L’astronomie mésopotamienne désigne les théories et les méthodes astronomiques développées dans l’ancienne Mésopotamie, en particulier durant le en Assyrie (nord de l'Irak actuel) et en Babylonie (sud de l'Irak), étudiant les phénomènes célestes réguliers.
La première démarche nécessaire à la construction d'un savoir astronomique était l'observation des phénomènes astraux dans le ciel nocturne, donc une démarche empirique. Les Mésopotamiens en avaient une définition large, puisqu'elle incluait non seulement le Soleil, la Lune, les planètes, étoiles et autres astres, mais aussi les phénomènes météorologiques, donc tout ce qui est visible dans le ciel. Le point de référence des observations célestes était l'horizon. Aussi les phénomènes qui ont attiré l'attention en priorité, depuis les premiers temps, sont les levers et les couchers des astres, donc leurs premières et dernières visibilités dans le ciel, et les périodes synodiques (le temps mis par un astre pour revenir à une même configuration). Ce sont les mouvements et les changements d'apparence de la Lune qui ont été avant tout scrutés, parce qu'ils déterminaient le rythme du mois, le moment du changement de mois étant situé au soir où apparaissait la nouvelle lune à l'ouest. Les changements de phase lunaire ont donc été observés avec attention et notés, ainsi que les éclipses lunaires qui avaient une importance particulière en religion (c'est moins le cas des éclipses solaires). Les mouvements des planètes visibles à l’œil nu (les planètes inférieures Mercure, Vénus et les planètes supérieures Mars, Jupiter et Saturne) ont été un sujet secondaire d'observation et d'analyse.
Les savants de la Babylonie de la seconde moitié du ont considérablement amélioré les observations astronomiques de leurs prédécesseurs, et mis au point des prédictions astronomiques très abouties à partir des cycles observés, mettant finalement au point des modèles mathématiques leur permettant de préciser encore plus leurs prévisions. Cette astronomie prédictive est vue comme la principale contribution mésopotamienne à l'astronomie « scientifique ». Elle ne peut cependant pas être dissociée de l'autre forme de savoir liée à l'observation céleste, qui apparait à nos yeux comme plus irrationnelle, l'astrologie, puisque ces démarches intellectuelles formaient un tout cohérent dans le milieu intellectuel mésopotamien. Il convient donc de prendre en considération les « sciences astrales » mésopotamiennes au sens large pour mieux reconstituer le contexte d'élaboration du savoir astronomique mésopotamien et ses résultats.
L’astronomie babylonienne est à la source des traditions ultérieures de l'astronomie grecque et hellénistique, de celles des Sassanides, des Byzantins et des Syriens, de l’astronomie médiévale des Musulmans et des Européens, elle aurait peut-être influencé l’astronomie indienne. Les sources classiques grecques et latines désignent fréquemment les astronomes de Mésopotamie du nom de « Chaldéens », souvent pour les présenter comme des spécialistes de l’astrologie et d’autres formes de divination.
Historiographie et approche théorique
La redécouverte de l'astronomie mésopotamienne
Avant la redécouverte et la traduction des documents cunéiformes à partir du milieu du , les textes de l'Antiquité gréco-romaine étaient les seuls documents permettant d'approcher la science céleste de l'ancienne Mésopotamie. Les auteurs Grecs valorisaient ceux qu'ils désignaient comme les « Chaldéens » avant tout pour leurs talents d'astrologues. Ce n'est qu'en 1881 que les travaux de l'assyriologue Johann Strassmaier et du professeur de mathématiques et d'astronomie Joseph Epping permirent de redécouvrir l'astronomie mésopotamienne à partir de tablettes provenant de Babylone et d'Uruk, et de montrer que de nombreux éléments de l’Almageste de Ptolémée et d'autres travaux d'astronomes de la Grèce antique avaient des antécédents en Babylonie dans la seconde moitié du , et notamment que l'astronomie de l'Antiquité classique et tardive devaient beaucoup à celle de Mésopotamie. Plus largement, on redécouvrait un pan spécifique de l'histoire de cette discipline, présentant des démarches originales, notamment dans la modélisation mathématique. Dans les années 1940 et 1950, l'historien des sciences Otto Eduard Neugebauer traduit et interprète le corpus de textes cunéiformes relatifs à l'astronomie mathématique babylonienne, et contribue grandement à une meilleure connaissance de l'astronomie mésopotamienne. Il n'empêche que les travaux savants des Mésopotamiens gardent une mauvaise image chez les historiens des sciences, qui considèrent que la religion, notamment la divination astrologique, occupait une place trop importante dans la pensée des savants de Babylonie pour qu'on puisse considérer qu'ils aient suivi une démarche proprement scientifique. Le début de la science est généralement situé en Grèce classique et hellénistique. La publication des textes astronomiques mésopotamiens a progressé après Neugebauer, jusqu'aux projets récents conduits par A. Sachs puis H. Hunger visant à publier la plupart des textes connusEn particulier dans la série des Astronomical Diaries and Related Texts from Babylon, publiée depuis 1988 à Vienne., enrichissant considérablement la documentation disponible sur cette discipline, exploitée par une nouvelle génération de chercheurs développant de nouvelles approchesN. M. Swerdlow (dir.), Ancient Astronomy and Celestial Divination, Cambridge, 1999. et ..
