La bataille de Carrhes (ou Charan) du La date a été calculée par P. Groebe, « Der Schlachttag von Karrhae », dans Hermes, 1907, , ., près de la ville fortifiée de Carrhes (Harran, dans l'actuelle Turquie), est une victoire décisive des Parthes conduits par le général Suréna sur les légions romaines sous les ordres du général Crassus.
Les sources antiques Les récits les plus détaillés de la bataille viennent de Plutarque et de Dion Cassius, qui écrivent plusieurs siècles après l’événement, vraisemblablement en puisant dans une ou des sources antérieures. La narration de Tite-Live, presque contemporain de la bataille, n’est connue de nos jours que par un abrégé sommairePeriochæ de Tite-Live, résumé du livre 106.. D’autres historiens antiques ne font qu'une mention résumée de la campagne désastreuse : Velleius PaterculusVelleius Paterculus, Histoire romaine, II, 46., EutropeEutrope, Abrégé de l’histoire romaine, VI, 15., Julius ObsequensJulius Obsequens, Des prodiges, CXXIV., Lucius AmpeliusLucius Ampelius, Le Mémorial, XXXI.. Presque tous insistent sur l’inconséquence de Crassus qui ne tint aucun compte des présages défavorables, annonciateurs du désastre, et en font le responsable de cette défaite romaine.
Le récit de la campagne et de la bataille a été repris par l'historien du Theodor Mommsen, qui s'est fondé principalement sur la narration de PlutarqueThéodore Mommsen, Histoire romaine, livre V, IX..
Contexte historique Les guerres de conquête menées par Sylla, Lucullus et Pompée avaient amené la frontière de l'Empire romain sur l'Euphrate. Les généraux romains avaient conclu des traités de paix et d'amitié avec les Parthes, dernière grande puissance indépendante du Moyen-Orient. Mais, en les traitant de plus en plus comme un royaume vassal, Pompée avait refusé à leur souverain le titre de roi des rois et mené deux incursions sur leur territoire. Lucullus et Pompée avaient songé à envahir l'empire parthe, considéré comme une puissance de second rang. En 57 , Cicéron, attaché à une politique de paix, s'inquiète à l'idée que Gabinius, nommé proconsul de la province de Syrie et chargé de restaurer en Égypte, pourrait en profiter pour mener une expédition contre les Parthes.
C'est pendant le Premier triumvirat que Crassus, militairement moins glorieux que ses rivaux Pompée et César, décide de s'illustrer et de se donner une gloire comparable à la leur. Son seul succès militaire jusqu'ici est son intervention contre la révolte de Spartacus, qui date de près de vingt ans et ne lui a valu qu’une ovation, tandis que Pompée, qui avait alors remporté des victoires plus prestigieuses, obtenait un triomphePlutarque, Vie de Crassus, 12-15.. Après son consulat en 55, Crassus reçoit la charge de proconsul de Syrie. Plutarque indique tantôt que la proposition du tribun Tribonius confiait à Crassus la conduite de la guerre contre les ParthesPlutarque, Vie de Pompée, 54., tantôt que le décret du peuple ne statuait pas sur un futur conflitPlutarque, Vie de Crassus, 16, 2 à 19. Mais en moraliste, Plutarque présente l'expédition contre les Parthes comme une guerre injuste dépourvue de motifs légitimes dans la mesure où elle s'est soldée par un désastre.. En réalité, Crassus dispose de moyens considérables pour l'expédition, preuve qu'il agit bien sur ordre du Sénat qui a légitimé cette décision. Le Sénat ne lui aurait sûrement pas consenti un tel déploiement de forces s'il s'agissait de satisfaire seulement son amour de la gloire, et non de répondre à une menace potentielle des Parthes.
