L’étymologie est une discipline diachronique de la linguistique, qui étudie l’origine des mots. Elle s’appuie sur des lois de la phonétique historique et sur l’évolution sémantique des termes envisagés.
Ici sont exposées les règles propres à l'évolution du latin vers le français.
Généralités Tout d'abord, il faut distinguer les mots issus du fonds primitif qui ont subi une évolution ininterrompue depuis le latin et présentent des racines populaires, et les emprunts qui ont été rajoutés directement du latin et présentent des racines savantes plus proches du latin. Tous les mots n'ont donc pas subi les mêmes transformations et parfois un même mot latin a pu donner deux mots en français : un populaire et l'autre savant (écouter et ausculter ; entier et intègre ; raide et rigide ; parole et parabole ; sembler et simuler). Les différentes évolutions décrites ci-dessous s'appliquent aux mots du fonds primitif. Il faut cependant noter que les emprunts au latin ont la plupart du temps été « francisés » i.e. qu'on leur a appliqué certaines mutations des mots du fonds primitif (comme l'amuïssement de la désinence).
Ensuite il faut savoir que le latin possède six cas grammaticaux qui correspondent chacun à une fonction dans la phrase (sujet, apostrophe ou complément) et qui se reconnait par une désinence (terminaison) spécifique. Parfois, le radical du nominatif (cas sujet) est différent de celui des autres cas. En ancien français le nombre de cas s'est réduit à deux : un cas sujet (hérité du nominatif latin) et un cas « régime » (pour toutes les autres fonctions grammaticales, hérité de l'accusatif latin) mais ayant le plus souvent perdu la consonne de la désinence. Cela permettait une plus grande liberté syntaxique. La majorité des mots en français moderne sont issus des termes d'ancien français au cas régime car celui-ci était plus utilisé que le cas sujet. Parfois on obtient des doublons : deux mots issus du même terme au cas sujet ou au cas complément (gars et garçon, copain et compagnon, sire et seigneur, etc.). Pour les exemples montrés dans cet article, les termes latins donnés sont les étymons exacts (donc souvent à l'accusatif). De plus la consonne finale de la désinence (s ou m) n'est le plus souvent pas indiquée (car amuïe dès le bas latin) : somnium → somniu, arcam → arca.
Le français est aussi une langue par élaboration. Sont exclus de cet article les mots français élaborés puisqu'ils ne résultent pas d'une évolution.
Le projet universitaire allemand Dérom traite l'étymologie du français comme un sous-ensemble de l'étymologie romane. Elle-même, non plus fondée sur les données du latin écrit mais, en remplacement, sur une méthode comparative. Ainsi, Dérom substitue à l'idée d'une évolution étymologique du latin vers le français celle d'une évolution du proto-roman vers les langues et dialectes romans, dont le français.
Pour Louis Petit de Julleville, le français n’est autre chose que le latin parlé dans Paris et la contrée qui l’avoisine, dont les générations qui se sont succédé depuis tant de siècles ont transformé peu à peu la prononciation, le vocabulaire, la grammaire, quelquefois profondément et même totalement, mais toujours par une progression graduelle et régulière, suivant des instincts propres, ou sous des influences extérieures, dont la science étudie l’effet et détermine les lois.
