Proculus est un usurpateur romain qui s'est proclamé empereur contre Probus en 281, peut-être à Lugdunum (Lyon) ou à Cologne. Il n'est connu que par quelques mots des abréviateurs romains et une courte biographie de l’Histoire Auguste. La brièveté de son règne et la rareté de ses possibles émissions monétaires ont suscité à la Renaissance l'intérêt des numismates, et provoqué la diffusion de fausses monnaies, sous la dénomination impériale « Titus Aelius Proculus », reprise par les historiens.

Toujours à la Renaissance, certains exploits attribués à Proculus excitent la verve rabelaisienne. La perception de son bref règne change à partir du , avec la critique historique de lHistoire Auguste, où sa biographie est reconnue comme fantaisiste, tandis que les experts numismatiques récusent comme fausses les monnaies au nom de Titus Aelius Proculus. La découverte à la fin du d'une unique monnaie authentifiée, puis d'une seconde, confirme toutefois l'usurpation de Proculus en Gaule, comme seul fait historique avéré.

Contexte vignette|alt=Carte de Gaule du nord et de Germanie|Carte de la frontière nord de la Gaule, emplacement des peuples francs (noms en vert) et Alamans au milieu du .

L'Empire romain connaît une grave crise au cours du , marquée notamment par de nombreuses mutineries militaires, proclamant d'éphémères usurpateurs, et par des attaques des peuples aux frontières. La Gaule a été touchée en profondeur par des raids de pillage des Francs et des Alamans. Dans le dernier quart de ce siècle, les empereurs illyriens, issus de l'armée du Danube, parviennent à s'imposer et ramènent l'ordre, à l'intérieur de l'empire et sur ses frontières. L'un d'eux, Probus, est au pouvoir de 276 à 282. Il intervient en 281 avec son armée en Gaule et sur le limes de Germanie, ainsi que le prouvent les observations numismatiques : production massive de numéraire par les ateliers monétaires italiens de Ticinum et de Rome, et de Lugdunum pour financer l'armée, puis émission de monnaies commémorant la victoire sur les Germains et le franchissement du Rhin. L'élimination des usurpateurs gaulois s'est donc faite lors de cette campagne militaire.

Sources Sources littéraires Inventaire Les textes qui citent Proculus sont peu nombreux et le plus souvent abrégés : diverses Histoires du ne donnent que quelques mots : Eutrope rapporte que Probus écrasa les usurpateurs , sans autre précisionEutrope, Abrégé de l'Histoire romaine, IX, 17.. Aurelius Victor omet Proculus et ne mentionne que Bonosus à Cologne parmi les usurpations contre ProbusAurelius Victor, Césars, 37., tandis que l' qu'on lui attribue à tort mentionne bien Proculus et BonosusPseudo-Aurelius Victor, Épitomé de Caesaribus, 37.. Au , Paul Orose n'en dit guère plus : . L’Histoire Auguste est la seule à produire une biographie, dont l'auteur déclaré, Flavius Vospicus, contemporain de Constantin (306-337), indique dans la Vie de Probus que . Il consacre ensuite à Proculus et trois autres usurpateurs un texte un peu développé, qui forme le chapitre dit Le quadrige des tyransHistoire Auguste, Le quadrige des tyrans, Proculus, XII, XIII.. L'Histoire Auguste est la seule source connue qui relie Proculus à Lugdunum (aujourd'hui Lyon), tandis que les autres textes situent Proculus et Bonosus à Cologne.

Réception des sources littéraires L’Histoire Auguste a été redécouverte à la Renaissance et diffusée grâce à l'imprimerie, et pendant plusieurs siècles, des historiens faisant autorité comme Edward Gibbon ou Victor Duruy ne contestaient ni l'existence de Flavius Vopiscus et des autres biographes de l'Histoire Auguste, ni la date de rédaction de leurs textes, fixée au début du , et admettaient nombre de détails parfois douteux malgré un jugement défavorable sur les auteurs. Dans les notes qu'il a prises pour rédiger l'histoire de Lyon, l'historien lyonnais Antoine Péricaud (1782–1867) reprend textuellement la biographie de Proculus rédigée par Flavius Vopiscus. Il tente de concilier les indications géographiques contradictoires des auteurs antiques en supposant que Proculus se fait proclamer à Lyon et établit ensuite le siège de son gouvernement à Cologne.

