Dans sa Description de la Grèce, Pausanias le Périégète laisse une description de Delphes au qui est d'une grande importance pour la science historique.

Pausanias et son œuvre Pausanias est un voyageur grec, probablement né à Magnésie du Sipyle (aujourd'hui Manisa, en Turquie), ayant parcouru la Grèce au milieu du

On possède le récit de sa description de la Grèce (périégèse), qui joue un rôle majeur à la fois pour la connaissance de l'histoire antique - car il effectue souvent des digressions à caractère historique - ainsi que pour la connaissance topographique de la Grèce et notamment des monuments mis au jour par l'archéologie.

Pausanias et Delphes Depuis quatre cents ans, les savants tentent de reconstituer le sanctuaire de Delphes à partir de la description de Pausanias, qui est très précise. Dans un premier temps ces tentatives s'appuyaient uniquement sur le texte de Pausanias, puis les voyageurs, Cyriaque d'Ancône au , mais surtout à partir de Jacob Spon et George Wheler en 1676, redécouvrant le site de Delphes, essayent de reconnaître les indications de Pausanias dans le paysage du village de Kastri, qui s'est établi sur les ruines de Delphes.

C'est surtout à partir des premières fouilles scientifiques (Laurent en 1838, Wescher et Paul Foucart de 1863 à 1865, Bernard Haussoullier en 1881, Hans Pomtow, puis la grande campagne de fouilles de l'École française d'Athènes de 1892 à 1902 que s'établit une critique serrée du texte de Pausanias en rapport avec les monuments déterrés par les archéologues.

Le texte de Pausanias continue, plus de cent ans après la grande fouille de l'École française d'Athènes, à alimenter une partie de la littérature archéologique, car de nombreux problèmes restent en suspens. L'ancien directeur de l'École française d'Athènes, Georges Daux, a consacré un livre intitulé « Pausianas à Delphes » (éd. Picard, 1936) à cette question, mais n'a, de loin, pas résolu tous les mystères que recèle ce texte qui est de loin la plus importante source sur les monuments de Delphes.

Fiabilité de la description de Pausanias

Certains savants ont pu émettre l'idée que Pausanias n'a pas réellement vu les monuments qu'il décrit ; ce genre de situation n'est pas rare dans les récits des voyageurs européens qui se contentent de faire une collation à partir de sources plus anciennes ou d'autres auteurs. Mais ce point de vue est abandonné car les fouilles ont révélé la très grande précision de la description de Pausanias. Par ailleurs s'il a vu tous les monuments dont il parle, il a pu se tromper, ou être trompé par les guides qui lui ont fourni des renseignements. Néanmoins, les études montrent presque toujours, qu'il vaut mieux lui faire a priori confiance.

Les monuments décrits La terrasse de Marmaria

En entrant dans la ville, on trouve une série de temples ; le premier (1) était en ruines et le suivant (2) était vide de toutes statues, divines ou humaines ; quant au troisième (3) et au quatrième (4), l'un contenait des statues d'empereurs romains en petit nombre, et le dernier s'appelle Temple d'Athéna Pronoia ; il abrite deux statues de la déesse, et celle qui se trouve dans le pronaos est une offrande des Massaliotes, de dimension plus grande que celle qui se trouve à l'intérieur. Les Massaliotes sont des colons de Phocée en Ionie et faisaient partie de ceux qui s'enfuirent de cette ville devant le mède Arpage ; leur flotte l'ayant emporté sur celle des Carthaginois, ils prirent possession du territoire qu'ils occupent aujourd'hui et arrivèrent à un haut degré de prospérité. L'offrande massaliote est de bronze ; quant au bouclier d'or offert à Athéna Pronoia par Crésus de Lydie, les Delphiens racontent que Philomélos s'en est emparé. À côté du sanctuaire de la Pronoia se trouve le Téménos du héros Phylacos (5); ce Phylacos, selon le récit qui a cours à Delphes, a protégé la ville au temps de l'invasion perse.