Règles de base Les quatre principaux phénomènes entrant dans l'évolution du latin vers le français sont la palatalisation, la diphtongaison, la nasalisation et l'amuïssement. La palatalisation désigne la migration du point d'articulation d'une consonne vers le palais à proximité d'un phonème palatal (voyelle i, e, a ou [j]). Une diphtongue désigne une association de deux voyelles ou d'une voyelle et d'une semi-consonne se prononçant ensemble comme [jɛ̃] dans bien, [wa] dans bois ou [eɪ] dans make en anglais. Cette diphtongue peut s'être formée à partir de deux phonèmes (par exemple : [e.i] → [ej]) dont un [j] souvent dû à une palatalisation ou d'une voyelle longue qui s'est elle-même diphtonguée (par exemple : [e:] → [ej]). L'ancien français comportait aussi quelques triphtongues (association de trois voyelles) comme dans beau prononcé [be(a)(u)]. En français, la majorité des diphtongues et triphtongues sont devenues des monophtongues (une seule voyelle) comme avec eux ([e(u)s] → [ø]) ou beau ([be(a)(u)] → [bo]). La nasalisation désigne la mutation d'une voyelle orale en voyelle nasale devant une consonne nasale (n ou m). Ensuite la consonne nasale s'est amuïe. Par exemple, bonus devient [bon] → [bɔ̃n] → [bɔ̃]. Les détails de la nasalisation sont expliqués dans le paragraphe correspondant. L'amuïssement est le fait qu'un phonème (consonne ou voyelle) devienne muet. C'est le cas des voyelles atones et finales devenant un e muet mais aussi de la majorité des consonnes occlusives intervocaliques (entre deux voyelles) et des consonnes finales. Ainsi les mots latins ont perdu leur désinence souvent remplacée par un e muet : sonus → le son murus → le mur templum → le temple museum → le musée stadium → le stade Quelques mots latins ont perdu leur première syllabe : avunculus → l'oncle papaver → le pavot Le pluriel des mots en s est dû à la désinence -os, -as ou -es de l'accusatif masculin et féminin des 3 premières déclinaisons latines (l'accusatif étant souvent l'étymon des mots français). libros (désinence -os) → libres rosas (désinence -as) → roses fratres (désinence -es) → frères
Modifications du moyen français La graphie du français n'a été réellement fixée qu'entre les (français moyen). Cette époque, la Renaissance, est marquée par une plus grande importance donnée à l'Antiquité. C'est donc à cette époque que commencent à apparaître de nombreux emprunts au latin. La graphie des mots est modifiée en tenant compte de leur étymon latin, alors que les autres langues romanes (espagnol, italien, etc.) préfèrent simplifier leur orthographe : doit → doigt (étymon : digitus) il est [ɛ] (étymon : est ; alors qu'en italien le même mot se prononce pareil mais s'écrit è) Parfois cet ajout est erroné ou bien la lettre ajoutée peut être inutile : vois → voix (étymon vox alors que son réel étymon est l'accusatif de ce mot, vōcem qui a évolué en [vojt͡s]) pois → poids (étymon pondus (poids) alors que son réel étymon est pensum ("ce qui pèse")) pais → pays (y inutile) Pour le mot uile signifiant à la fois huile et ville, un h a été ajouté pour éviter la confusion.
Aussi les mots de la troisième déclinaison ayant un radical spécifique au nominatif en -us se sont vus rajoutés d'un s muet : tempus → temps corpus → corps
Évolution des consonnes L'évolution des consonnes dépend de leur place dans le mot et des lettres précédentes et suivantes.
Le latin comporte 18 consonnes : B, C, D, F, G, H, K, L, M, N, P, Q, R, S, T, X, Z. Le h est devenu muet à l'époque classique (). Le c et le g se prononçaient respectivement [k] et [g]. Les j et v n'étaient pas différenciés des i et u dans l'alphabet latin classique. Le I (i) et le V (u) pouvaient être prononcés comme une voyelle ([i] ou [u]) ou bien comme la semi-consonne correspondante ([j] ou [w]). La distinction fut faite vers le par les moines entre le i prononcé [i] et le j prononcé [j] et puis le u prononcé [u] et le v prononcé [w]. En gallo-roman puis en ancien français, le [j] est devenu [ʒ] ou bien s'est combiné avec la voyelle précédente pour former une diphtongue. De plus, le v [w] s'est complètement labialisé en [β] puis s'est dentalisé en [v]. Le w est un emprunt à l'allemand et n'est d'ailleurs présent que dans les mots d'emprunts germaniques ou anglo-saxons (wagon, week-end).
Consonnes initiales et finales Les consonnes initiales n'ont pas subi de modifications sauf dans le cadre de la palatalisation (voir dans le paragraphe correspondant) : duru → dur barba → barbe Les consonnes finales se sont amuïes dès le gallo-roman voire le latin (notamment pour le m) : amat → il aime asinum→ asinu → âne jam → ja → déjà
Dans un groupe consonantique En règle générale, dans un groupe consonantique (au moins deux consonnes consécutives), la première consonne disparaît alors que le(s) suivante(s) se maintient : rupta → route adpressum → après C'est pourquoi les s suivis en latin d'un p, t ou c ont disparu en français et ont parfois engendré un accent circonflexe sur la voyelle précédente (à l'origine pour signaler une voyelle longue mais celles-ci sont devenues brèves en français moderne) : status → estate → état ess(ĕ)re → estre → être schola → escole → école studium → estude → étude arista → arête tostum → tôt pasta → pâte as(i)num → asne → âne cognoscĕre → conoistre → connaître festa → fête Si la seconde consonne est un r ou un l, le groupe évolue ainsi : p ou b + r → vr : labra → lèvre lép(o)re → lièvre p ou b + l → bl : tăb(ŭ)la → table duplum → double Parfois, une nouvelle consonne est ajoutée : mr → mbr : cam(ĕ)ra → chambre sr → str : ess(ĕ)re → estre → être nr → ndr : cin(ĕ)re → cendre ml → mbl : sim(ŭ)lat → il semble Le l suivi d'une autre consonne se vélarise (devenant un l vélaire [ʟ]) et se vocalise vers le en [u] puis se combine avec la voyelle précédente pour former une diphtongue (ou [u] ou au [o]).