La perception des historiens sur lHistoire Auguste évolue à partir de 1889, avec la démonstration de Hermann Dessau de l'inexistence de Flavius Vopiscus et de ses co-auteurs, en réalité pseudonymes d'un auteur unique, plus tardif mais inconnu. Cette thèse a emporté peu à peu l'adhésion des historiens du . Ils reconnaissent que cette œuvre n'est pas entièrement historique et contient une part de fiction et de fantaisie. Le récit historique sert alors de support à la fantaisie, au canular et au burlesque, et multiplie les allusions à l'attention du lecteur cultivé. Plus précisément selon Ronald Syme, tout le chapitre du Quadrige des tyrans n'est que fiction et l'auteur s'y révèle un imposteur .

Sources monétaires Les sources autres que littéraires sont encore plus problématiques : on ne connaît aucune inscription mentionnant Proculus, et le témoignage des monnaies émises par l'usurpateur se révèle incertain. Tout usurpateur frappe dès sa proclamation des monnaies à son effigie pour payer ses troupes. Avec l'engouement pour les collections de médailles (nom donnée aux pièces antiques) qui se développe à la Renaissance, soutenu par la redécouverte du texte de lHistoire Auguste et l'attrait suscité pour les monnaies dont la rareté découle de la brièveté du règne d'un usurpateur, des faux vont apparaître.

vignette|alt=portrait dans un liséré circulaire, à la manière d'une monnaie|Portrait fictif de Proculus par Jacopo Strada (édition latine de 1557 de son ouvrage sur la numismatique).

Les premiers ouvrages numismatiques publient des galeries de médailles d'empereurs et d'usurpateurs, quitte à compléter les lacunes par des faux, ensuite pérennisés en les reproduisant d'une édition à l'autre. Ainsi en 1533, l'artiste érudit Jacopo Strada publie à Lyon, dans une Epitome du Thresor des antiquez, c’est-à-dire pourtraits des vrayes medailles des Empereurs, un dessin de pure imagination qu'il dit être la copie d'une monnaie de Proculus portant la légende PROCVLVS NOB CAESProculus Nob(ilissimus) Caes(ar), Proculus très noble César, titre qui n'était pas d'usage à cette date, preuve de sa fausseté., accompagné de la description d'un revers FIDES MILITUM non moins fictif et d'un extrait de lHistoire Auguste relatif au personnage. Plus tard en 1579 à Anvers, Hubert Goltzius et Adolph Occo publient chacun un catalogue de médailles romaines, où figure pour Proculus une légende monétaire d'apparence complète chez Goltzius : Imp. C. T. Ael. Proculus P F AugCe qui se lit Imp(erator) C(aesar) T(itus) Ael(ius) Proculus P(ius) F(elix) Aug(ustus)., et un résumé de règne titré T. Aelius Proculus chez OccoAdolph Occo, , Augsbourg, 1601 lire en ligne, p. 507., pérennisant pour plusieurs siècles ce nom fictif pour Proculus.

Aux , les collectionneurs continuent à référencer la même monnaie de Proculus, soit en copiant la description de leurs prédécesseurs, soit à partir de faux conservés dans les . Jean-Jacques Chifflet décrit en 1647 une monnaie de Proculus reprenant l'avers indiqué par Goltzius, et fournissant enfin la description d'un revers, qui figure Mars. Francesco Mezzabarba Birago en 1683 reproduit les indications d'Occo et de Chifflet. En 1730, le catalogue publié par Filippo Argelati illustre d'un dessin fantaisiste une monnaie de Proculus portant la légende Imp C. T. Proculus Aug. Au , les numismates se montrent enfin plus circonspects : Joseph Eckhel en 1797 cite la description de Chifflet avec de grandes réserves, tandis que le paragraphe sur Proculus du catalogue de Henry Cohen rejette catégoriquement toute description et considère Golzius, Chifflet et Mezzabarba comme « les auteurs les moins dignes de foi »..