Ces quelques lignes ont été la source de centaines de pages et plusieurs dizaines d'articles, du fait que les édifices révélés par la fouille (1900-1902) ne semblent pas s'accorder avec cette description. Cette question irritante a reçu de la part de l'archéologue Frederik Poulsen l'appellation de « énigmes de Marmaria », du nom moderne de la terrasse qui porte ces bâtiments.

thumb|Plan de la terrasse de Marmaria.

Le premier problème concerne le nombre d'édifices, puisque, mis à part le bâtiment le plus à l'est, qui semble avoir disparu assez tôt, on compte cinq - et non quatre - édifices importants :

thumb|Le temple en tuf avant la chute des rochers de 1905. Cliché EFA.

un temple dorique périptère en tuf datant des alentours de 520-500 que tout le monde s'accorde à identifier comme un temple d'Athéna. L'édifice a été en partie détruit par une chute de rochers en 1905, peu après son dégagement. Comme les autres bâtiments de la terrasse, il est tourné vers le sud, ce qui est assez inhabituel pour un temple. À la suite d'un glissement de terrain, la majeure partie du temple est descendue de quelques mètres vers la pente. SD 29. deux trésors côte à côte en marbre, ceints ultérieurement d'une palissade en calcaire sur laquelle étaient gravés des textes en rapport avec une confiscation de biens au profit du sanctuaire. Le trésor situé à l'ouest, est d'ordre ionique, parfois improprement qualifié d'éolique du fait de ses chapiteaux à palmes. Daté de 525-515 av. J.-C. environ, les fouilleurs l'ont rapidement attribué aux Marseillais, dont l'architecture était celle de leur métropole d'origine, Phocée. Mais la découverte ultérieure d'un fragment d'architrave du trésor de Marseille, plus haut vers Castalie, complique le problème. SD 33. Le trésor voisin, dorique et décoré sur ces deux faces visibles de métopes sculptées, ressemble beaucoup au trésor que les Athéniens ont érigé dans le sanctuaire d'Apollon. SD 32.

thumb|La tholos de Delphes.

un édifice circulaire dorique connu sous le nom de tholos, dont on ne connaît ni la destination ni les dédicants. Vitruve nous donne le nom de l'architecte, Theodotos de Phocée, qui avait écrit un livre - perdu - sur cet édifice, sous le titre « Sur la tholos qui est à Delphes ». Cette rotonde entièrement en marbre (blanc et bleu sombre) est un des plus beaux édifices de l'architecture grecque classique. La portion de mur et les trois colonnes ont été reconstruites par les soins de l'École française d'Athènes en 1938. L'espace central s'ouvre exactement au sud par une grande porte qui était protégée par une grille. Vingt colonnes à vingt cannelures forment un écrin régulier autour de la cella. La plateforme s'est légèrement affaissée du côté de la montagne. SD 40. un grand bâtiment dorique prostyle (colonnes en façade seulement) en calcaire local (Saint-Élie) que l'on appelle sobrement, faute d'identification, « temple en calcaire ». SD 43.

thumb|L'exèdre au fond du « temple en calcaire ».

Si les quatre édifices mentionnés par Pausanias sont à trouver parmi les édifices exhumés par la fouille, on est donc obligé d'admettre, soit que Pausanias - pour une raison quelconque - en a omis un, soit que l'un de ces édifices n'était plus visible lors de son passage. Jusqu'à peu, on considérait qu'étant venu de l'ouest, il avait énuméré les édifices situés sur la terrasse de Marmaria d'ouest en est. Dans cette optique, on considérait le grand temple en tuf comme l'édifice ruiné (le premier de la liste) et le temple en calcaire comme un temple d'Athéna (le « nouveau » temple d'Athéna), le dernier de la liste. Restait donc à trouver, parmi les trois édifices intermédiaires, lequel n'était pas cité par Pausanias.

