Le diagnostic d’une « crise de la presse » française est désormais un lieu commun partagé tant par les universitaires que par les politiques« […] la presse quotidienne française est en crise : France-Soir est moribond, L’Humanité et Libération se battent pour leur survie, Le Figaro et Le Monde sont dans un équilibre précaire, Les Échos et La Tribune changent de mains, etc. […] La crise touche particulièrement la presse quotidienne parisienne, qui fut pourtant jadis la première du monde. En effet, la presse quotidienne ne se porte pas si mal dans les autres pays démocratiques développés : en Angleterre et en Allemagne elle résiste, en Italie ou en Espagne elle progresse ; la crise de la presse française est plus grave qu’ailleurs parce que ses racines sont plus anciennes. » (Patrick EVENO, op. cit. pp.8-9). Certains observateurs expriment même leur crainte que la presse quotidienne nationale française ne disparaisse. L'État français renforce ses aides à la presse pour pallier cette crise.

Diagnostic d’une « crise de la presse » vignette|droite|upright=2|Ventes des principaux quotidiens depuis 2012. La formule d’une « crise de la presse » est impropre car elle accroît l’image grossière selon laquelle la presse imprimée dans son ensemble subirait une crise. Or, en affinant le grain, la réalité apparaît nuancée tant les situations et les dynamiques des catégories, familles et segments de presse sont différenciées. Le diagnostic d’une « crise de la presse » s’applique à la seule situation de la presse quotidienne nationale (PQN) d’information générale et politique payante : Elle ne touche pas, ou peu, la presse périodique (y compris la presse magazine nationale d’information générale et politique) ainsi que les presses régionale, départementale et locale – lesquelles sont moins concurrencées et plus rentables. Elle ne touche ni la presse gratuite (d’annonces ou d’information), ni la presse spécialisée (grand public ou technique et professionnelle), qu’il s’agisse des quotidiens spécialisés (L’Équipe, La Tribune, Les Échos, Paris Turf) ou des magazines spécialisés (économiques, people, féminins, de décoration, etc.) pourvu qu’ils disposent d’un relatif monopole thématique. Si elle ne touche finalement qu’un segment peu porteur bien délimité que sont les quotidiens nationaux d’information générale et politique payants, quel qu’en soit le genre : « haut de gamme » (Le Figaro, Le Monde, Libération), « populaires » (Le Parisien-Aujourd'hui en France, France Soir) ou « d’opinion » (La Croix, L’Humanité, Présent), la crise touche l’ensemble de la chaîne de la PQN d’information générale et politique payante de la rédaction à la distribution en passant par la fabrication et la commercialisation. Dès lors, si nous emploierons le singulier par souci de simplicité, il serait plus juste d’évoquer les crises, plutôt que la crise, de la presse quotidienne. Le tableau ci-après des chiffres d’affaires réalisés en euros courants en 1990, 2000, 2006 et 2007 par les différentes catégories et familles de presse étaye ce diagnostic.

Chiffre d'Affaires (milliards d’euros courants) Variation 2006/2007 (%) 1990 2000 2006 2007 Ensemble de la presse 8,72 10,64 10,65 10,70 0,4presse nationale d’information générale et politique 1,68 1,78 1,45 1,48 1,8presse locale d’information générale et politique 2,31 2,96 3,06 3,07 0,6presse spécialisée grand public 3,06 4,14 4,15 4,14 -0,1presse spécialisée technique et professionnelle 1,08 1,13 1,05 1,06 0,3presse gratuite d’annonces 0,59 0,63 0,81 0,80 -2,1presse gratuite d’information / / 139 159 13quotidiens nationaux d’information politique et générale 1,038 1,145 0,852 0,848 -0,5quotidiens locaux d’information générale et politique 2,096 2,664 2,723 2,738 0,5magazines nationaux d’information générale et politique 0,337 0,320 0,295 0,309 4,7

Source: DDM, La presse écrite en 2007: stagnation, Info-Médias, n°14,

L’imputation de la crise à la double pression concurrentielle exogène de l’internet et de la presse gratuite est partiale, car elle accroît l’idée réductrice selon laquelle l’internet ne serait qu’un fournisseur de contenu alternatif, donc concurrentiel. Or, en tant que média écrit, l’internet est un vecteur de l’information qui a vocation à constituer, non pas seulement une contrainte, mais aussi, une ressource et une opportunité pour la diffusion de la presse écrite traditionnelle.

