L’agrainage (qui inclut la notion dalimentation de diversion) est une pratique cynégétique consistant à nourrir des animaux sauvages, dans leur environnement naturel (ex : forêt) ou anthropisé (champs, parcs...). Le mot « agrainage » est plutôt réservé aux sangliers, mais il est parfois utilisé pour les cervidés ou les oiseaux chassables.
Dans la plupart des régions d'Europe, de fortes augmentations démographiques sont constatées chez le sangliers et certains cervidés depuis quelques décennies. L'agrainage abondamment pratiqué dans les années 1980/1990 y a contribué, en « suralimentant » une partie de la faune sauvage, en perturbant les équilibres écologique et sylvocynégétiqueKaberghs J. (2004) Sanglier - Impact du nourrissage artificiel. Chasse et Nature 96(4) : 29-32., tout en accroissant le risque et la rapidité d'une diffusion d'épidémies (dont d'éventuelles zoonoses ; on a récemment montré aux États-Unis que la pierre à sel et l'agrainage sont deux des causes probables d'une large diffusion du SARS-CoV-2 chez le Cerf de VirginieFigure 1 : Courbe épidémique montrant les cas hebdomadaires de SARS-CoV-2 (pour 100 000) chez l'homme et la variation mensuelle de la positivité du SARS-CoV-2 chez les cerfs de Virginie dans l'Iowa. Le diagramme figure notamment Le moment du premier échantillon positif identifié chez le cerf de Virginie le 28 septembre 2020 et le début et la fin de la saison de chasse au cerf de Virginie le 19 septembre 2020 et le 10 janvier 2021, respectivement pour le cerf et le Cerf de Virginie).
En termes de bilan global ou de coûts-avantages, depuis les années 1990 au moins, le bilan avantages/inconvénients et les modalités de l'agrainage, et son efficacité dissuasive dans un grand nombre de cas, sont de plus en plus discutés, notamment en raison de son coût, mais aussi pour des questions nutritionnelles, d'éthique environnementales et écosystémiques ; en effet, il a plusieurs effets pervers démontrés sur les populations animales et sur leur santé, autant que sur la forêt (équilibre sylvocynégétique), sachant qu'il n'existe pas encore de méthode fiable pour évaluer le point d'équilibre. En France cette pratique est plus réglementée qu'autrefois, et son intérêt discuté, sauf là et quand on a fait la preuve de son utilité, et à certaines conditions.
Sémantique Étymologiquement, il s'agit de mettre à disposition du grain (blé, orge, seigle, maïs…), mais par extension, cette expression recouvre aussi une alimentation par d'autres types de nourriture.
Espèces cibles et espèces non-cibles Au début du , sauf une étude publiée par Hug en 2003 sur les pratiques illégales d'alimentation complémentaire utilisée pour la chasse dans certaines aires naturelles protégées Hug M (2003) Schwarzwildfütterung in Naturschutzgebieten: Probleme–Ursachen-Lösungsansätze. Schwarzwild. Ökologischer Jagdverein Bayern eV (Hrsg.), 23-35., aucune étude n'avait porté sur l'impact direct de l'alimentation complémentaire sur l'habitat naturel lui-même, ni sur d'autres communautés d'animaux que les espèces-cibles. Les études montrent ensuite que ces effets existent et qu'ils ne sont pas négligeables, au point de parfois rendre l'agrainage contre-productif.
Espèces cibles L'agrainage vise dans la plupart des cas, avec plus ou moins de succès, une ou plusieurs espèces cibles d'intérêt cynégétique : des oiseaux tels que faisans ou perdrix ; des mammifères tels que cervidés et sangliers (qui est l'espèce la plus fréquemment ciblée).
