa mémoire, faisant de lui une sorte de Guillaume Tell en Grèce et de Voltaire en Roumanie. Une de ces légendes les plus populaires et les plus courantes raconte pourquoi il dut fuir la Thessalie : « un jour qu'il marchait près de sa ville natale, il aurait rencontré un Turc qui lui aurait ordonné, à coups de fouet, de le prendre sur son dos pour lui faire traverser la rivière. Rigas aurait obéi, mais, au milieu de celle-ci, il aurait jeté le Turc à l'eau et, après une longue lutte, il l'aurait noyé ». Une autre légende raconte qu'un dimanche matin, « les Turcs auraient envahi l'église de Velestíno lors de la messe. Ils se seraient emparés de tous les jeunes hommes pour les obliger à réaliser diverses corvées. Rigas aurait refusé, malgré les coups de fouet. Il aurait ensuite dû fuir la région ». Dans les deux cas, il aurait d'abord trouvé refuge auprès des klephtes de l'Olympe, puis au mont Athos avant de rejoindre Constantinople.

Ce qui est sûr, c'est qu'il quitta la Thessalie pour Constantinople à la fin de son adolescence. On sait aussi qu'il eut toujours des mots très durs pour les Turcs de Thessalie, maîtres des timars (domaines fonciers où Grecs et Valaques étaient durement corvéables). Il leur vouait une haine implacable, ce qui rend plausible un épisode tragique l'obligeant à partir. On sait aussi qu'il changea de nom définitivement lorsqu'il fut à Constantinople, adoptant le surnom de « Velestinlis », peut-être pour se cacher.

Constantinople Il dut arriver à Constantinople vers 1774 ; il aurait alors eu 17 ansIl ne peut être arrivé dans la ville après cette date : il n'y aurait plus trouvé Alexandre Ypsilántis, nommé hospodar de Valachie. Comme il avait déjà enseigné, il ne peut être plus jeune que 17 ans. .. Là, la probable fortune de son père lui aurait servi, puisqu'il aurait disposé de lettres d'introduction auprès des Phanariotes, personnages importants de la ville. Certaines sources suggèrent même qu'il en aurait eu une pour l'ambassadeur de Russie. Il est certain qu'il entra au service d'Alexandre Ypsilántis, alors grand Drogman, probablement d'abord comme précepteur ou compagnon des enfants du prince phanariote puis comme secrétaire particulier.

Rigas continua son éducation à l'école grecque du Phanar. Il développa sa connaissance des langues, nécessaire à ceux qui désiraient faire carrière dans l'administration ottomane : le grec, le valaque, le turc mais aussi l'allemand et le français (la légende veut qu'il parlât et écrivît cette langue comme si elle était sa langue maternelle). Il aurait peut-être aussi appris l'italien, très proche du valaque. Auprès des Phanariotes, il s'initia à la politique internationale et aux subtilités de la diplomatie.

À la fin de 1774, Alexandre Ypsilántis fut nommé hospodar de Valachie. Cependant, Rigas ne l'y aurait pas rejoint immédiatement. Il serait resté à Constantinople auprès de Constantin Ypsilantis et de ses frères qui n'avaient pas encore fini leurs études et qui servaient aussi d'otages au Sultan afin que leur père reste un fidèle vassal en tant que prince de Valachie. Vers 1776, Constantin partit compléter ses études en Allemagne. Certaines sources supposent que Rigas aurait pu l'accompagner.