En , Crassus s'embarque au port de Brindes avec onze légions et l’intention déclarée de conquérir l'empire des Parthes. Cependant le départ de Crassus est marqué par plusieurs présages défavorables : un de ses adversaires organise une cérémonie lugubre au cours de laquelle de puissantes malédictions (en latin, diræ, imprécations mortelles) sont prononcées contre le général sur le point de quitter Rome. Puis, dans le port de Brindes, au cri d'un marchand de figues, « Cauneas !Il vantait les figues sèches provenant de Caunos en Asie Mineure. » beaucoup croient à un présage oral (en latin, omen) où se serait fait entendre l'avertissement « Cave ne eas ! », « attention, n'y va pas ! »Anecdote rapportée par Cicéron, De divinatione, II, 84. Voir ..
Alliés de Rome thumb|350px|Carte politique du Moyen-Orient vers 55 Bien que jugés parfois perfides, les peuples alliés de Rome dans cette campagne ont fourni une part importante des effectifs de l'armée. Les rois et princes locaux pouvaient verser de l'argent ou lever un contingent de guerriers.
Le roi des Galates, Déiotaros, a sans doute fourni un contingent, de même qu', et surtout . Le seigneur de l'Osroène, , riche des substantiels droits de douane que rapportait la cité caravanière d'Édesse, a largement contribué à financer l'expédition de Crassus. Parmi les alliés de moindre importance, on compte aussi Tarcondimotus, le chef d'une confédération de tyrans dans le massif de l'Amanus qui domine la Cilicie, ainsi qu'Archélaos II de Comana, grand prêtre du riche sanctuaire de Comana Pontica.
L'allié le plus puissant était le roi d'Arménie, : par sa situation géographique, et la politique ambitieuse de Tigrane le Grand, son royaume constituait un bastion en même temps qu'une sorte de troisième force. Il mit à la disposition de Crassus une armée composée essentiellement de dix mille cavaliers cuirassés, six mille cavaliers de sa garde personnelle et .
Enfin, pour financer la longue campagne qui s'annonçait, Crassus s'empara même de l'or conservé dans les sanctuaires de sa province, dans le temple de la déesse Atargatis à Hiérapolis Bambyce et dans le temple de Jérusalem. Ce sacrilège, inspiré par une cupidité aveugle, suscita l'indignation des populations locales et s'accompagna de deux nouveaux mauvais présages : en sortant du sanctuaire de Hiérapolis Bambyce, Publius Crassus glissa sur le seuil, tomba, et son père, le proconsul Crassus qui le suivait, tomba à son tourPlutarque, Vie de Crassus, 56, 1..
Première année de la guerre Crassus arrive en Syrie en 54 , et établit un pont de bateaux pour franchir l’Euphrate : ce jour-là, une bourrasque arrache du sol les enseignes militaires, ce qui est interprété comme un mauvais présage de plus. Il affronte ensuite victorieusement l'armée de Silacès, gouverneur de Mésopotamie. On a longtemps penséL'information se trouve dans un passage d'Orose, Histoires contre les païens VI, 13, 2, où Orodès blâme Crassus d'avoir franchi l'Euphrate au mépris du traité signé par Lucullus et renouvelé par Pompée ; voir aussi Plutarque, Vie de Pompée, 36. que l'Euphrate avait été la frontière fixée d'un commun accord par Pompée et ; mais il est peu probable que les Parthes aient accepté de bon gré que Rome fixât une frontière à leurs ambitions territoriales.
Crassus obtient la soumission de quelques villes proches de l’Euphrate, prend et pille Zénodotie (localité non identifiée) qui résistait et revient passer l’hiver en SyriePlutarque, Vie de Crassus, 21 ; Dion Cassius, livre XL, 13.. Selon Plutarque et Dion Cassius, Crassus commet alors une erreur stratégique : en arrêtant son offensive et en se repliant en Syrie pour y passer l’hiver, il laisse tout le temps aux Parthes de préparer leur arméePlutarque, Vie de Crassus, 24.. En fait, Crassus n'a pas d'autre choix : la saison hivernale est impropre à la guerre, et les pluies dans les déserts argileux de ces contrées les rendent impraticables ; en outre il eût été imprudent de se retrouver isolé en territoire ennemi, sans l'appui d'un contingent de cavalerie approprié; enfin, il est probable que Crassus a besoin de parfaire l'entraînement de ses soldats et de réunir davantage d'argent. Avant de prendre ses quartiers d'hiver, Crassus laisse en garnison sept mille légionnaires dans plusieurs villes, et confie la citadelle de Carrhes au préfet Coponius.