Astronomie, astrologie et « science(s) astrale(s) »
Les textes documentant l'astronomie mésopotamienne sont avant tout issus des cercles savants mésopotamiens, savants qui sont surtout des membres du clergé des temples. Leurs motivations les plus évidentes sont avant tout les besoins de connaissances pour fixer le calendrier et la mesure du temps, ce qui a une importance religieuse vu que le calendrier a un rôle cultuel essentiel, et la divination, puisque tout phénomène observable était susceptible d'être un message divin qu'il fallait interpréter. La prépondérance de ce contexte religieux, astrologique, est depuis longtemps le point de départ d'un débat sur l'aspect « scientifique » et « rationnel » de l'astronomie mésopotamienne.
Comme cela a été vu, une approche traditionnelle chez les historiens des sciences est de considérer que l'astronomie mésopotamienne n'était pas une science, en raison de la place prépondérante de l'astrologie. D'autres comme Neugebauer ont en revanche émis l'idée que les savants mésopotamiens ont observé les phénomènes célestes pour eux-mêmes, que les motivations astrologiques n'expliquent pas le développement de l'astronomie prédictive mathématique. Il apparait néanmoins de plus en plus qu'il n'est pas pertinent d'opposer et d'étudier séparément astrologie et astronomie en Mésopotamie, vu qu'il s'agit plutôt d'un même domaine de pensée avec sa propre logique. C'est la même démarche qui ressort dans l'étude de la médecine mésopotamienne pour laquelle il n'est pas pertinent de séparer la thérapeutique magique et la thérapeutique médicale, et également dans celle de la divination mésopotamienne, autre discipline majeure du milieu savant mésopotamien, où on a pu observer une forme de « rationalité »J. Bottéro, « Symptômes, signes, écritures en Mésopotamie ancienne », dans J.-P. Vernant (dir.), Divination et rationalité, Paris, 1974, . J. Ritter, « Babylone - 1800 », dans M. Serres (dir.), Éléments d'histoire des sciences, Paris, 1989, p. 17-37.. Les chercheurs récents ont donc eu tendance à resituer l'astronomie mésopotamienne dans son contexte d'élaboration, celui des milieux savants du , afin de mieux mettre en avant ses spécificités et s'éloigner des réflexions « modernistes » opposant superstition et sciences. Cela se voit dans la terminologie qui cherche à englober les différentes formes de savoirs célestes : on a pu parler d'une « astronomie-astrologie », puis de « sciences astrales » ou d'une seule « science astrale ». Cela afin de mieux refléter l'approche plurielle des savants mésopotamiens et l'interdépendance des différentes réflexions (qui s'influencent sans doute mutuellement à plusieurs reprises), englobant ce que la terminologie courante considère comme relevant de l'astrologie (avec les horoscopes), de l'observation astronomique, et de l'astronomie prédictive empirique et mathématique, ainsi que les réflexions sur l'organisation du calendrierPar exemple les titres de , puis qui reprennent ces terminologies mais maintiennent dans une certaine mesure la séparation astrologie/astronomie. Voir aussi les réflexions de , (notamment p. 29-43) pour une démarche mettant plus en avant les interdépendances.. Cela ne règle pas pour autant la question des relations entre astrologie et astronomie, puisque certains considèrent que les motivations astrologiques sont premières dans l'élaboration des textes astronomiquesC'est le cas de ., tandis que d'autres ont une approche plus sceptique sur ce point, ou estiment que la documentation ne permet pas de trancher sur les motivations premières des savants mésopotamiens et que cette question n'est pas vraiment pertinente pour mieux comprendre cette discipline.
Les débuts des sciences astrales mésopotamiennes
Peu documentées avant les derniers siècles du , les sciences astrales mésopotamienne semblent connaître un essor marqué à partir de ce moment, pour des raisons indéterminées. C'est en effet de cette période que sont datés les premiers textes importants concernant les sciences astrales mésopotamiennes (le traité astrologique Enūma Anu Enlil, Mul-Apin, les « astrolabes »). Ces textes savants documentent un premier stade de l'observation astronomique, avec des rapports d'observation, les premières mises en évidence de la périodicité de phénomènes astraux, les premiers calculs astronomiques. L'astrologie est de loin l'activité la plus documentée, occupant une place majeure dans les milieux intellectuels de l'empire néo-assyrien aux , comme l'ont démontré les nombreuses tablettes relatives à cette discipline divinatoire mises au jour à Ninive, la dernière capitale de cet État, et il est probable qu'il en ait été de même en Babylonie à la même époque, même si la documentation sur ce point fait défaut. Les observations célestes sont alors tournées vers la recherche de signes divins dans les phénomènes astraux, ce qui s'accompagne d'une recherche d'une meilleure compréhension de leurs mouvements périodiques, ces différents projets étant interdépendants. Cette période vit l'accumulation de données astronomiques nombreuses et régulières, qui devaient constituer une base pour les évolutions postérieures.
Le ciel et les phénomènes célestes dans les premiers textes « astronomiques » thumb|Tablette du traité d'astrologie Enūma Anu Enlil, , Tablette d'Ammisaduqa sur Vénus. Ninive, British Museum..