La flotte de la mer Noire (en , ) fut successivement la flotte de la marine impériale russe (de 1783 jusqu'en 1917), puis de la marine soviétique (de 1921 à 1991), de la CEI (en 1992), ensuite russo-ukrainienne (de 1992 à 1995) et enfin de la marine russe (depuis 1996), présente dans la mer Noire.

Elle combattit successivement la marine ottomane pendant les , la marine roumaine, la marine italienne et surtout les forces allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale, se prépara à affronter les forces de l'OTAN pendant la guerre froide, attaqua la marine géorgienne en 2008 et les forces armées ukrainiennes depuis 2014.

Flotte impériale Marine à voile En 1771, l'Empire russe conquiert le khanat de Crimée, pendant la guerre russo-turque de 1768-1774. Immédiatement, des frégates, corvettes et canonnières sont construites par les Russes sur les rives de la mer d'Azov et du Dniepr pour combattre l'Empire ottoman. En parallèle, la cartographie et le sondage de ces nouveaux rivages sont entrepris.. La flotte russe de la mer Noire est instituée en 1783, à partir des flottilles antérieures, avec pour port d'attache principal Sébastopol (qui vient d'être fondée la même année par Potemkine), en Crimée.. La possession de la péninsule et l'installation d'une flotte sur la mer Noire donnent à la Russie accès aux « mers chaudes » (en mer Noire l'hiver reste rude, mais elle n'est pas prise par les glaces), bien que les détroits du Bosphore et des Dardanelles lui restent le plus souvent fermés.

De la fin du jusqu'à 1917, la flotte russe de la mer Noire domine régulièrement son adversaire, la marine ottomane, durant les douze . Le premier vaisseau de ligne russe construit sur les rives de la mer Noire l'est à Kherson (fondée en 1778) : le («Слава Екатерины», renommé en 1788 Transfiguration du Seigneur, «Преображе́ние Госпо́дне») en 1780-1783, armé de 66 à 72 canons. Un grand chantier naval est ensuite aménagé en 1788 à la confluence entre l'Inhoul et le Boug méridional, ce qui donne en 1789 la ville de Nikolaïev (aujourd'hui Mykolaïv). Pendant la guerre de 1787-1792, la flotte russe combat celle ottomane lors du siège d'Otchakov et de la bataille de l'île des Serpents en 1788, de la bataille du détroit de Kertch puis de celle de Tendra en 1790, enfin du cap Kaliakra en 1791.

vignette|Le combat du brick Mercure («Меркурий») contre deux vaisseaux ottomans le (huile sur toile d'Ivan Aïvazovski, 1892) : au bout de deux heures de tirs, le navire russe, armé de de , démâte les deux bâtiments ottomans, lui permettant de rentrer à Sébastopol.

En 1799, l'escadre du vice-amiral Fiodor Fiodorovitch Ouchakov entre en Méditerranée en passant par Constantinople, la Russie et l'État ottoman étant temporairement alliés contre la France : elle capture Corfou (la république des Sept-Îles est ensuite occupée par les Russes jusqu'en 1807), participe au blocus de Malte et se présente devant Messine et Naples, ne rentrant qu'en 1800. Lors de son second voyage dans la partie méridionale de l'Empire russe dans les années 1820, Jacques-François Gamba décrit ainsi la flotte. :

Pendant la guerre d'indépendance grecque, une escadre russe (quatre vaisseaux et quatre frégates), intégrée à une flotte franco-britannique, participe à la destruction de la flotte ottomane lors de la bataille de Navarin en 1827. La situation s'inverse lors de la guerre de 1853-1856, appelée en Occident la guerre de Crimée : si la flotte russe anéantie de nouveau son homologue ottomane à la bataille de Sinope en 1853, l'intervention franco-britannique aux côtés du sultan entraîne le siège de Sébastopol à partir d', le sabordage de la flotte russe, la reddition du port en , le siège de Taganrog (qui protège Rostov) de mai à et le bombardement de Kinbourn (qui protège Kherson) en .