Silviane Estiot a néanmoins retrouvé dans les médailliers des musées de Grenoble, de Paris et de Lyon le même exemplaire de faux antoninien à l'effigie de Proculus, que Goltzius et Chifflet ont peut-être vu et qu'elle décrit comme suit : à l'avers, buste drapé de Proculus portant la couronne radiée, légendé IMP C T AEL PROCVLVS, au revers, Mars debout à gauche tenant une lance pointe en bas et un trophée, légendé VIRTUS AVG. Elle date cette production d'un faussaire du milieu du qui a alimenté les collectionneurs de son époque en pièces à l'effigie des usurpateurs.

La première monnaie admise comme authentique est acquise en 1991 par le musée numismatique de Munich. Elle se présente comme suit : avers, buste de Proculus portant la couronne radiée et une cuirasse, légendé IMP C PROCULUS AUG, revers, Victoire (?) debout regardant à gauche, tenant une couronne et un long sceptre, légendé (VI)CTORIA AU(G). Tandis que le buste de l'avers est de facture conforme aux frappes de l'époque, le motif du revers présente des incongruités, car la Victoire représentée est dépourvue d'ailes et un tel sceptre long ne fait pas partie des attributs classiques d'une Victoire. La pièce pourrait donc avoir été produite par une officine clandestine, peut-être en imitation d'une frappe officielle. vignette|alt=profil sur une monnaie argentée|Second antoninien de Proculus, , diamètre maximum . Une monnaie argentée identifiée comme le second exemplaire connu émis par Proculus a été découverte le avec un détecteur de métaux dans un champ près de Stamford Bridge (Angleterre).. Jugée authentique d'après sa patine, elle présente des motifs et des légendes identiques au premier exemplaire, prouvant leur origine de la même officine, avec un meilleur centrage du revers. Elle est proposée aux enchères à Londres le puis vendue en Allemagne le ..

Biographie, selon lHistoire Auguste L'auteur de lHistoire Auguste est désormais connu pour son goût du canular et sa capacité inventive, alimentée par les réminiscences de ses nombreuses lectures. L'analyse historique de son texte devient une recherche des multiples allusions aux auteurs latins qui l'ont précédé. Ainsi André Chastagnol estime que les indications sur la naissance de Proculus, son épouse, ses exploits et ses mœurs sont de pures inventions.

Empereur et brigand LHistoire Auguste débute la biographie de Proculus par une série de plaisanteries sur le thème des brigands (en latin latrones) : Proculus serait originaire d'Albingaunum, ville de la côte ligure où ses ancêtres et lui-même se seraient enrichis par des rapines. Albingaunum était connu par Plutarque comme base de pirates avant sa soumission à RomePlutarque, Vie de Paul Émile, 5., ce qui motive selon Chastagnol cette indication comme lieu de naissance. Plus loin dans sa « biographie », la proclamation de Proculus est rapportée comme une blague : lors d'un banquet à Lugdunum, il remporte dix fois de suite le titre d'empereur au jeu des latroncules, où les pions sont des petits brigands (latronculi, diminutif de latrones) ; par dérision, un des participants du banquet lui met un lainage pourpre sur les épaules et le salue du titre d'Auguste, ce qui aurait incité Proculus à prendre le pouvoir.

Une épouse gauloise LHistoire Auguste attribue à Proculus une autre série de fantaisies, sur les femmes : son épouse, qualifiée de virago et nommée ViturigaVu la confusion courante à partir du entre le B et V, Syme et Chastagnol rapprochent Vituriga de Bituriga, cité gauloise capitale des Bituriges Cubes (moderne Bourges) ou des Bituriges Vivisques (moderne Bordeaux)., aurait poussé Proculus à prendre le pouvoir, et aurait alors changé son nom en Samson, allusion au Samson biblique doué d'une force extraordinaire. Cette caricature reprend, note Ronald Syme, le stéréotype de l'épouse gauloise développé par Ammien Marcellin : . Pour François Jacques, son nom d'origine, Vituriga, est une claire allusion à Biturica, cépage bien connu des Romains, abondamment cité par ColumelleColumelle, De l'agriculture, III, 2, 7, 8, 9 et 21., ce qui renvoie à un autre stéréotype d'Ammien Marcellin, le Gaulois grand buveur de vin.