Sous couvert d'un rapport d'information déposé le , le sénat français, reconnait l'existence d'une crise au sein de la presse quotidienne française, rapport qui pose directement la question de sa prochaine disparitionSite senat.fr, Rapport d'information n° 13 (2007-2008), déposé le 4 octobre 2007 : "Presse quotidienne d'information : chronique d'une mort annoncée ?".Site vie-publique.fr, texte : "Rapport d'information fait au nom de la Commission des affaires culturelles sur la crise de la presse"..

Le , le sénateur Louis de Broissia pose une Question d'actualité au gouvernement enregistré sous le numéro 44 auprès du Ministère de la culture concernant la situation de la presse écrite en France et précise que et demande au ministre si le gouvernement va s'emparer en urgence d'un sujet qui selon lui est crucial pour la démocratie, ce que Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication de l'époque reconnait sans difficulté sans pour autant aller plus loin dans cet échangeSite nosenateurs.fr Louis de Broissia Question d'actualité au gouvernement N° 144 au Ministère de la culture.article de Jordan Pouille "Les aides publiques à la presse écrite: un système à réformer?"..

Constat

La crise de la presse quotidienne est causée par un cumul de facteurs endogènes et exogènes. Aux facteurs propres à notre presse quotidienne d’information générale et politique payante pour des raisons de nature historique, institutionnelle et économique formant une « culture française de la presse ». S’ajoutent des facteurs communs à toutes les presse quotidienne d’information générale et politique payantes pour des raisons de nature essentiellement technologique.

Ils expliquent que notre presse soit plus fragile que ses consœurs étrangères : si la diffusion des PQN généralistes payantes s’érode partout, celle de nos neuf quotidiens nationaux chute singulièrement. Tous les indicateurs de benchmarking nous sont défavorables : En termes de marché : avec un marché de la presse quotidienne de milliards d’euros, nous sommes devant l’Espagne () mais derrière l’Italie (), l’Allemagne () et le Royaume-Uni (). La presse occupe le de nos secteurs économiques. En termes de volume (nombre de titres) : avec 85 titres quotidiens (dont 9 nationaux), nous sommes derrière l’Italie (91), le Royaume-Uni (104 titres), l’Espagne (139) et l’Allemagne (368). En termes de tirage (nombre d’exemplaires) : avec 8 millions d’exemplaires, nous sommes devant l’Espagne (4,3 millions), à égalité avec l’Italie, mais derrière le Royaume-Uni (16,6 millions) et l’Allemagne (22,3 millions). En termes de diffusion (nombre d’exemplaires pour habitants) : avec 167 exemplaires, nous occupons le mondial et le dernier européen ; nous sommes devant l’Espagne, la Pologne (114 exemplaires) et l’Italie (158 exemplaires) mais derrière la Turquie, la Hongrie, la Malaisie et, bien sûr, l’Allemagne (322 exemplaires), le Royaume-Uni (348 exemplaires), la Suède (543), la Finlande (594) et le Japon (664). En termes de diversité ou pluralisme (nombre de titres par millions d’habitants de plus de 15 ans) : avec 1,75 exemplaires, nous occupons le mondial ; nous sommes à égalité avec le Nicaragua, l’Uruguay et Taïwan, mais derrière la Mauritanie et, bien sûr, l’Italie (1,98) et l’Allemagne (5,31). En termes d’emplois : nos journalistes de PQN ne représentent que 7,4 % de la profession des journalistes de la presse écrite et, avec rédacteurs permanents, nous sommes derrière l’Italie (), le Royaume-Uni () et l’Allemagne (). En termes de capital-temps disponible pour la lecture et assiduité : avec 22 minutes de lecture de la presse par jour, nous sommes devant l’Espagne (11) et l’Italie (13), mais derrière l’Allemagne (31) ; avec 32 % des Français lisant assidûment un journal quotidien, nous sommes derrière l’Allemagne, l’Angleterre et les Pays-Bas (38 %).

