Charles PhiliponParfois orthographié, erronément, Philippon, voir cette notice bibliographique de la BNF., né le à Lyon et mort le à Paris, est un dessinateur, lithographe et journaliste français, cofondateur de la maison d’édition Aubert, de La Caricature, du Charivari et du Journal pour rire.

Les prémices

Charles Philipon est issu d’une famille de petite bourgeoisie lyonnaise. Son père, Étienne Philipon (1767-1828), chapelier, puis fabricant et marchand de papier peints, n’avait eu qu’un enfant d’un premier mariageIl était parent avec Manon Roland, le général Philipon et Philipon de la Madelaine. .. De son second mariage avec Fleurie Lisfranc de Saint-Martin (1769-1830)C’était la tante du chirurgien Lisfranc., il eut six enfants, dont l’ainé fut Charles..

Après des études incomplètes à Lyon et Villefranche, Charles apprend le dessin à l’École des beaux-arts de Lyon, avant de monter, en 1819 à Paris où il entre pour un an dans l’atelier du peintre Antoine Gros, où il eut pour condisciples Decamps et Bonington. Pendant son année passée sous la direction de Gros, il s’occupa beaucoup moins d’étudier la peinture que de faire des caricatures. En 1821, à la demande de son père qui le destine au commerce, il revient à Lyon et s’occupe durant trois ans de dessin de fabrique. Si cette activité ne paraît guère lui convenir, elle laissera des traces dans ses travaux ultérieurs. En 1824, dans un contexte économique et social tendu, il participe, lors du carnaval de Lyon, à une parade festive jugée séditieuse ; arrêté, il sera finalement acquitté, faute de charges.

En 1823, il quitte définitivement Lyon pour Paris où il renoue avec ses anciens amis de l’atelier de Gros. L’un d’eux, Charlet, artiste reconnu, le prend sous son aile et l’initie à la lithographie, dont la technique se répand en France dans les années 1820. Philipon trouve à s’employer comme artiste lithographe et dessine des étiquettes, des rébus, des vignettes, des éventails, des aquarelles, des planches pour les imagiers et les journaux de mode. Il fait preuve d’invention en appliquant la lithographie aux devants de cheminée. C’est vers cette époque qu’il dessina l’Histoire de Polichinelle enfant prodigue, l’Histoire de Touche-à-tout, le mauvais sujet et un grand nombre d’autres histoires à deux sous. Il se lie avec des écrivains libéraux et satiriques de l’époque, fréquente l’atelier de Grandville (1827), s’associe deux ans plus tard à la création du journal La Silhouette (1829) auquel il collabore comme rédacteur et dessinateur.

Son apport financier à cette entreprise est modeste. Sur le plan éditorial, sa contribution semble avoir porté principalement sur l’organisation de la partie lithographique, qui faisait l’originalité de ce journal, où une même importance était accordée au texte et à l’illustration. Si La Silhouette n’avait pas de ligne politique bien définie, elle devint de plus en plus offensive à l’approche de . C’est dans ce journal que Philipon publie, le , sa première caricature politique, « Charles X en jésuite ».

Il fait venir à Paris son beau-frère, Gabriel Aubert, ancien notaire avec lequel il s’associe pour créer, le , la maison d’édition Aubert, une boutique d’estampes située à Paris, passage Véro-Dodat, et qui allait devenir dans les années suivantes une « place de guerre imprenable. ».

Naissance d’une entreprise vignette|La Maison Aubert (1831). Après la révolution de Juillet 1830, Philipon fait paraître, le de cette même année, un hebdomadaire illustré sous le titre La Caricature morale, religieuse, littéraire et scénique. Vendu uniquement par abonnement, cet hebdomadaire d’images qui, après avoir d’abord été un recueil enjoué se moquant plaisamment des vices et des ridicules du moment, devint un véritable pamphlet contre les hommes au pouvoir, comportait quatre pages de texte et deux de lithographie dans un format plus grand que La Silhouette. Associé à Philipon dans la création du journal, Honoré de Balzac en rédigea le prospectus et y donna sous divers pseudonymes une trentaine d’articles jusqu’en ., ainsi que l’essai Petites Misères de la vie conjugale en 1830. Le journal est d’abord conçu comme une revue illustrée élégante, aux dessins soignés, imprimée sur papier vélin. Les lithographies sont imprimées sur des feuilles séparées du texte et détachables. Dans un premier temps, La Caricature adopte une attitude non politique avant de se transformer, au printemps 1832, en organe d’opposition au régime de la monarchie de Juillet. vignette|gauche|Le Charivari par Daumier, en 1840. Le , Philipon publie Le Charivari, un quotidien illustré comprenant quatre pages dans un format plus petit que La Caricature. Plus varié et plus « populaire » que son aîné, il ne se limite pas à la caricature politique. Le Charivari se veut, selon le prospectus, un « panorama complet où se reproduisent incessamment, par le crayon et par la plume, tous les aspects divers de ce monde kaléidoscopique où nous vivons ». Les lithographies y sont de moindre qualité que dans La Caricature, mais mieux intégrées au texte. Par la suite, la présentation du Charivari connaîtra d’importants changements..

Propriétaire de ces deux journaux, Philipon en a la maîtrise entière, tant pour la partie administrative et matérielle que pour la partie rédactionnelle et artistique. Il choisit ses collaborateurs, s’occupe du marché avec les fournisseurs ainsi que de la gestion financière. Dans un obituaire publié en 1862, Nadar le crédite d’une « prodigieuse lucidité dans les affaires » doublée d’une « inépuisable fécondité de moyens et d’inventionArticle nécrologique repris par Champfleury dans . ». Employeur de ses amis artistes, il définit avec eux les objectifs, suggère les sujets, coordonne texte et lithographie. Il n’hésite pas à demander des modifications pour éviter la censure. Afin d’assurer la cohérence éditoriale, la rédaction est réduite à une petite équipe de journalistes fortement dédiés (en , ils sont sept, Philipon inclus), Altaroche, Cler, un critique d’art et deux critiques littéraires. ..