Consonnes intervocaliques Les consonnes intervocaliques (entre deux voyelles) l, m, n et r ne subissent aucun changement.
Les occlusives t, d, p, b, c, g dans la majorité des cas s'amuïssent. Elles évoluent de la manière suivante : Latin classiqueBas latin(I - V)Gallo-roman(VI - IX)Ancien français(X - XIII)exemplet[d] → [ð]disparaîtmutare → muerd[ð]disparaîtnuda → nuep[b] → [β]v [v]ripa → riveb + e, i[β] → [v]v [v]habere → avoirb + o, u[β]disparaîttabone → taonc + o, u[g][ɣ] → disparaîtlucore → lueuro, u + c + a[g][ɣ] → disparaîtjocare → jouerg + o, u[ɣ] → disparaîtaugustu → aoûto, u + g + a[ɣ] → disparaîtruga → rue N.B.: les lettres entre crochets transcrivent la prononciation et non l'orthographe (voir Alphabet phonétique international).
Certaines consonnes intervocaliques subissent un phénomène de palatalisation non évoqué dans ce tableau et décrit ci-dessous.
Palatalisation La palatalisation est très importante dans l'évolution du latin vers le français comme dans les autres langues romanes (espagnol, portugais, italien et roumain).
Tout d'abord, les c et g suivis d'une consonne dentale ou alvéolaire se sont complètement palatalisés : ils ont déplacé leur point d'articulation vers l'avant i. e. le palais. Ils se sont donc confondus avec la semi-consonne palatale [j]. Ce [j] s'est ensuite combiné avec la voyelle le précédant pour former une diphtongue. Ainsi : factus [faktu] → fait [fajt] → fait [fɛ] flagrare [flagɾaɾe] → flairier [flajrie] → flairer [flɛʁe] Les lettres c et g précédant une voyelle palatale (antérieure ; c'est-à-dire i, e et a) subissent l'évolution suivante : Latin classiqueBas latin(I - V)Gallo-roman(VI - IX)Ancien français(X - XIII)exemplegroupe de lettrespositionLatinFrançaisc + e, iinitial[kj] → [tj] → [t͡sj][t͡s]c, ç [s]centu[t͡sɛ̃nt]cent [sɑ̃]après consonnemercede[mɛrt͡si]merci [mɛʁsi]intervocalique[d͡zj] → [jd͡z][jz] → diphtongue + s [z]placere[plajd͡zir]plaisir [plɛziʁ]c + ainitial[kj][tj] → [t͡ʃ]ch [ʃ]carru[t͡ʃar]char [ʃaʁ]après consonnearca[art͡ʃə]arche [aʁʃ]après a, e[g][j] → [i]diphtongue ai, ei [ɛ]baca[bajə]baie [bɛ]g + e, iinitial[gj] → [dj] → [d͡zj][d͡ʒ]g [ʒ]gente[d͡ʒɛ̃nt]gent [ʒɑ̃]après consonneintervocalique[gj] → [dj] → [jj]disparaîtregina[reinə]reine [ʁɛn]g + ainitial[gj][dj] → [d͡ʒ]g ou j [ʒ]gamba[d͡ʒɑ̃mb]jambe [ʒɑ̃b]après consonnelarga[lard͡ʒə]large [laʁʒ]après a, e, i[gj][dj] → [j]diphtongue ai, ei [ɛ]plaga[plajə]plaie [plɛ]
Les consonnes suivies d'un [j] (à partir du ) issu d'un e ou d'un i en hiatus évoluent ainsi :