Dans certains cas particuliers et expérimentaux, d'autres espèces peuvent être ciblées par des aliments de diversion, avec par exemple : l'écureuil Tamiasciurus hudsonicus qu'on a expérimentalement de 1989 à 1991, en Colombie-Britannique, complémenté en graines de tournesol (fortement dispersées au sol et à large échelle, d'abord à la main, puis par avion), pour qu'il cesse d'écorcer les pin Pinus contorta cultivés en monoculture intensive. Le taux d'arbres écorcés a diminué (passant de 57,5 % à 11,3 % de pins endommagés dans la zone expérimentale), et la population d'écureuils ne semble avoir été renforcée que temporairement (sur les 3 ans d'étude) ; des rapaces pour qu'ils attaquent moins de nids ou d'oisillons de Grand Tétras par exemple ; l'ours noir qui en période de disette peut écorcer les conifères pour en manger l'aubier, ours qui s'est vu dans ce cas proposer des pellets en alternative à l'aubier, ce qui a fonctionné jusqu'à ce que les baies commencent à mûrir. Dans les contextes d'exploitation forestière, les coûts de cette alimentation alternative sont remboursés par de moindres dommages aux arbres.
Espèces non-cibles Des caméras automatiques montrent que de nombreuses espèces-non cibles profitent des agrainoirs (parfois concurrentes de l'espèce-cible). A titre d'exemple, 14 espèces de mammifères et 18 espèces d'oiseux ont été filmées parmi 6 558 déclenchement de la caméra en 490 jours de surveillance d'agrainoirs destinés à alimenter le colin de Virginie et la caille (deux espèces en déclin). Dans ce cas, les colins n'ont représenté que 7,3 % des visites, et les cailles 11,3 % . 43,2 % des visiteurs de l'agrainons étaient des ratons laveurs (Procyon lotor, omnivore concurrent de la caille pour son alimentation et prédateur potentiel des nids de cailles et d'autres espèces), et 32,5 % des visites étaient des oiseaux non-gibiers (le taux de fréquentation ne reflète pas la quantité d'aliments consommés, mais la grande majorité des aliments a ici été mangée par des espèces non-ciblées, raton laveur principalement).
Aliments utilisés Ils varient selon l'espèce cible, avec notamment : foin, granulés, betteraves, carottes ou avoine pour les cervidés (chevreuil, cerfs, daim..) céréales (maïs principalement), pomme de terre, pomme... pour le sanglier. Pour des raisons de biosécurité, les déchets alimentaires sont maintenant dans la plupart des pays totalement interditsA titre d'exemple :(Art. 22 du règlement grand-ducal du 8 août 1985 sur la police sanitaire du bétail, qui, pour des raisons sanitaires, interdit de déposer des ordures comme nourriture pour les animaux sauvages.
La nourriture peut être déposée au sol (concentrée, ce qui n'est pas recommandé, ou dispersée), ou rendue disponible via un distributeur, dit « agrainoir », plus ou moins sophistiqué (en particulier quand l'agrainage cible une espèce particulière).
Les agrainoirs Ils sont le plus souvent bricolés sur place avec des bidons de plastique issus de la récupération et des tôles pour les protéger de la pluie. Certains types d'agrainoirs (entourés d'une clôture électrique par exemple) peuvent assez efficacement empêcher certaines espèces d'accéder à la nourriture au profit de l'espèce ciblée.
Objectifs L'agrainage a plusieurs objectifs, complémentaires ou contradictoires :
Nourrir des animaux Il peut s'agir d'aider des animaux menacés, éventuellement migrateurs de passage ou espèces chassables en forte régression, telles que la perdrix en Europe, le Colin de Virginie (Colinus virginianus) ou la caille Callipepla squamata aux États-Unis. Il peut aussi s'agir, parfois massivement et à grande échelle, de nourrir des espèces-gibier déjà abondantes pour , leur poids corporel et/ou la qualité des trophées, parfois toute l'année, dans des auges et souvent dans d'autres dispositifs d'agrainage, pour les fixer sur un site où ils seront plus faciles à chasser ou pour les nourrir dans un enclos de chasse, où ils manqueraient rapidement de nourriture sans cet apport artificiel.
Appâter Cette pratique a été très utilisée pour le tir à l'affût (parfois pour compléter d'autres modes de chasse devenus insuffisamment « efficaces », par exemple, à cause d'un manque de chasseurs et/ou de rabatteurs, d'un contexte urbain ou à risque d'accident de chasse dans une forêt très fréquentée), ou pour effectuer des tirs sélectifs.