Toutes les possibilités ont été envisagées :

la tholos n'a pas été mentionnée pour des raisons sacrées ou bien parce qu'elle était détruiteLerat, BCH 109 (1985), . à l'époque de Pausanias. l'un des deux trésors n'a pas été mentionné, car il n'existait plusPour G. Roux, c'est le trésor éolique, pour Ann Fingarette - AJA 74 (1970) - et Chr. Le Roy, il s'agit du trésor dorique.. Il n'y a aucun argument archéologique en faveur de l'une ou l'autre de ces hypothèses. les deux trésors ont été pris pour un seul bâtiment, car ils étaient entourés d'une palissade, hypothèse un peu fantaisiste de Jean CharbonneauxFD II, La Tholos. car cette palissade ne cachait que le bas des édifices.

Nouvelles interprétations En 1985, l'architecte Didier Laroche a proposé une nouvelle grille de lecture de la description de Pausanias. Constatant que la porte monumentale est se poursuit par une route qui passe au-dessus du sanctuaire et non devant, il observe que Pausanias a dû redescendre pour atteindre la terrasse où se dressent les édifices, ou même accéder par l'escalier qui se trouve en face du trésor éolique. Dans ce cas, les édifices se dressent en face de lui et il peut très bien les décrire de gauche à droite et non l'inverse. L'avantage de cette interprétation est qu'elle remet à sa place le temple d'Athéna, à l'extrémité est, sans devoir inférer d'une destruction puis d'un déplacement du culte dans le « temple en calcaire ». Les auteurs de la publication de cet édifice avaient d'ailleurs prudemment écarté l'appellation de « temple d'Athéna ».

Cette nouvelle interprétation a été en général bien accueillie par les spécialistesJ.-Fr. Bommelaer, Guide de Delphes, 51., mais elle laisse ouverte la question de l'identification des trois premiers édifices mentionnés par Pausanias (ou des quatre édifices livrés par la fouille).

Une première hypothèse (1) consiste à introduire un autre bâtiment : l'édifice à double cella, qui jouxte le temple en calcaire, et qui serait le premier, en ruines. SD 44. En effet cet édifice est encore debout (en tous cas la partie en pierre) et on ne voit pas par quel terrassement on aurait pu le cacher. Comme il y aurait de ce fait deux édifices non cités par Pausanias, ce serait sans doute les deux trésors, qui n'étaient pas des naoi à proprement parler. Dans ce cas de figure, le « temple en calcaire » est le bâtiment « vide de statues » et la tholos « contient des statues d'empereurs en petit nombre ». Rien d'impossible a priori.

Sinon, on reprend les édifices connus, et on cherche celui qui n'est pas mentionné par Pausanias.

Supposons le temple en calcaire totalement détruit (2) ou en ruines (3) : c'est l'hypothèse envisagée par J.-Fr. BommelaerGuide de Delphes, 70.. À l'appui de cette idée, l'état actuel de la ruine, qui visiblement a été arasée au niveau de ses fondations. Également le fait que l'exèdre qui a été construite plus tard au fond de la cella (mais désaxée), antérieure au passage de Pausanias par son style, n'entretient aucun rapport avec l'édifice, qui aurait donc pu avoir disparu à cette époque. Une telle exèdre peut difficilement s'expliquer à l'intérieur et au fond d'une cella. Si le temple en calcaire était totalement détruit, dans ce cas la tholos serait l'édifice en ruines (il est clair que la cella a été détruite par un incendie, mais à une époque inconnue), ce qui expliquerait le silence du Périégète sur cet édifice exceptionnel. Si le temple en calcaire était en ruines mais visible, alors ce pourrait être la tholos qui aurait été détruite et non signalée. Cette hypothèse a le mérite de rendre compte encore plus simplement du silence surprenant de Pausanias sur l'architecture exceptionnelle de cette rotonde.

Il n'existe pas d'arguments vraiment convaincants en faveur d'une destruction précoce d'un des deux trésors, qui reste cependant une possibilité. De nombreux blocs réutilisés à l'époque chrétienne montrent que les édifices servaient de carrière de marbres et donc qu'au moins leur carcasse était debout ; le trésor éolique est encore bien conservé et bien visible de nos jours ; si l'un des deux trésors manquait, ce serait plutôt le trésor dorique.