Marine à vapeur Si le traité de Paris de 1856 démilitarise la mer Noire, l'Empire russe le dénonce en 1870. La flotte de la mer Noire est donc rapidement reconstituée, connaissant les mêmes évolutions que ses concurrentes, avec la généralisation de la propulsion au moteur, de la coque métallique et du blindage, ce qui donna successivement les premiers cuirassés (1870 à 1890), puis les pré-dreadnought (1890-1906) et enfin les dreadnoughts (1909-1917). Ces grands navires sont concurrencés par l'invention du torpilleur, dont ceux russes se font remarquer lors de la guerre russo-turque de 1877-1878.

vignette|Cuirassés de la flotte de la mer Noire de l'Empire russe, dont le Rostislav au premier plan, dans les années 1910.

Les chantiers de Nikolaïev produisent notamment en 1872–1876 le monitor «Вице-адмирал Попов» (Vice-amiral Popov, à la coque circulaire), en 1883-1889 les «Екатерина II» (Catherine II), «Чесма» (Tchesma), «Синоп» (Sinope) et «Георгий Победоносец» (Georges le Victorieux), en 1888-1890 le «Двена́дцать апо́столов» (Douze Apôtres), en 1891-1896 le «Три Святителя» (Trois Hiérarques), en 1895-1899 le «Ростисла́в» (Rostislav), en 1898-1905 le «Князь Потёмкин-Таврический» (Prince Potemkine-Tavritcheski, surtout connu pour sa mutinerie en 1905), en 1904-1911 les deux «Евстафий» (Eustache) et «Иоа́нн Златоу́ст» (Jean Chrysostome), de 1911 à 1916 la série des trois cuirassés de la classe Impératrice Maria et à partir de 1915 l'«Император Николай I» (Empereur Nicolas , pas terminé en 1917).

Pendant la Première Guerre mondiale, le combat naval en mer Noire débute avec le raid de la mer Noire par les navires ottomans le , d'où la déclaration de guerre de l'Empire russe à l'Empire ottoman le . Si dans un premier temps la présence du croiseur allemand Goeben (renommé Yavuz Sultan) bloque les Russes, notamment lors de la bataille du cap Sarytch le et de la bataille de Kefken le , l'arrivée des cuirassés «Императрица Мария» (Impératrice Maria) et «Императри́ца Екатери́на Вели́кая» (Impératrice Catherine la Grande) permet à l'amiral Alexandre Koltchak de prendre le contrôle de la mer Noire et même de débarquer près de Trébizonde le .

Guerre civile La révolution d'Octobre en ruine la discipline au sein de la flotte : des officiers sont tués par des marins à partir de décembre, les bourgeois de Sébastopol se font extorquer de l'argent en janvier. Le Congrès des délégués de la flotte de la mer Noire (divisé entre SR de gauche, bolcheviks, SR ukrainiens, mencheviks et SR de droite). se réunit en , reconnaissant l'autorité du Congrès des Soviets de Petrograd ; l'insurrection des marins bolcheviques de la nuit du 15 au donne le pouvoir sur la flotte et Sébastopol au Comité militaire révolutionnaire (). Il y a des épisodes de terreur rouge, une partie des équipages déserte, le vice-amiral Mikhaïl Pavlovitch Sabline est nommé commandant puis arrêté, les unités sont renommées (Libre Russie, Liberté, etc.), passant temporairement sous autorité ukrainienne, puis de la RSS de Tauride : en , certains navires portent encore la croix bleu russe, d'autres le drapeau rouge des soviets, celui noir des anarchistes ou le bleu et jaune ukrainien.

vignette|Le cuirassé Volya (Воля, Liberté) à Novorossiïsk en 1918. À l'arrivée des troupes allemandes en Crimée en , l'essentiel des grosses unités de la flotte quittent Sébastopol le pour Novorossiïsk, en république soviétique du Kouban et de la mer Noire. Quand l'adversaire débarque sur la péninsule de Taman en juin, Lénine envoie par télégramme l'ordre de saborder les navires pour éviter leur capture, mais la majorité de la flotte ne l'applique pas, sauf pour le cuirassé Libre Russie (ancien Impératrice Catherine la Grande), dix contre-torpilleurs, un pétrolier et cinq transports, qui sont remorqués au large de la baie de Tsemes (où se trouve la base navale de Novorossiïsk) et coulés.

vignette|Le croiseur Général Kornilov (ancien Otchakov) de la flotte de l'Armée blanche à Bizerte en 1920.