Cette solution n'est pas durable, car une partie des chevreuils et sangliers apprennent vite à reconnaitre un site qui serait trop « dangereux » pour eux.
Dans une partie de l'Europe, l'appâtage à des fins de chasse récréative a été interdit (ex : en France, sauf dérogation ou Belgique), mais il est autorisé et très utilisé, surtout pour le sanglier, en Allemagne, au Luxembourg (et en Alsace) où des appâts sont déposés, une fois par jour ou tous les deux jours devant des pylônes ou postes de tirBriedermann L (1986) Schwarzwild. Berlin, Neumann-Neudamm. L'appâtage est localement très utilisé par des "gestionnaires" de territoires de chasse pour maintenir le gibier dans leur territoire, en lui fournissant des appâts tout au long de l'année (ou plus souvent, pour des raisons de coût, peu avant l'ouverture de la chasse ou avant des battues (Kaberghs 2004). Ce type d'alimentation peut entraîner une concurrence entre les chasseurs occupant des zones de chasse adjacentes, entraînant la distribution de grandes quantités de nourriture sur des périodes prolongées (Kaberghs 2004). Exceptionnellement, des appâts sont utilisés pour piéger ou endormir des animaux ou les attirer là où des fléchettes narcotiques peuvent être plus facilement tirées (par exemple pour marquer un animal, l'équiper d'une balise, l'étudier, etc.). Il ne s'agit alors pas de tuer l'animal ; agrainer pour attirer à des fins d'observation et/ou de capture dans un corral ou une cage ou un autre type de piège (pour des raisons de suivi scientifique par exemple)Méthode de capture nocturne du sanglier (Sus scrofa) avec éclairage et piégeage à vue ; Gibier Faune sauvage / Game wild, Vol 11, décembre 1994, voir pp 299-312 : . Le sanglier semble peu gêné par l'éclairage. L'utilisation de somnifères et de téléanesthésie est également possible pour limiter les blessures et de stress pour l'animal.
Agrainage « de dissuasion » ou « de diversion » Il concerne surtout le sanglier, qu'il s'agit alors de nourrir régulièrement en des points fixes et habituels, et de manière diffuse pour qu'il passe du temps à trouver des aliments qu'il apprécie et évite d'aller manger (et « retourner » le sol) sur d'autres territoires (prairies permanentes, champs, vignobles), au risque de contribuer à augmenter sa démographie et celle d'espèces indésirables (rongeurs) si trop de nourriture est offerte.
Parfois, en forêt privée ou publique, des cultures cynégétiques sont directement implantées dans des clairières crées en forêt. Ainsi, il n'est pas nécessaire de distribuer la nourriture, mais le risque est cette fois d'habituer les animaux à consommer du maïs ou d'autres plantes appétentes qu'ils pourraient ensuite aller rechercher dans les zones agricoles. Il convient aussi d'utiliser un site propre (ex. : En forêt de Verdun et dans d'autres forêts de guerre de la zone rouge, de nombreuses billes de plomb toxique (shrapnells) et des obus non explosés, à demi apparents ont été trouvés sur des sites d'agrainage) ;
Appâter pour vacciner Ce cas est beaucoup plus rare, cette solution s'est montré extrêmement efficace contre la rage chez le renard en Europe ; Fournir du sel ou d'autres minéraux Les pierres à sel sont souvent disposées en hauteur et les animaux lèchent ensuite le sel solubilisé par la pluieHavet P (1994) La Chasse. Paris, Larousse.Nüßlein, F., & Helemann, W. (1988). Das praktische Handbuch der Jagdkunde. BLV-Verlag-Ges..
L'objectif le plus cité est la prévention des carences alimentaires mais d'autre raison sont parfois citées, telle qu'empêcher les animaux d'ingérer le sel de déneigement (qui est parfois un déchet salin, ou du chlorure de calcium toxique, et qui attirerait les animaux sur un axe où il risque la collision avec un véhicule.
Le sel peut aussi servir à attirer les animaux à des fins de chasse (il s'agit alors d'une forme d'appât, voir ci-dessus).