Itinéraire des Romains Au printemps 53 , , à la tête d'une partie de sa cavalerie, opère sa jonction avec Crassus ; le roi d'Arménie propose à son allié romain un itinéraire long allant de Syrie en Arménie et de là en Médie Atropatène. La proposition d'Artavazde était-elle , un piège avant un retournement d'alliance, comme l'écrit Plutarque? Il aurait fallu, à partir d'Édesse, suivre la route du nord et franchir les montagnes, ce qui supposait une quantité d'or supplémentaire pour le paiement des troupes et des alliés, tout en se fiant entièrement à l'expérience des auxiliaires d'Artavazde : Crassus aurait alors mis son armée en position de faiblesse. Le général romain décide de suivre la route la plus courte en passant par la haute Mésopotamie. Crassus franchit l’Euphrate à Zeugma (peut-être là où Alexandre le Grand l'avait lui-même franchiDion Cassius, livre XL, 17.Mais la ville de Thapsaque comme lieu de franchissement est le plus souvent admis : Voir page Wikipedia "Alexandre le Grand", chapitre "Vers la bataille décisive (printemps 331 - Octobre 331).), avec pour objectif d'atteindre Ctésiphon et Séleucie du Tigre. De son côté, le roi parthe scinde son armée en deux et envoie son infanterie ravager l’Arménie, pour la punir de son alliance avec les RomainsLe roi parthe choisit de combattre non pas les Romains sous les ordres de Crassus, mais le roi d'Arménie, contre lequel il méditait depuis longtemps sa revanche., tandis qu’il confie sa cavalerie au général Suréna pour qu’il empêche la progression des RomainsPlutarque, Vie de Crassus, 26.. La première partie de ce plan réussit, car Artavazde d’Arménie informe Crassus que l’attaque qu’il subit l’empêche d’envoyer tout renfort aux RomainsPlutarque, Vie de Crassus, 27.. Crassus est alors privé d'un appui militaire essentiel.
Il s’apprête à longer le cours de l’Euphrate, mais s’en éloigne, sur le conseil d’un chef local, faux allié des Romains qui mène un double jeu, le roi d'Osroène Augarus, selon Dion Cassius, ou le chef d’un clan arabe, Abgar Ariamnès, selon PlutarquePlutarque, Vie de Crassus, 25, 27.. Ce conseiller dirige les Romains sur une zone de plaine désertique, que Dion Cassius décrit avec des bois et des inégalités propices pour dissimuler des troupesDion Cassius, Histoire romaine livre XL, 21.. L'itinéraire ainsi suivi correspond sans doute à la route des nomades mentionnée par le géographe StrabonStrabon, XVI, 1, 27.. Le lieu de la bataille se trouverait donc à une quarantaine de kilomètres de Carrhes, sur le territoire actuel de la Syrie. C’est là qu’attendent les forces de Suréna.
Affrontement Forces en présence Les forces de Crassus se composent de sept légions, effectif indiqué par Plutarque et estimé par l'historien Théodore Mommsen à environ ; à cela s'ajoutent les troupes que Pompée et Gabinius avaient laissées en garnison en Syrie ; on compte encore près de , et autant de fantassins légers dont un millier de cavaliers gaulois avec à leur tête le fils de Crassus, Publius, qui a l’expérience de plusieurs batailles auxquelles il a participé durant la guerre des Gaules. FlorusFlorus, I, 46, 3. mentionne quant à lui onze légions, en prenant en compte les unités auxiliaires. Ainsi, l'ensemble de l'armée, soldats, convois de ravitaillement, serviteurs, ordonnances et palefreniers compris, comptait entre et : c'est un contingent exceptionnel et un déploiement de forces prouvant que les Romains n'ont pas sous-estimé leur ennemi parthe.