Le Proche-Orient ancien offre un intérêt particulier pour l'étude du monde animal et de ses interactions avec l'espèce humaine, dans la mesure où c'est dans cet espace qu'apparaissent, à partir du , les premiers cas de domestication d'animaux (après celle du chien), et les premiers textes relatifs aux rapports entre hommes et animaux (dans la seconde moitié du ), qui portent un éclairage plus profond sur des relations déjà documentées pour les périodes postérieures par des restes archéozoologiques, artefacts et représentations figurées. Ce sont ces diverses sources qui permettent d'étudier ce sujet, profondément renouvelé depuis plusieurs années par diverses recherches sur les relations hommes-animaux (ethnozoologie) P. Wapnish, « Ethnozoology », dans ; B. Hesse et P. Wapnish, « Paleozoology », dans . ..

Le Proche-Orient ancien connaît à partir du un processus de néolithisation caractérisé par la domestication des plantes et celle des animaux. Cette dernière a profondément bouleversé la vie des sociétés humaines en modifiant leurs activités, leurs ressources et leur rapport à la nature, notamment en reléguant la majeure partie du monde animal dans la catégorie du « sauvage ». La constitution d'une société de plus en plus complexe avec, en point d'orgue, l'apparition de l'État et de l'urbanisation, entraîne par la suite d'autres changements, notamment le développement d'un élevage à grande échelle réparti entre plusieurs acteurs (palais royaux, temples, nomades). D'un point de vue utilitaire, les hommes mobilisent les animaux pour la prestation de divers services dans des activités cruciales (agriculture, transports, guerre) et utilisent les produits animaux à différentes fins (alimentation, vêtements en laine et cuir, etc.).

Les rapports entre les hommes et les animaux ont également un aspect symbolique constant. Plusieurs animaux étaient considérés comme des véhicules de forces surnaturelles, des symboles divins, et pouvaient être mobilisés dans divers rituels majeurs (sacrifices aux dieux, divination, exorcisme). Les nombreuses représentations artistiques d'animaux renvoient généralement à cet aspect symbolique. Les lettrés ont également procédé à des tentatives de classification des animaux qu'ils connaissaient, et ont développé des stéréotypes sur les caractères de plusieurs d'entre eux, qui se retrouvent dans divers textes littéraires, notamment ceux dans lesquels des hommes sont comparés à des animaux pour mettre en avant un trait de leur personnalité. Si certains animaux ont eu un statut symbolique élevé (lion, taureau, cheval, serpent), d'autres se sont en revanche vu dénigrés et parfois frappés d'infamie (porc).

thumb|upright=1.2|Poids en forme de lion, bronze, Suse, époque achéménide, thumb|Brique estampée au nom du roi Ur-Namma (v. 2112-2095 av. J.-C.) dans laquelle un chien a marché au moment de sa confection, laissant la marque de ses pattes. Ur (Mésopotamie), British Museum.

Les animaux du Proche-Orient ancien

Le sud-ouest asiatique est une vaste zone zoologique de transition, assurant la liaison entre différents espaces continentaux (Europe, Asie, Afrique). Les espèces attestées vont de celles caractéristiques du monde tempéré au nord, jusqu'au monde subtropical à l'extrême sud. Le développement de sociétés complexes dans le Proche-Orient a apporté des changements dans le monde animal de cette région lors du processus de « néolithisation »Sur le Néolithique proche-oriental, voir notamment O. Aurenche et S. Kozlowski, La naissance du Néolithique au Proche-Orient, Paris, 1999, qui voit les premières expériences de domestication des animaux, lesquelles entraînent une coupure entre animaux domestiqués et animaux non domestiqués et par la suite l'introduction d'animaux domestiqués hors du Moyen-Orient.

Les animaux domestiques thumb|Figurines d'animaux domestiques provenant de tombes de Kish (Mésopotamie), datées d'environ 2500-2300 av. J.-C. : de gauche à droite, une vache, un bélier et un porcin. Ashmolean Museum.

Le processus de domestication et ses évolutions

Selon D. Helmer, la domestication peut être définie comme « le contrôle d'une population animale par l'isolement du troupeau avec perte de panmixie, suppression de la sélection naturelle et application d'une sélection artificielle basée sur des caractères particuliers, soit comportementaux, soit culturels. Les animaux deviennent la propriété du groupe humain et en sont entièrement dépendants ». Elle se distingue de l'apprivoisement, qui ne concerne que des individus isolés d'une espèce sauvage.