Nature et Année Lectorat pour 1000 habitants en 1950300120250Lectorat pour 1000 habitants en 2000322158167Évolution du lectorat+7,33 %+31,67 %-33,20 %Tirage en 200322,6 millions8 millions8 millionsNombre de titres en 1950429103142Nombre de titres en 20033729970Évolution du nombre de titres-13,29 %-3,88 %-50,70 %Nombre de titres par millions d'habitants de plus de 15 ans en 20035,311,981,75Recettes publicitaires des quotidiens en 2003 en milliards d’euros5,0751,5301,374Part des recettes publicitaires57 %54 %31 %Part des recettes des ventes43 %46 %69 % Source : Patrick EVENO, op. cit., pp.30-31

Le fait que la conjoncture 2007 et 2008 ait été légèrement moins défavorable que les années précédentes pour notre industrie de la PQN d’information générale et politique payante (ralentissement de la baisse de la Diffusion France payée/DFP, hausse des investissements publicitaires, redensification du réseau de distribution) ne saurait ipso facto nous amener à relativiser une crise de nature structurelle. D’autant que : « L’économie de la presse reste fragile. [...] Le chiffre d’affaires global de l’ensemble de la presse écrite en 2007 – 10,706 milliards d’euros – se maintient au niveau de celui de l’année précédente – 10,663 milliards d’euros. Ce gain de 0,4 % en euros courants signifie tout de même une dégradation réelle du chiffre d’affaires, quel que soit l’indicateur correctif utilisé dans la prise en compte de l’érosion monétaire d’une année sur l’autre. »

Facteurs crisogènes propres ou endogènes Sous-capitalisation chronique

Cette sous-capitalisation chronique de nos entreprises de presse quotidienne payante résulte de la négligence historique de la gestion économique des entreprises de presse héritée de la Libération. Les choix qui président alors à la refondation du système médiatique et à l’épuration des journalistes sont dictés par des considérations idéologiques (anticapitalisme, messianisme de la presse et encadrement étatique du pluralisme), politiques (organisation des journaux à partir d’équipes de résistants, de partis politiques ou d’associations) et sociales (préserver le « compromis social » de 1944) qui négligent la restructuration économique du système de la presse en général, et la gestion économique des entreprises de presse en particulier. La volonté de faire table rase des médias collaborationnistes suit une logique toujours idéologique, parfois déontologique mais rarement économique. L’imputation de la collaboration des médias à leur vénalité et leur corruption par les « puissances d’argent » nourrit la défiance à l’égard du capitalisme, du marché et des gros actionnaires. La presse est conçue comme exerçant une fonction d’intérêt public : elle est un sacerdoce, une entreprise culturelle et non une entreprise industrielle, un instrument culturel remplissant une mission citoyenne et non un instrument mercantile en quête de profit commercial. La solidité capitalistique et la rentabilité économique des titres de presse ne sont pas considérées comme les conditions préalables de leur indépendance rédactionnelle et politique. Au contraire, l’anticapitalisme ambiant leur interdit d’être financés par d’importants actionnaires et de réaliser des bénéfices. On croit alors qu’un journal indépendant peut survivre sans capitaux mais qu’une rédaction ne peut être libre au sein d’un groupe. Et c’est à l’État qu’il appartient de garantir le pluralisme externe de la presse et de gérer sa pénurie (en encadrant la quantité de papier, la pagination – 4 pages en moyenne en 1946 –, le tirage et le prix de vente).