La fin de la Guerre mondiale entraîne le remplacement des Allemands par les forces alliées, les Franco-Britanniques prenant le contrôle d'Odessa et de Sébastopol en , puis de Nikolaïev, remettant les unités de la flotte aux Russes blancs, engagés dans la guerre civile russe. Mais les troupes de l'Armée rouge reconquièrent le Sud de l'Ukraine en , les Blancs ne conservant que la Crimée. La flotte de l'Armée blanche fut le dernier vestige de la flotte de la mer Noire de la Marine impériale russe : créée en 1920, elle permet d'évacuer l'armée du général Wrangel en . Internée à Bizerte à partir de , elle cessa d'exister en 1924 quand la France a reconnu l'URSS. Les navires sont remis aux représentants soviétiques, mais vétustes et sans équipage, ils sont vendus puis ferraillés.

Flotte soviétique Entre-deux-guerres La flotte soviétique de la mer Noire est fondée en 1921, mais avec dans un premier temps seulement quatre canonnières, le temps que les chantiers relancent les réparations des navires endommagés, ainsi que la construction d'unités neuves. Nikolaïev est en RSS d'Ukraine, Sébastopol se trouve alors en RSS autonome de Crimée, tandis que Novorossiïsk est en RSFS de Russie.

thumb|Le croiseur Komintern en 1923

En 1923, le croiseur Komintern («Коминтерн», ex Mémoire de Mercure) redevient opérationnel, devenant le navire amiral de la flotte. À partir de 1930, la flotte est renforcée avec le vieux cuirassé Commune de Paris («Парижская коммуна», ex Sébastopol, renommé lors des de la Commune), venant de la Baltique pour servir de nouveau navire amiral. En 1936, l'URSS signe la convention de Montreux, qui l'autorise à faire passer ses navires de guerre par les Dardanelles et le Bosphore, à condition d'en notifier la Turquie auparavant.

La flotte comprend au début de 1941 le cuirassé Commune de Paris, six croiseurs légers Molotov («Молотов»), Vorochilov («Ворошилов»), Tchervona Oukraïna («Червона Украина»), Crimée rouge («Красный Крым»), Caucase rouge («Красный Кавказ») et Komintern («Коминтерн»), vingt contre-torpilleurs, 44 sous-marins, 15 patrouilleurs et 84 vedettes lance-torpilles.. Elle a aussi à sa disposition les et aériennes, composées de , dont 153 bombardiers, 314 chasseurs, 172 avions de reconnaissance et 155 avions auxiliaires. Izmaïl, Odessa, Otchakov, Nikolaïev, Sébastopol, Novorossiïsk et Batoumi étaient protégées par des batteries côtières d'artillerie lourde et de DCA.

Seconde Guerre mondiale Pendant la Seconde Guerre mondiale, la flotte soviétique de la mer Noire a surtout un rôle de soutien aux opérations terrestres. Le principal affrontement naval l'oppose à la marine roumaine, lors du raid sur Constanța le : les obus roumains frappent le Kharkov («Харьков», un contre-torpilleur classe Leningrad), tandis que les mines coulent le contre-torpilleur Moscou («Москва») et endommagent le croiseur Vorochilov («Ворошилов»).

vignette|Une des tourelles défendant Sébastopol après sa destruction par les Allemands en juin 1942 (photo de Horst Grund).

La flotte soviétique perd ensuite les chantiers de Nikolaïev en , y abandonnant la coque du super-cuirassé «Советская Украина» (Ukraine soviétique) en construction et celle du gros croiseur de bataille Sébastopol («Севастополь») ; les marins de la flotte combattent notamment au sol, participant à la défense de leurs ports, mais il lui faut évacuer les survivants des défenseurs d'Odessa (octobre 1941) puis de Sébastopol (juin-). Des unités légères de la marine allemande sont déployées en mer Noire, ainsi que quelques vedettes lance-torpilles de la marine italienne (leurs équipages survivants sont évacués en ).

Réfugiée à Poti, la flotte soviétique assure ensuite une série de débarquements, à Novorossiïsk (), puis pendant l'opération Kertch-Eltigen (), l'offensive de Crimée (), l'offensive Dniepr-Carpates (hiver 1943-1944) et l'offensive de Jassy-Kichinev (, qui se termine par un débarquement à Constanța les 29 et ). En août et , le changement de camp de la Roumanie puis de la Bulgarie (les marins allemands sabordent leurs derniers navires à Varna) permet à la flotte de prendre le contrôle de toute la mer Noire.