Le processus de domestication des animaux n'est pas aisé à identifierDiscussions méthodologiques dans . Les recherches en archéozoologie (trouvailles de restes d'animaux sur des sites archéologiques) permettent de mieux connaître ce phénomène. Il s'agit d'étudier si un animal est plus présent qu'un autre, ce qui peut indiquer qu'on l'a domestiqué (mais ce peut être un exemple de chasse sélective), si son anatomie a été modifiée par la domestication. Identifier la date d'une première domestication est donc compliqué, mais vu qu'il s'agit de périodes très reculées, la datation est de toute manière très vague. Identifier un lieu ou une région de domestication est également une tâche difficile, dans la mesure où une nouvelle découverte peut rapidement modifier nos connaissances. De plus, on tend à penser qu'il a pu exister plusieurs foyers de domestication pour certaines espèces, même à l'échelle du Moyen-OrientC'est le cas pour la chèvre, cf. . La domestication est donc un processus complexe, long, progressif, mais cohérent : la domestication des ongulés est effectuée sur en gros un millénaire, ce qui illustre bien le fait que les sociétés d'alors aient été en mesure d'employer les mêmes techniques pour domestiquer plusieurs espèces facilitant leur mode de vie. Les espèces domestiquées sont souvent des espèces très chassées auparavant, et on présume que la domestication a pu être précédée d'une chasse spécialisée voire sélective, privilégiant un certain type de gibier, dont les déplacements ont progressivement été organisés, de même que l'alimentation, les lieux de reproduction, sur un territoire précis. Mais une espèce très chassée comme la gazelle n'a jamais été domestiquée. La domestication a pu également se produire après la capture d'animaux, que les groupes humains ont continué à contrôler.

Concrètement, le phénomène est un des éléments marquant le début du processus de néolithisation, sans doute contemporain des premières expériences de domestication d'espèces végétales au Proche-Orient, entre le sud du Levant et le sud de l'Anatolie. Des expériences d'intensification dans la gestion de troupeaux d'animaux ont eu lieu un peu plus tôt, conduisant probablement aux premières expériences de domestication dès 9500 av. J.-C. (au néolithique précéramique A), mais cela reste complexe à déceler car il n'y a pas à ce stade d'évolution morphologique des animaux. La domestication se concrétise assurément à partir de 8500-8300 (durant le néolithique précéramique B), période pour laquelle les modifications morphologiques sont incontestables ; . ; .

La recherche des raisons de la domestication des animaux a donné lieu à plusieurs hypothèses, qui rejoignent celles ayant été développées pour expliquer la « révolution néolithique ». Une idée répandue est que la domestication est une conséquence du réchauffement du climat après la fin de la dernière période glaciaire, provoquant une diminution des ressources disponibles pour les groupes humains (plantes et animaux), qui auraient alors cherché à contrôler celles-ci pour s'assurer une meilleure utilisation. Ce facteur a sans été doute déterminant, mais ne doit pas reléguer les autres au second plan. De plus, les animaux n'ont pas forcément été domestiqués pour leur viande, car la chasse semble rester le moyen le principal pour en obtenir jusque vers le , même si la viande ou la graisse des animaux élevés ont pu permettre d'équilibrer le régime alimentaire des premiers agriculteurs, de même que le lait ; . La domestication est indissociable d'un processus de sélection des espèces par les hommes. Les animaux domestiqués ne sont pas des concurrents alimentaires potentiels pour les hommes, excepté le chien (ou le chat, peu attesté dans le Proche-Orient ancien), qui joue lui le rôle spécifique de compagnon des humains. Au contraire, ils sont des partenaires alimentaires des agriculteurs puisque si ceux-ci se nourrissent des graines des céréales et légumineuses qu'ils font pousser, ils ne peuvent assimiler la cellulose contenue dans la paille, les tiges et les feuilles, à la différence des ruminants domestiqués : il y a donc peut-être un lien entre la domestication des plantes et celle des animaux. On remarque également que la sélection précède la domestication, et qu'elle se poursuit après, l'homme contrôlant la reproduction des bêtes. Sur le long terme, cela entraîne des modifications des espèces domestiquées, notamment morphologiques et anatomiques, par exemple la perte de cornes par les moutons et surtout la diminution de leur taille, ce qui permet aux archéozoologues d'identifier les premiers animaux domestiques E. Tchernov et L. K. Horwitz, « Body Size Diminution under Domestication: Unconscious Selection in Primeval Domesticates », dans Journal of Anthropological Archaeology 10, 1991, . Elle modifie également le cycle reproductif des animaux, puisque lorsqu'ils sont domestiqués ils n'ont plus de période de rut et de mise à bas et peuvent donc procréer toute l'année.

Selon des approches sous l'angle de la « symbolique », la domestication des animaux s'accompagne d'un changement des conceptions de l'homme vis-à-vis de la nature, dont il se rend compte qu'il peut chercher à la contrôler, à la dominer ; . Cela rejoint les thèses développées par J. Cauvin, qui fait de la néolithisation la conséquence d'une « révolution des symboles » et voit dans la domestication des animaux avant tout la conséquence d'« un désir humain de domination des bêtes »J. Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l'agriculture, Paris, 1997, p. 173-175.. La relation hommes-animaux telle qu'elle se construit dans la documentation est désormais moins vue sous l'angle de la domination que par le passé, comme un rapport moins déséquilibré qu'il ne semble. On ne saurait quoi qu'il en soit minimiser l'impact de la domestication des animaux sur les sociétés humaines, qu'elle a profondément bouleversé, aussi bien dans des aspects utilitaires, économiques, biologiques (mise en commun des virus), sociaux par la constitution de communautés d'hommes et d'animaux, et symboliques avec la distinction entre le sauvage qui est extérieur à la société humaine et le domestique qui en fait pleinement partie. En construisant une société avec les animaux domestiques, l'homme est donc amené à se changer lui-même, en s'adaptant lui aussi à ses partenaires, qui ne peuvent être réduits à des simples êtres dominésD. Lestel, « Faire société avec les animaux », dans J.-P. Demoule (dir.), La révolution néolithique dans le monde, Paris, 2010, . .