Les témoignages de ses contemporains soulignent le charisme de Philipon. Il fut « l’âme de l’entreprise ». Selon Champfleury, « il dirigeait les crayons d’un groupe nombreux, appelait à lui les jeunes gens, leur insufflait la flamme, donnait des idées à ceux qui n’en avaient pasChampfleury, , . ». S’il dessine peu lui-même, il met tout son enthousiasme dans les lithographies. Lorsque La Silhouette disparaît, début , il dispose d’un quasi-monopole sur ce marché. En 1836, un tiers des lithographies parues dans la capitale proviendront de la Maison AubertKerr, , .. Cependant, l’entreprise a conservé son caractère familial ; outre son beau-frère, Gabriel Aubert, sa sœur surtout, Marie-Françoise Aubert, y contribua efficacement.

Les années intenses (1830-1835) La campagne contre Louis-Philippe (1830-1832) vignette|Les Bulles de savon (.) À l’automne 1830, Philipon, à l’instar des partisans de la révolution de Juillet, attend beaucoup du nouveau régime. Les premiers numéros de La Caricature sont exempts de charges politiques. « Tout d’abord, les dessins se tinrent en dehors de la politique, se bornant à représenter des scènes populaires ou familières, s’attaquant accidentellement aux hommes et aux choses jetés bas par l’héroïque révolution de Juillet ». Rédacteur en chef et ami de Philipon, Balzac y contribua abondamment dans cette période, signant ses articles sous divers pseudonymes, comme c’était souvent le cas. On note la persistance d’un anticléricalisme déjà présent dans La Silhouette et qui se manifeste dans les textes comme dans les illustrations. Le souvenir de Napoléon reste encore vivace.

Fin début 1831, le ton change. En janvier, une lithographie de Decamps, La liberté au poteau (La Caricature, ), en donne le signal. Attachée au « poteau d’infamie », Françoise Liberté, « née à Paris en 1790 », est condamnée « par arrêt de la cour prévôtale » […] « pour crime de révolte dans les journées des 27, 28, 29 juillet 1830 ». Cette « superbe planche » renvoie explicitement à la loi du , qui rétablit le droit de timbre et le cautionnement pour les journaux. Elle sera suivie, en , par une autre lithographie de Decamps, Liberté (Françoise Désirée) fille du peuple, née à Paris le , où une fillette symbolisant la liberté est tenue en laisse par un groupe d’hommes qui tentent de la retenir (La Caricature, ) ; ils représentent le parti de la « résistance », opposé aux réformes. Au premier plan, on reconnaît sans mal le « roi citoyen » ; le visage serein, il semble maîtriser la situation.

À partir de ce moment, la caricature se fait de plus en plus politique et la satire s’étend progressivement à l’ensemble des rubriques. Elle n’hésite plus à s’en prendre au roi et à ses ministres. Ce n’est pas la « Charte », maltraitée, mais la « charge » qui sera désormais une véritéLe Juste Milieu, lithographie de Philipon, non datée.. S’adressant plus tard à un ami, Philipon écrira : « L’âge d’or [du consensus] n’a pas duré longtemps ; tu verras, après une douzaine de numéros [de La Caricature], poindre la caricature politique, douce d’abord, peu agressive, et tu la verras revenir plus souvent, plus souvent encore, et plus vive, jusqu’à ce qu’elle occupe seule le journal et devienne impitoyableLettre du à Roslje, dans : Carteret, Le Trésor du bibliophile romantique et moderne, , . ».

Le , dans un long supplément de La Caricature, Philipon énonce les principaux griefs contre le gouvernement. Outre les nouvelles lois sur la presse « aussi rigoureuses que sous Charles X » et qui mettent en péril son activité (en moins de deux ans, La Caricature aura sept procès et encourra quatre condamnations, sans compter les nombreuses saisies qui pénalisent son négoce), il dénonce la fin des institutions libérales, le non-respect de la Charte, l’affairisme, le lâchage de la Pologne, illustré par une lithographie de Grandville et Forest (« L’ordre règne à Varsovie », Aubert, )Déclinée plus tard par ces mêmes artistes (« L’ordre public règne aussi à Paris », Aubert, ), puis par Traviès (« L’ordre le plus parfait règne aussi à Lyon », La Caricature, )..

La désaffection vis-à-vis du régime s’exprime dans une caricature de Philipon publiée sous le titre Mousse de juillet par la Maison Aubert (). plus connue sous le nom les Bulles de savon, elle montre Louis-Philippe soufflant négligemment sur les bulles où sont affichées les promesses non tenues : liberté de la presse, élections populaires, maires nommés par le peuple, plus de sinécures, etc.. Poursuivi en justice pour offense au roi, Philipon sera finalement acquitté. Quelques mois plus tard, il récidive dans la Caricature du , avec une autre lithographie, intitulée le Replâtrage, représentant Louis-Philippe en maçon, effaçant symboliquement les traces de la révolution de Juillet. ., ce qui lui vaut de repasser devant la Cour d’assises.

Procès et condamnation vignette|Louis-Philippe métamorphosé en poire. Croquis à l’encre et au crayon dessiné par Philipon en salle d’audience et publié, plus tard, dans la Caricature du .