Principautés danubiennes Les Phanariotes hospodars des principautés danubiennes thumb|left|alt=gravure colorisée : réception officielle à gauche des serviteurs en rangs ; à droite des hommes assis sur des divans|Le hospodar phanariote Alexandre Mourousi recevant l'ambassadeur britannique Robert Liston et sa suite auprès de son trône à Bucarest. Le prince est descendu de son trône pour se mettre à portée de son interlocuteur. Au-dessus du trône, le monogramme du sultan ottoman, suzerain de la Valachie. Bien qu'ils soient chrétiens, le hospodar et sa suite sont tous vêtus à l'orientale. Les Phanariotes profitèrent de l'importance diplomatique et politique que leur conférait leur rôle de drogmans pour se faire attribuer des fonctions de plus en plus prestigieuses. Ils obtinrent ainsi les trônes des deux principautés roumaines de Moldavie et Valachie, où la monarchie était élective. Plusieurs représentants des familles phanariotes se succédèrent ainsi comme « hospodars » de l'une et/ou l'autre principauté entre 1711 et 1829. Leurs parents et amis les accompagnaient et se partageaient diverses fonctions gouvernementales. Certaines administrations furent corrompues et ne cherchèrent qu'à profiter de leur passage sur ces trônes pour s'enrichir. D'autres en revanche encouragèrent la renaissance culturelle roumaine en finançant des écoles, des hôpitaux, des universités, des bourses pour les élèves modestes et des imprimeries pour faire circuler les livres scientifiques, historiques ou philosophiques, et en profitant de l'autonomie de ces états chrétiens dont l'aristocratie de boyards était très attirée par l'Occident, pour diffuser la philosophie des Lumières, comme d'autres despotes éclairés du ailleurs en Europe. Il y en eut qui y promulguèrent des constitutions et y abolirent le servage, presque cent ans avant l'Empire russeAinsi, le hospodar Constantin Mavrocordato instaure en Valachie une Constitution ("Marele Hrisov"), avant d'abolir le servage en 1746-49 en Valachie et en Moldavie, où il règne successivement. Le "Marele Hrisov" a été publié in extenso dans le "Mercure de France" de juillet 1742.. Les Phanariotes reçurent le soutien des marchands grecs de l'Empire ottoman. Boyards roumains et phanariotes grecs tenaient tous à avoir des nourrices, gouvernantes, majordomes et précepteurs français, et les villes roumaines, notamment Bucarest et Jassy, devinrent des centres de culture roumaine, hellénique mais aussi occidentale, tandis que le grec ainsi que le français furent les langues de communication des élites grecques et roumaines.

Rigas en Valachie Au service d'Alexandre Ypsilántis thumb|alt=gravure noir et blanc : portrait d'un homme avec toque à aigrette|Alexandre Ypsilántis, hospodar de Valachie. La présence de Rigas en Valachie est attestée à partir de 1780. Les sources le placent, cette année-là, à Bucarest comme secrétaire particulier d'Alexandre Ypsilántis. Sa connaissance de l'aroumain ne pouvait que lui faciliter la compréhension du roumain (comme on le faisait au , son biographe Daskalakis appelle « valaque » ces deux langues fort proches) : un atout pour cette fonction, qui lui permit aussi de se lier d'amitié avec les boyards roumains.

Rigas fréquenta durant son séjour à Bucarest l'érudit et juriste phanariote Démétrios Cantartzis qui lui permit de compléter sa culture classique et sa connaissance du français. Il lui apprit aussi l'arabe. Cantartzis était un ardent défenseur de la langue populaire grecque, dont Rigas embrassa plus tard la cause.

Dans son ouvrage consacré à Rigas en 1824, l'historien grec Nicolopoulo suppose que Rigas se serait alors engagé dans le commerce afin d'acquérir les moyens d'une existence indépendante. Cependant, cette affirmation est contredite par tous les autres biographes. Il semble que Rigas a été membre de la franc-maçonnerie valaque, créant en 1780 une loge : la Fraternité des Amis (Frăția Prietenilor / Αδελϕία φιλάιων) ayant pour devise « Vive l'Amour de la Patrie », mais ce fait, évoqué par BeresniakDaniel Beresniak, La Franc-maçonnerie en Europe de l'Est, Ed. Du Rocher, 1992, , pp.: 101-121, Dascalakis, StoicaStan Stoica (dir.), Dicționar de Istorie a României, Ed. Merona, Bucarest 2007, p. 153-155 et XenopolAlexandru Xenopol, Histoire des Roumains de la Dacie Trajane, Bucarest 1896 n'est corroboré par aucune source primaire, les archives de la franc-maçonnerie roumaine ayant été emportées à Moscou par le NKVD en 1948 et n'ayant jamais été restituéesHoria Nestorescu-Bălcești : Istoria masoneriei române sur ..